• Jean Noel Spitzer (Vannes)
    Jean Noel Spitzer (Vannes) Icon Sport -
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Horizons

Spitzer, le gardien du phare

Le manager de Vannes Le RCV, qui disputera pour la première fois de son histoire une demi finale de Pro D2 dimanche contre Brive, est devenu le phare du rugby breton. Une réussite exceptionnelle pour un club à la croissance exponentielle. Cette réussite, c’est aussi celle de son manager, en place depuis quatorze ans. Rencontre.

Quand vous montez dans son monospace pas franchement rutilant, aux pieds du siège passager, un marteau côtoie une clé anglaise. On le devine alors bricoleur à ses heures perdues. « Non, pas vraiment, c’est juste pour ajuster mon joug, se marre Jean-Noël Spitzer. Ça m’agace quand il n’est pas réglé comme je veux. »

Le manager du RC Vannes est un homme de précision, de détails lorsqu’il s’agit de rugby, bien plus visiblement que lorsqu’il s’agit de sa voiture. Les apparences ou son image personnelle, ce n’est pas vraiment son truc. Quand on a évoqué avec lui l’idée de dresser son portrait, son enthousiasme a flirté avec celle d’un enfant à qui l’on propose une quiche aux épinards.

Jean Noel Spitzer (Vannes)
Jean Noel Spitzer (Vannes) - Icon Sport

Une rareté dans ce milieu où le « faire savoir » a supplanté le « savoir faire ». La rencontre, il l’a tout de même acceptée mais il a débarqué dans cette brasserie discrète du port de plaisance flanqué de sa garde rapprochée. Avec lui, les hommes de l’ombre de la réussite vannetaise : Simon Boisbluche, préparateur physique et Goulven Legarrec, en charge des skills et du recrutement. Spitzer est un solitaire qui aime travailler en équipe. « C’est un vrai breton, un gardien de phare, ironise son ancien partenaire et ami Jean-Pierre Lalloz. Il ne se livre pas facilement. Mais quand il accorde sa confiance, c’est pour toujours. »

Lalloz a partagé cinq années sous les couleurs du RCV avec l’ancien troisième ligne qui n’a connu qu’un seul club, celui de sa ville natale. Quatre sur le terrain, une dernière dans une relation de joueur à entraîneur, Spitzer étant devenu le coach des avants en 2005. Ensemble, ils ont vécu la montée en Fédérale 1, en 2006. « Et quand je suis parti, raconte Jean-Pierre Lalloz, il est venu me voir pour me dire que sa porte me serait toujours ouverte. Ça m’a touché venant de lui car ce n’était pas le genre à verbaliser ses sentiments. »

Jean-Noël Spitzer est donc entraîneur du RCV depuis quatorze ans. Un pur produit du monde amateur. À ses débuts en 2001, il est salarié du comité de Bretagne : responsable du haut niveau et du pôle espoir féminin à Rennes. « J’ai entraîné toutes les sélections possibles et imaginables, se délecte-t-il. Plein de fois, j’ai testé des exercices avec les filles du pôle pour les refaire le soir avec mes joueurs lorsque nous étions en Fédérale 1. » Mais était-il fait pour le sport professionnel ? « Le fait d’être immergé dans le monde amateur, ça permet de développer des qualités de manager, répond-il. Mais quand tu es cadre technique, tu n’es pas préparé à tout ça. »

Le alex ferguson du rugby 

Sa force, Spitzer la puise au cœur de sa capacité de travail. Immense. Pour beaucoup, il est un stakhanoviste. « Il ne vit que pour le rugby », juge Jean-Pierre Lalloz qui a passé récemment quelques jours de vacances chez lui. « Il part à 6 heures du matin et rentre à 23 heures. En fait, j’ai passé plus de temps avec Sandrine, sa femme. Il vit le rugby au détriment de tout le reste. » « C’est vrai, soupire l’intéressé. On me raconte des choses sur mes enfants que je n’ai pas vécues.

J’ai raté des anniversaires, des fêtes, des moments importants. » Un long silence ponctue cette dernière phrase. Les supporters, par-delà le fait qu’il soit un enfant du club, un breton pur beurre, l’apprécient aussi pour cette raison. Frédéric Lagadec, directeur commercial Aviva, ancien footballeur converti à l’ovale et partenaire du club le clame : « C’est le Alex Fergusson du rugby à Vannes. » Comparaison flatteuse. « C’est vraiment un gros bosseur, poursuit le trois-quarts centre Kévin Burgaud, dix ans de présence au club. C’est aussi pourquoi il est si bon sur le recrutement par exemple. Il ne se trompe pas beaucoup. » « C’est un très grand technicien, jure le demi de mêlée du Stade français Arthur Coville. Peut-être le meilleur que j’ai connu avec Julien Dupuy. »

Le capitaine des champions du monde des moins de 20 ans en juin dernier a connu la montée en Pro D2 avec son club formateur sous les ordres de Spitzer. Il est revenu en prêt durant quelques mois pour assurer le maintien du club l’année suivante alors qu’il avait migré vers la capitale et le Top 14. « Avec lui, j’ai acquis de la maturité, reprend Coville. J’ai souvenir d’un match à Narbonne où j’avais la vie du club entre les mains et il n’a pas eu peur de me faire confiance. »

Quand on l’interroge sur sa force de travail, Jean-Noël Spitzer ne s’émeut pas. Il réplique : « Le meilleur praticien, c’est celui qui pratique. » Et d’avancer ses arguments, mâtinés d’une pointe de « bretonnerie » : « Francis Joyon (le navigateur), c’est un dixième du budget de fonctionnement de ses concurrents mais il navigue tout le temps. Et pas seulement sur son bateau de compétition. » Quand le Pro D2 fait relâche, il traîne donc sur les terrains de la région. Quimper - Lanester en Honneur, il y était il y a quelques semaines.

Pêche sous-marine

C’est à ce prix que Jean-Noël Spitzer, avec son staff et une équipe dirigeante en adéquation, a fait du RC Vannes le phare du rugby breton. En tire-t-il une fierté ? Savoure-t-il les moments de liesse partagés avec le peuple de Breizh ? « Si notre contrat s’achevait au 30 juin de cette saison, nous prendrions peut-être plus de plaisir, assure-t-il. Mais le problème, c’est qu’on n’a pas le temps de savourer, on est déjà tourné vers la saison prochaine. » à table, Goulven Le Garrec et Simon Boisbluche sourient et acquiescent. Spitzer enchaîne : « J’espère que dans quelque temps, j’apprécierai ce qui se passe. Je me mettrai alors dans les tribunes et je serai supporter. » Son contrat prendra fin en juin 2020, mais sa réussite suscitera forcément des convoitises.

En attendant, il avoue tout de même avoir un exutoire : la pêche sous-marine. « C’est peut-être là où il est le plus heureux, rigole Jean-Pierre Lalloz. Au fond de l’eau, il est tranquille. » Une passion qui lui joue parfois des tours. « C’était d’ailleurs avec J.-P., sourit-il. Il m’attendait dans la voiture pendant que j’étais en plongée pour ramasser quelques Saint Jacques pour le dîner. Seulement, en sortant de l’eau, les gendarmes m’ont verbalisé, saisi mon sac et mon matériel. » La raison ? Trente-deux mollusques dans le filet au lieu des trente autorisées. Verdict : un passage au tribunal de Lorient juste après un dealer de stupéfiant pour une amende de 600 €. Et Jean-Pierre Lalloz de conclure sur cet épisode dans un éclat de rire : « Je n’ai pas pu le prévenir qu’il y avait les gendarmes, il était sous l’eau… »

Dimanche dernier, Jean-Noël Spitzer a peut-être vécu l’un des plus grands moments de sa jeune carrière dans le monde professionnel. Son équipe a marché sur l’eau et sur Mont-de-Marsan (50-10), un des bastions historiques du rugby français. Direction les demi-finales de Pro D2. Du jamais vu. Le soir, le Gambetta, la brasserie du président Cloarec, qui se dresse majestueusement face au port de plaisance, a accueilli quasiment tous les joueurs et les dirigeants pour célébrer l’événement. La terrasse était baignée de soleil. De sourires et de chansons aussi. Lui manquait à l’appel. Peut-être était-il déjà devant son ordinateur à décortiquer des vidéos du jeu briviste.

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