• La joie des Clermontois pour la qualification en finale
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Chroniques

La chronique de Pierre Villepreux : « Demies pleines d'espoir »

La formule  éliminatoire de nos compétitions finales interpelle, pas seulement par la façon arbitraire d’accéder au titre  mais aussi par la qualité des  productions quelquefois un brin ennuyantes qu’elles  génèrent. En phases finales l’histoire ne manque pas de matchs peu captivants dont on attendait beaucoup. Est-ce la peur, le stress, un surplus d’émotions qui contribuent à rendre les joueurs méfiants pour s’engager dans  un jeu résolument ambitieux porteur d’intentions qui répondent à l’évolution du rugby emmenée par les meilleures équipes, source de meilleur spectacle ?  Est-ce les enjeux liés aux obligations de résultats qui paralysent ? Ne seraient-ce pas aussi les contraintes imposées par des  plans de jeu et/ou par des stratégies trop radicales  qui tendent à limiter les initiatives ? à propos de cette dernière question, je voudrais rendre hommage à Michel Serre qui adorait discourir sur le rugby. Il le percevait trop « organisé donc prévisible » et aspirait à voir les joueurs « désobéir », sinon « on tuait toute créativité. » Certes, Il ne s’agit pas de prouver et séduire à tout prix mais aspirer à être champion oblige à un minimum d’excellence, ce qui astreint les joueurs à dépasser leur zone de confort. Face à tous les  enjeux qui dit-on « tuent le jeu » tous les facteurs interactifs qui touchent la performance, physiques, psychologiques, technico tactiques sont touchés. Dans ce contexte, éminemment émotionnel, la représentation tant individuelle que collective de l’excellence du jeu à atteindre et l’état d’esprit qui vont avec devraient être rehaussés, ce qui n’est pas toujours le cas.  

Il ne faut pas avoir peur de partager le jeu et ses  risques avec les adversaires.


Actuellement, dans un jeu quantifiable à l’excès, il serait tentant d’évaluer chez chaque joueur les différents facteurs de performance mentionnés ci-dessus et de proposer des entrainements à la carte dans les différents domaines, il deviendrait alors possible de prédire le futur champion. Les entraîneurs savent qu’il serait vain de s’engager sur cette voie. Le fonctionnement humain diffère de cette approche qui pourtant peut sembler logique. Le phénomène est beaucoup plus complexe car chaque match est singulier du fait des incertitudes et aléas qui assaillent le joueur sur et hors terrain. Il n’y a pas de clés magiques qui suppriment ou évitent les contraintes et enjeux qui dépassent le seul champ sportif. Il s’agit plutôt pour un staff dans ce contexte où l’émotion joue un rôle déterminant de donner aux joueurs « le sens » du défi à relever, en  se concentrant  sur ses propres forces et moins sur celles des autres sans pour autant les sous-estimer. Par ce chemin, chacun avec son potentiel, sera alors à même de donner plus et mieux pour, qu’avec le jeu souhaitable et la manière, la performance attendue soit au rendez vous.  En sport collectif quand on calcule trop la performance, on rend le jeu compliqué pour ceux qui le jouent, ils y perdent forcément en sérénité.
Le rugby aujourd’hui ne peut plus s’inscrire derrière des images et conceptions dépassées , « le rugby sérieux contre le fantaisiste » , les fondamentaux d’abord… le reste après, celui « des tranchées contre le rugby champagne ».  Les oppositions de conceptions ont vécu. Pour s’exprimer dans la modernité, il ne faut pas avoir peur de partager le jeu et ses  risques avec les adversaires. Un rugby fait de créativité et d’initiatives ne remet pas en cause les valeurs qui mettent en exergue l’effort, l’implication dans l’affrontement, la détermination, le courage, références guerrières qui seraient réservées à certains et pas à d’autres porteurs d’un modèle antagonique.  
Toulouse - La Rochelle; Clermont - Lyon,  des demi-finales qui nous donnent cet espoir car ces clubs ont été tout au long de la saison dans cette dynamique produisant un rugby enthousiaste et inventif. Ils ont l’occasion d’illustrer qu’ils peuvent, en cette circonstance,  faire preuve d’anti- fragilité. C’est le bon timing pour doper le jeu national encore frileux en lui donnant une mobilité d’ensemble grandissante et démontrer ainsi que cette perception du jeu n’est pas un rêve.