• Finale de Top 14 - Lee Stensness (Toulouse) après son essai, une course solitaire de 40 mètres après un contre face à Clermont
    Finale de Top 14 - Lee Stensness (Toulouse) après son essai, une course solitaire de 40 mètres après un contre face à Clermont Archives Midol / Patrick Derewiany / Archives Midol / Patrick Derewiany
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Histoires de rugby

Un jour une histoire : Stensness, un silencieux qui visait juste

En 1999, Toulouse fut sacré champion face à Clermont (15-11). Ce ne fut pas la plus belle des finales, mais tout le monde se souvient des interventions du Néo-Zélandais Lee Stensness, un pionnier et un drôle de pistolet, muni d’un silencieux.

On a coutume de dire que cette finale 1999 ne fut pas un grand cru. On en donne souvent une image terme, peut-être parce qu’elle fut un peu éclipsée médiatiquement par la dernière journée de la finale du championnat de France de football. Un duel serré entre Bordeaux et Marseille arbitré par le Paris-Saint-Germain qui fit couler pas mal d’encre. Ce Toulouse - Clermont avait eu un peu de mal à se frayer un passage parmi les gros titres, c’est vrai. C’était pourtant la première fois que les deux équipes jouaient au Stade de France. Christian Labit vivait là sa première finale : « Elle est passée si vite. Elle ne fut pas magnifique, mais, sur le moment, je l’ai adorée, croyez-moi. Oui, j’ai le souvenir d’un match dur, que nous avons dominé devant, dans les tâches simples. Nous avions été très marqués par notre défaite de l’année précédente face au Stade français face à des avants qui avaient été durs avec nous, qui nous avaient fait souffrir. On s’était motivé toute la saison pour ne pas revivre ça. Nous avions fait du bon travail puis Lee Stensness nous avait plié le match… »
Le nom est lâché. On a coutume de résumer ce match à une action, cet essai à zéro passe de Lee Stensness, un pur contre en fait. C’était un très bon joueur néo-zélandais, ce Stensness, trois-quarts centre all black furtif (8 sélections), fils spirituel de Graham Henry à Auckland, blond comme les blés et pas vraiment causant. « I don’t like interviews », avait-il sèchement répondu à un journaliste de Midi Olympique qui l’avait joint directement, avant de raccrocher sans ménagement. C’est vrai qu’il se montrait souvent mutique, rétif à la langue française, on l’imaginait à part dans le groupe dans la position d’un mercenaire talentueux et efficace, mais sans passion excessive. Les journalistes l’avaient surnommé « Le Silencieux », jouant sur le double sens du mot, à la fois un adjectif et un nom, référence aux pistolets spéciaux qui vous trucidaient en toute discrétion. On l’observait intrigué, car, à ce moment-là, on n’était pas très habitué à voir des All Blacks rejoindre le championnat de France. Il n’était que le deuxième à Toulouse après O’Callaghan dans les années 70. Stensness avait en plus débarqué en cours de saison, en octobre. Mais pour cette finale, Guy Novès l’avait aligné à l’ouverture en l’absence de Yann Delaigue.

Pour la première fois, un étranger offre un titre à Toulouse

Un rapide sondage nous l’a confirmé, tout le monde se souvient de l’essai de Stensness, le premier du match, sans doute le plus facile de sa carrière : un coup de pied de Merceron totalement manqué qui atterrit dans le berceau de ses bras. Pas vraiment un contre, une sorte de passe à l’adversaire, un cadeau royal, un échauffement de gardien de but. Lee Stensness n’eut qu’à courir tout droit sur quarante mètres pour aplatir et montrer le ballon à la foule. On mit le cadeau du ciel sur le compte de la fébrilité qui saisissait les Clermontois les jours des finales. À revoir le match, on se rend compte que Lee Stensness mérite mieux que ce statut de gagnant du loto. En deuxième période, il fut le brillant créateur de l’essai décisif de Cédric Desbrosses via une percée pleine d’inspiration : un long tunnel creusé dans la défense clermontoise avant un service impeccable pour son centre. Adresse, inspiration et clairvoyance. Christian Labit rappelle : « Quand on l’a vu arriver, en tant qu’ancien All Black, on s’attendait à un gars qui allait multiplier les exploits en traversant le terrain. En fait, on a vu un bon joueur, propre, mais pas exceptionnel. Mais quand les phases finales sont arrivées, il a changé de visage, c’est devenu un tueur. Dans les moments importants, il a répondu présent. C’était un vrai pro, un tueur. En plus, il avait dû s’improviser ouvreur alors qu’il jouait centre. » Malgré ce statut nouveau, celui d’homme qui venait de faire gagner un titre à son équipe, Stensness resta muré dans son mutisme. Labit poursuit: « il était introverti, peu exubérant. Mais il était gentil, il s’était fondu tout de suite dans le groupe en acceptant tout. Il faut dire que ce Stade toulousain-là était plutôt facile à vivre ».

Complexé par son français hésitant

Jérôme Cazalbou se souvient d’un « joueur froid avec les journalistes, mais agréable dans la vie de groupe. Il avait été repéré lors du fameux match Nord-Sud de 98 entre Auckand et Brive, mais quand il était arrivé, il n’était plus tout à fait celui qu’il avait été quand il était all black. Il était même un peu dilettante. Mais je le reconnais, quand il fallait se montrer compétiteur, il savait se mettre au niveau. Cette année-là, il avait bénéficié de la blessure de Delaigue, mais aussi de la mise à l’écart de Christophe Deylaud et il avait fait une très belle finale ».
Vingt ans après, on se rend compte que ce titre 1999 marquait un tournant. Pour la première fois, un bouclier toulousain était attaché aux exploits d’un étranger. En 1997, pour le titre précédent, il n’y avait que des Français sur la feuille de match. Et c’était Christophe Deylaud qui faisait les gestes décisifs. Le professionnalisme tendait ses filets et dans l’hémisphère Sud, le bruit commençait à courir que les clubs français payaient bien. Les recalés des All Blacks commençaient à se renseigner. Lee Stensness fut l’un des premiers à le comprendre. S’il se montrait taciturne, c’était peut-être pour ne pas avoir à se justifier. Il se montrait également complexé par son français hésitant. « Il le comprenait quand même un peu car le staff de Toulouse se refusait à parler anglais et peu de joueurs français pratiquaient cette langue », poursuit Cazalbou.

Et puis, en 2000, à l’occasion d’un Toulouse - Munster en demi-finale européenne, un journaliste irlandais, Barry Coughlan, de l’Irish Examiner, avait tenté sa chance. Après un premier mouvement de recul, Stensness avait compris que l’entretien se ferait en anglais. Il avait alors changé du tout au tout et s’était même montré disert pendant 40 minutes, à la grande stupéfaction des plumitifs français qui assistaient à la scène. Le faire interroger par un vrai anglophone, il suffisait d’y penser. Débarrassé du complexe de la langue, Stensness avait donné franchement son avis sur le rugby français de l’époque avec un luxe d’arguments. Comme dans un album de Lucky Luke, cet Indien impassible se mettait soudain à faire des phrases interminables. Il reconnaissait la créativité du rugby français et ses espaces de liberté inconnus ailleurs, la notion de « vie romantique » qui l’avait attiré dans l’Hexagone. Mais il avait aussi exprimé sa stupéfaction de voir presque la moitié de ses coéquipiers… fumer! Sa réprobation de voir encore trop de sales gestes émailler les matchs français avait également fait jour : « Il y a trop de mauvais coups ici. C’est accepté, mais je trouve ça inacceptable, d’autant plus que beaucoup ne se donnent même pas la peine de le faire dans le dos de l’arbitre. » L’entraînement des clubs français ? « Je trouve stupide de faire toutes ces séances en opposition. Les autres pays l’ont compris, mais rien en change en France. À un moment de la semaine, on se sent toujours obligés d’affronter l’équipe B. » Il avait ensuite embrayé sur un autre problème de fond : « Les saisons sont trop longues, on reprend en août, on finit en juillet. Personne ne peut donner le meilleur de lui-même en jouant 40 matchs, certains montent jusqu’en 50. On a l’impression qu’on veut utiliser les joueurs au prorata de l’argent qu’on leur donne. Mais pour obtenir le maximum d’un joueur, il vaut mieux le faire jouer moins de matchs, mais des matchs avec une vraie intensité. »
Sur ce dernier point vingt ans après, le problème reste entier, même si le total de matchs a un peu diminué. Stensness est resté à Toulouse jusqu’en 2001, il a fini sur une blessure qui ouvrit la voie aux Michalak, Jeanjean et Poitrenaud, champions à sa place. Il a rejoué chez les Blues, s’est reblessé, a écrit des chroniques dans le New Zealand Herald avant de disparaître du devant de la scène, remplacé par son fils Gianni, sélectionné chez les moins de 20 ans néo-zélandais… de football.

La der de Lhermet, Michalak en éclaireur

Il n’y a pas eu que Stensess dans cette finale. Trois images restent dans la mémoire collective: les adieux de Jean-Marc Lhermet, idole des supporters de Clermont, porté en triomphe malgré la défaite, scène très émouvante; l’essai clermontois de Nicolas Nadau fut très joli, mais vain; on se souvient enfin de la finale des cadets en lever de rideau. Toulouse avait battu Massy avec un certain Frédéric Michalak à la mêlée. Deux ans après, il jouerait la finale des grands. 

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