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    Les magiciens jaunes Patrick Derewiany / Midi Olympique -
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Reportages

Les magiciens jaunes

Qualifiés pour la finale, les Clermontois sont à une marche d’inscrire cette saison 2018-2019 comme la plus belle de l’histoire du club. Rien que ça.

Il n’aura pas fallu si longtemps, en fait, pour que les prédictions les plus raisonnables trouvent un écho favorable. Un gros quart d’heure, le temps que le Lou crache son venin dans les rucks, trouve de l’avancée immédiatement dans le sillage d’un Deon Fourie toujours aussi impressionnant en ce printemps et, finalement en bout de ligne, Liam Gill aplatisse le premier essai du match en faveur de l’outsider lyonnais. La prophétie était donc vraie ? Aucune finale de Top 14 ne pourrait opposer les premier et deuxième de la phase régulière, directement qualifiés pour les demi-finales, quand bien même ceux-ci auraient nettement surclassé la concurrence durant neuf mois ? "Les Lyonnais nous ont bousculés en début de match. Nous étions un peu spectateurs", confirmait Azéma. "Nous n’avons alors pas été bons dans la conservation. Et aussi sur nos sorties de camp, ce qui est aussi de ma responsabilité", appuyait Lopez. Le frisson n’a pas duré, pas plus que les problèmes des Clermontois dans le jeu au sol.

Déjà clairement dominateurs en mêlée fermée, comme annoncé, les hommes d’Azéma réglaient leurs retards de soutiens offensifs et, dès lors, tout pouvait s’enchaîner. "C’est ce que j’ai apprécié aujourd’hui, dans la performance de mon équipe. Sa malléabilité, sa capacité à s’adapter. Les Lyonnais nous ont posé des problèmes en début de rencontre mais personne ne s’est affolé. Nous avons cherché des solutions. Et nous les avons trouvées." Pouvait alors se mettre en chauffe ce jeu de mouvement électrique, pas toujours léché mais toujours accompli à pleine vitesse et qui aura fait craquer par trois fois le rideau défensif lyonnais. Dont deux fois sur des attaques en première main, après touche. Un exercice dans lequel les Clermontois ont un avantage immense : leurs individualités hors-norme, derrière.

Toeava, pour ne parler que de lui, est bien le magicien que l’on sait, dès lors qu’il est en pleine possession de ses moyens physiques. À Bordeaux, il était en pleine bourre, programmé pour exploser le jour J avec, depuis un mois et son retour sur les terrains, un temps de jeu dosé à la minute près.

Son intervention sur le premier essai de l’ASM, sur un lancement sublime en première main, tenait bien de la prestidigitation : prise de balle dans le bon tempo, à hauteur et à pleine vitesse. Crochet intérieur, pour éliminer un premier défenseur. Changement de main du ballon et raffut extérieur, main droite. Ngatai et Barassi, la paire de centres lyonnaise et, au passage, les deux meilleurs plaqueurs de la ligne rhodanienne, n’y ont vu que du feu. Et comme Toeava fait définitivement les choses bien, il a conclu son action de classe mondiale d’une dernière petite passe du revers de la main droite. Un bijou. Raka puis Penaud, en bout de ligne, n’avaient plus qu’à terminer le boulot.

Bès, science de l’ombre

Si Toeava a régalé et, derrière lui, Clermont a pris de vitesse le Lou, c’est bien en mêlée fermée que le plus gros du travail fut pourtant abattu (6 pénalités glanées). Comment, dans le registre, ne pas rendre hommage au travail colossal abattu par Didier Bès en Auvergne ? Malheureux à Montpellier, le club qu’il aimait tant et qu’il a vu lui échapper, l’ancien talonneur héraultais semblait fait pour officier en Auvergne : il est discret, travailleur, structuré, peu adepte des grandes déclarations tapageuses bien qu’entêté. Pour ce qui est de son travail, Bès n’est rien de moins qu’une référence.

Depuis son arrivée au club, il a transformé les avants auvergnats, plus souvent réputés pour leurs qualités de déplacement, en machine à broyer. "Je veux que mes avants soient craints, clame régulièrement Bernard Goutta à ce propos. Ils sont respectés, mais je veux vraiment que leurs adversaires les craignent. Ils en ont les moyens. Je veux juste qu’ils en soient convaincus." Goutta est désormais servi. Et plus encore en mêlée fermée, où l’œuvre accomplie par son adjoint Didier Bès est une toile de maître.

Un exemple : Slimani souffrait d’une stigmatisation arbitrale à son encontre, qui lui valait un destin international mis entre parenthèses ? Bès a trouvé la solution, comme il le confiait en début de saison. "Il ne faut pas croire au complot des arbitres. À un moment, il a juste fallu faire entendre à Rabah qu’il devait montrer une bonne "photo" de sa posture aux arbitres lors de la construction de la mêlée. Notamment la position du dos, un peu moins ronde, parce que ça pouvait faire penser qu’il était déjà prêt à plonger." Non seulement Slimani n’est désormais que très peu sifflé, bien que toujours autant surveillé. Mais il a recouvré tout ce qui faisait son exception et détruit, depuis un an, tout ce qui s’offre à lui dans l’épreuve de force. Et l’éloge ne s’arrête pas là : depuis deux ans, les Clermontois comptent parmi les mêlées les plus redoutées d’Europe. Rien que ça.

Vague jaune à Bordeaux, tsunami à Saint-Denis ?

Dans le sillage de cette mêlée destructrice, l’ASMCA n’a donc fait qu’une bouchée de cette équipe lyonnaise solide, très en place mais encore trop dépourvue de talents individuels majeurs pour s’imposer à cet étage de la compétition. Clermont n’en a cure et poursuit sa route. Samedi ce sera Toulouse, au stade de France, dans la confrontation finale que tous espéraient. Et les joueurs ? Lopez se la jouait cool. "Vous parlez d’une finale de rêve mais je ne sais pas trop. C’est une finale qu’on préparera comme tous nos matchs, avec les mêmes intentions de jeu, le même sérieux, la même envie et la même ambition." Une finale, pourtant, ne peut décemment pas être un match comme les autres.

En tribunes, la vague jaune de Bordeaux promet un tsunami à Saint-Denis. Sur le terrain, Clermont aura l’occasion de signer un "petit doublé" unique, ce qui en ferait la plus belle saison de l’histoire du club. Et les Auvergnats s’avancent avec de sérieux arguments pour réussir leur coup. À commencer par une pression moindre, par rapport aux Toulousains qui devront absolument gagner pour sanctionner d’un titre une saison jusqu’ici superbe. Les Clermontois, eux, ont déjà gagné.

Ô bien sûr, ce n’était pas la grande Coupe d’Europe. "Ce n’était même que la petite, il faut le dire clairement. Il fallait la gagner, on l’a fait. Mais ça ne nous suffit pas", peste Lopez. Ce Challenge était un lot de consolation dont les Clermontois avaient bien besoin, après une dernière saison bâclée. Mais cette petite Coupe d’Europe avait déjà permis aux Auvergnats de sécuriser une saison satisfaisante en attendant l’exceptionnel, avant même d’attaquer le gros du morceau. Le plus beau peut désormais venir et les Auvergnats ont toujours faim. Arthur Iturria l’affirmait : "Certes, la saison dernière a été catastrophique. Certes, nous avons déjà gagné la Challenge Cup. Mais ce groupe se doit d’avoir de plus grandes ambitions, viser plus haut. Ne pas gagner le Top 14 serait très dur à avaler. Je le vivrais comme un raté." Dans le scénario inverse, Clermont signerait, en 2019, un retour aussi fracassant que son raté de 2018.

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