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Twitter, ce réseau (a)social auquel le rugby est accro

Réseau social de l'immédiateté par excellence, Twitter est devenu un élément incontournable de l'actualité rugbystique. A la fois canal de communication des joueurs et des clubs, et forum ouvert où tout peut se dire... Les rugbymen y sont très exposés aux jugements et aux remontrances des supporters. Au point d'en souffrir...

C'est une écriture à la mode, branchée pour mieux dire connectée : #COST pour "Castres olympique - Stade toulousain". Samedi dernier, ce hashtag (ou mot-clé si vous préférez) a donné lieu à des échanges virils et rarement corrects sur Twitter. Sur ce réseau social, ouvert à toutes et tous, où naviguent plus de 10 millions d’internautes français, le comportement des Tarnais a tout particulièrement été fustigé : Mathieu Babillot, Benjamin Urdapilleta ou encore Rory Kockott ont été copieusement conspués pour leur attitude dans le feu de l’action.

On vous épargnera le langage fleuri de leurs pourfendeurs mais, pour résumer, leurs oreilles ont sifflé et les noms d’oiseaux ont volé, au fil de dizaines de commentaires hostiles.

"Ce sont les réseaux sociaux… et avec le sport de nos jours, cela va vite. Après je ne comprends pas trop cette situation car je pense avoir toujours respecté les valeurs du rugby. Je reconnais que la manière était certainement déplacée, mais il n’y avait aucune mauvaise intention derrière. La santé du joueur passe avant tout", coupe Babillot.

En dehors des terrains, les amateurs font, défont et refont ainsi les matchs, chaque week-end. Avec humour et au travers de vidéos parodiques, à l’occasion. Avec véhémence, souvent, entre décisions arbitrales litigieuses et critiques de performances. Par-delà les infos, les réseaux sociaux peuvent devenir cour d’école ou de justice. "On ne va pas se mentir : c’est un tel déversoir de haine, de merde…" résume Vincent Etcheto. On aime ou pas, on y va ou pas. Dans tous les cas, la plate-forme a révolutionné les codes : désormais, depuis un ordinateur ou un téléphone, n’importe quel spectateur peut entrer en contact avec une célébrité et donner publiquement son avis. Maxime Mermoz témoigne de cette popularité à double tranchant :

"Comme tout le monde, il m’est arrivé de me faire défoncer sur les réseaux sociaux. Des cons, des racistes ou des frustrés, il y en a partout. Je suis même tombé sur des gens qui m’aimaient bien, ne savaient pas comment m’aborder et se servaient de l’insulte comme d’une approche… C’est bizarre, hein…" Ça interpelle, effectivement.

Jules Plisson a, de son côté, connu un bizutage douloureux au moment où, paradoxalement, sa carrière décollait : "Les réseaux sociaux, j’en ai vraiment souffert lors de ma première année en équipe de France. Là-dessus, les gens m’avaient totalement enfoncé. J’étais passé à côté d’un match, c’est vrai, mais je me suis fait salement descendre." Bienvenue dans un univers impitoyable où liberté d’expression peut rimer avec flagellation : "Quand tu es jeune, c’est difficile. Tu prends ce que les gens disent pour argent comptant. Je me disais : "Putain, si ce mec-là pense ça, c’est qu’il doit avoir raison." Ça te mange le crâne. On ne va pas se mentir : j’ai parfois été la tête de Turc, j’en ai pris plein la gueule. L’anonymat décomplexe ceux qui critiquent, certains se lâchent."

"Les menaces et messages odieux" à Fatima Savea

À visage masqué, le courage ne connaît plus de limites. N’est-ce pas, Freddie Burns ? Vous vous souvenez de l’arrière de Bath, passé à la postérité pour son loupé majuscule face à Toulouse, en octobre dernier ? En 2017, l’arrière avait été persécuté en ligne, par un compte anonyme diffusant des rumeurs - "les entraîneurs ne l’apprécient pas", "ses coéquipiers pensent que c’est un imbécile" - et des commentaires constamment négatifs. "Cet homme m’a harcelé avec une férocité rare pendant des semaines, expliquait-il en février 2018, dans la presse anglaise. C’était un assassinat pur et simple de moi en tant qu’homme et que joueur. " S’en est suivie une traque, digne d’un polar.

Derrière l’auteur de cette cabale 2.0 se cachait… un dirigeant d’entreprise, par ailleurs président d’un club local. "J’ai eu la chance de pouvoir compter sur des proches pour me soutenir, mais d’autres personnes sont confrontées à ce problème sans être aussi bien épaulées, évoquait l’international. C’est pourquoi j’ai pris la parole. Je pense qu’il est vraiment important de sensibiliser à la question de l’intimidation sur le web et à la manière dont elle peut toucher tout le monde." Le Toulonnais Julian Savea, ciblé pour ses performances en deçà des attentes cet automne, a vu son entourage être emporté dans ce tourbillon. Avec la complicité plus ou moins volontaire de sa femme, particulièrement disserte sur les réseaux. Les limites du terrain avaient été dépassées et de loin : "Qui aurait pensé que ma vie et celle de ma fille seraient en danger en revenant à Toulon, avec le nombre de menaces et de messages odieux que j’ai reçus de la part de fans en colère ?" avait indiqué Fatima Savea. Quand un nom est souillé, toute une famille se retrouve mouillée. Gareth Anscombe, Néo-Zélandais devenu international gallois dans un contexte houleux, confirme : "Ma personne semble faire ressortir ce qu’il y a de pire chez les gens. J’ai appris à passer au-dessus mais ma femme est plus protectrice et voulait mordre en retour. "

Avant la Coupe du monde 2015, la Fédération anglaise avait transmis une consigne précise à ses internationaux en la matière, au travers d’un guide : "Les supporters des autres équipes devraient essayer de vous provoquer via les réseaux sociaux. Ne réagissez pas. Engager un débat sur Twitter est une bataille que vous ne gagnerez pas." Jules Plisson le sait : "J’essaie de m’imposer des règles : si un mec t’insulte, ne réponds surtout pas. C’est la pire des choses. Parce que tu leur redonnes du grain à moudre." Parfois, avec les nerfs à vif, la tentation devient trop grande. Comme pour Peceli Yato, en février 2018, ulcéré par quelques supporters auvergnats : "J’en ai marre et ça me fait ch… de voir vos commentaires. Pourquoi vous ne venez pas ? Je vous donnerai mes chaussures et vous jouerez. C’est du rugby et vous, vous êtes assis devant votre télé en mangeant des pop-corns…".

Il existe une vraie compétition entre rugbymen

Par définition, Twitter incite à la réaction, attise la curiosité : "Il ne faut pas écouter les joueurs qui disent "je ne fais pas attention à ce qu’on dit de moi", pose Jules Plisson. Tout ça, ce sont des conneries. Et puis, même lorsque tu n’y fais pas attention, les notifications sont toujours là pour te rappeler qu’on dit du bien ou du mal de toi." Cet hiver, Alivereti Raka est tombé sur des remarques déplacées au sujet de son imminente sélection en Bleu. Jusqu’à immiscer le doute dans son esprit : "Il y a des gens qui ont parlé sur internet, confiait le Clermontois chez nos confrères de Canal +. Ils se demandaient pourquoi la France allait chercher des joueurs si loin […]. C’est pour cela que j’ai voulu arrêter de travailler sur ma demande de passeport." La bêtise ne l’a pas emporté, cette fois.

Le risque peut aussi venir des acteurs eux-mêmes. À partir d’un message impulsif ou d’une photo malvenue. Vincent Etcheto prévient : "Si je peux me permettre, je pense qu’il faut se méfier de cet outil, qui peut parfois se retourner contre soi : les gosses publient des photos de leurs soirées, de leurs troisièmes mi-temps. Mais imaginez un président mal intentionné qui souhaite briser un contrat : il s’en servira comme d’une arme ! Moi-même, j’ai peut-être été trop loin, un jour. J’avais posé sur Twitter un truc à l’attention de Guy Novès : "Il paraît que pour être un grand entraîneur, il faut dire des banalités, pleurer et faire la gueule. Je ne serai jamais un grand entraîneur !" Laurent Marti, qui était alors mon patron à Bordeaux, me l’avait reproché."

À la fois caisse de résonance et miroir déformant de la réalité, Twitter exacerbe les sentiments. La jalousie y existe, aussi, sur fond de mégalomanie : "Il existe une vraie compétition entre rugbymen, dans les vestiaires, avoue Maxime Mermoz. On compare le nombre de nos followers (abonnés, N.D.L.R.) avec le sourire mais, pour certains, tu sens que ça compte. Quand j’ai débarqué dans le Nord de l’Angleterre, mes coéquipiers étaient inconnus du grand public. Newcastle est une région de foot. Avec mes 120 000 followers sur Instagram, ils me regardaient à l’époque comme l’exemple à suivre. Ils me disaient : "Identifie-moi sur tes publications ! Cite mon nom ! Ça va me faire connaître !" C’était drôle." Comme dans tout jeu réside une part de risque.

"À mes yeux, le plus gros danger du réseau social est l’addiction, poursuit le Toulousain. À un certain moment de ma carrière, cela m’a pris énormément de temps."

Twitter sert. Twitter dessert. Twitter attire. Twitter déchire. La carrière 2.0 des joueurs rebondit sans cesse. Le dernier exemple marquant, en date ? Lucas Tauzin, idolâtré pour ses gestes de génie en Coupe d’Europe fin mars puis blâmé pour ses supposées simulations à Marseille la semaine d’après. On aime et puis on brûle… Jules Plisson, passé par là, clôt le sujet, avec une modération bienvenue : "À l’heure du bilan, je dirais que les réseaux sociaux t’apportent 50 % de bonnes choses et 50 % de mauvaises. L’interactivité avec les supporters, le dialogue avec les gens qui t’aiment, c’est chouette, ce n’est que du positif. Le reste, malheureusement, est parfois très dur à encaisser."

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