• Bien qu’il ait laissé à ses joueurs le soin de soulever le Bouclier de Brennus, Ugo Mola n’a pas caché son immense joie au coup de sifflet final, notamment à l’encontre de ses protégés, tels que Yoann Huget. Photos Midi Olympique - Patrick Derewiany
    Bien qu’il ait laissé à ses joueurs le soin de soulever le Bouclier de Brennus, Ugo Mola n’a pas caché son immense joie au coup de sifflet final, notamment à l’encontre de ses protégés, tels que Yoann Huget. Photos Midi Olympique - Patrick Derewiany
  • "La revanche personnelle n’aurait aucun sens"
    "La revanche personnelle n’aurait aucun sens"
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Entretiens

Mola : « La revanche personnelle n’aurait aucun sens »

Mercredi soir, au lendemain de son aller-retour à Leucate pour profiter avec ses joueurs avant de les laisser poursuivre leur périple jusqu’à Barcelone et après avoir passé la journée à enchaîner les réunions pour préparer la prochaine saison, le technicien a accepté de revenir sur la folle saison de son équipe. alors qu’il a essuyé les critiques il y a deux ans, Mola est resté accroché à ses convictions d’un jeu audacieux, qui a permis au club de revenir au sommet du rugby français et à l’intéressé de gagner son premier titre comme entraîneur. confessions.

Avec quelques jours de recul, mesurez-vous la portée de ce titre et de cette saison qui vous a vus perdre seulement trois matchs de Top 14 et cinq sur les trente-six disputés toutes compétitions confondues ?

Oui, car c’est incroyable sur l’aspect purement chiffré, statistique et comptable. Mais il y a aussi un côté moins palpable, celui des sensations, sur lequel on n’a pas totalement réalisé. Après, même si les joueurs en profitent, j’ai déjà basculé sur l’organisation de la suite car il y a quelque chose à assumer maintenant. Et c’est quand on commence à la préparer qu’on se rend mieux compte de ce qu’on vient de faire. C’est une saison complètement folle, dingue et aboutie, qui finit de la plus belle des manières, avec certainement de la réussite qui a su être provoquée.

Au-delà des résultats, la plus belle réussite n’est-elle pas d’avoir gagné avec une équipe reconnue pour l’enthousiasme qu’elle a généré ?

Ce besoin de générer de l’émotion était une évidence. Il a même fallu se resserrer autour de ça car il y avait la matière pour y parvenir dans ce groupe. Tout le monde travaille fort et dur dans chaque club, pas seulement à Toulouse, donc j’étais convaincu que cette faculté à miser sur l’enthousiasme et l’audace était déterminante. L’intérêt était de prendre du plaisir dans ce que notre quotidien nous procure, pour éviter la lassitude et au contraire créer l’émulation. C’est facile de le dire, moins de le mettre en place. Depuis deux ans, ce groupe le réussit en terminant troisième puis premier de la phase régulière. Il y avait un goût d’inachevé l’an passé après la défaite en barrage contre le futur champion et le groupe a su aller plus loin.

On a beaucoup parlé de l’insouciance des plus jeunes, avec Yoann Huget notamment qui ironisait sur le fait qu’ils jouaient au badminton la veille de la finale. Est-ce elle qui vous a portés jusque-là ?

Oui, mais s’il y a de l’insouciance, il y a également un côté très maîtrisé dans l’approche de la partie rugby et préparation. Je veux dire qu’ils ont la capacité de passer en un instant du on au off. Ces mecs rigolent, s’amusent et, en une seconde, basculent sur du jeu à haute intensité pendant une heure sans souci. Voilà la force de ce groupe. Mais il doit désormais avoir la faculté à emmagasiner cette expérience, à digérer tout ce qu’on vient de vivre et à garder pourtant cette forme d’insouciance. Le rugby professionnel a codifié, programmé et planifié les choses, et on ne déroge pas à cette règle ici. Mais, au milieu de tout ça, il existe encore une part de liberté qui me semble essentielle.

Cette capacité à passer du on au off, n’est-ce pas aussi une question de génération ?

Sûrement, mais je crois, au-delà, qu’une certaine émulation s’est créée entre les différentes générations de l’effectif. Malheureusement, cela avait eu du mal à prendre il y a quelque temps. Là, il y avait des leaders qui ont permis cette cohésion. Jerome Kaino, qui a été un phare pour les jeunes dans sa propension à apporter de la sérénité, Piula Fa’asalele ou Joe Tekori ont été essentiels dans cette construction de vie de groupe. Ce sont des seigneurs. Puis des Maxime Médard ou Yoann Huget sont des compétiteurs hors normes, donc des moteurs. Chacun a trouvé sa place et, sur la fin, a accepté son rôle, qui était clairement défini du XV de départ aux remplaçants en passant par les joueurs hors groupe. Tous ont bien voulu le jouer à fond, malgré les déceptions ou les frustrations légitimes.

Vous avez dit après la finale que ce groupe n’avait plus le poids du lourd passé à porter mais son présent à assumer…

C’est la réalité. Il a basculé dans la peau d’un champion de France. Il y a peu d’élus même si le Top 14 sacre régulièrement un vainqueur différent. Il faut le savourer mais on voit que l’écueil du lendemain est souvent dramatique, comme pour le Stade français, Clermont ou Castres. C’est une alerte à prendre en considération. Je ne vais pas demander à mes joueurs de le faire tout de suite car j’ai envie qu’ils en profitent pleinement. Mais, personnellement, ma préoccupation est déjà celle-ci. On va travailler sans expliquer quoi que ce soit, avec humilité et en étant persuadé qu’il faut continuer à être dans l’adaptation permanente.

Avez-vous senti un moment clé dans la saison ? La défaite contre Castres à domicile ? Le sauvetage de Médard à Bath ? La victoire au Racing à 14 en quart de finale européen ?

Il y en a plusieurs. Déjà, quand on est capable d’entrée, et malgré des matchs amicaux pas aboutis, d’aller faire match nul à Lyon avec quasiment la gagne au bout du pied en fin de rencontre… Il y a évidemment le début de la campagne en Champions Cup. On se souvient du geste de Max qui est fabuleux mais la victoire derrière contre le Leinster est fantastique. Notre équipe a vraiment secoué la meilleure formation européenne du moment sur un rugby total pour la battre. Le quart au Racing est aussi un moment clé mais l’autre match au Racing, celui en championnat sans nos internationaux, avait été remarquable. On va énumérer toutes ces dates pour lesquelles chacun trouvera une symbolique plus forte qu’une autre, mais c’est la constance qui m’importait. Mes joueurs ne m’ont jamais laissé l’occasion de me présenter devant eux pour leur dire qu’ils avaient triché. Le seul couac fut la rencontre à Bordeaux… Enfin, la première mi-temps parce qu’on a rectifié ce qui n’allait pas dans la foulée. La fin de championnat était tellement folle qu’on avait l’impression qu’une forme de logique s’était installée, que ça ne pouvait plus nous échapper.

Aviez-vous vraiment senti cette assurance ?

Oui, car il y avait une vraie détermination, une faculté à se prendre en mains, à s’adapter. J’entends des débats sur la manière de gagner, sur les générations ou les joueurs qui le font… Ce groupe a assumé le poids du rugby pratiqué au Stade toulousain, avec une grande exigence envers soi-même mais il m’a surtout impressionné sur sa capacité à ne rien rendre grave. Ce n’était pas de la suffisance ou de l’inconscience mais rien n’était jamais grave. Ceci, ajouté au boulot effectué jusqu’au bout, a porté ses fruits. Mais, attention, d’autres l’ont réussi avant nous et nous ne sommes pas meilleurs. Les planètes étaient simplement alignées.

Vous avez pourtant connu de nombreuses blessures, dont celle du capitaine Julien Marchand. Avez-vous douté à un moment ?

On a joué avec quatre ouvreurs différents, cinq talonneurs, on a dû se passer des trois derniers arrières du XV de France en même temps, exposer à l’excès des mecs à des postes clés. On a eu de la casse, perdu quatre première ligne internationaux. Les sélections dans le dernier Tournoi ont fait mesurer à certains ce qu’il restait à faire pour toucher le très haut niveau. Et il y a eu l’avènement de garçons venus chez nous pensant être barrés dans leur pays et qui s’y retrouvent prophètes comme Cheslin Kolbe ou Rynhardt Elstadt qui devraient partir à la Coupe du monde. Sur le papier, ça fait beaucoup à encaisser… Il y a eu tellement de petites histoires dans la vie de ce groupe qui ont permis de le renforcer alors qu’elles auraient pu l’affaiblir. Elles ne font que gonfler la confiance qui existait en interne. Chaque pépin a trouvé sa solution. Ces ressources sont à l’origine du titre parce qu’en finale, on bat ce qui se fait de mieux.

Et vous n’encaissez pas le moindre essai contre La Rochelle en demie, puis Clermont en finale, les deux autres meilleures attaques du Top 14…

Et on marque trois fois en demie, puis deux fois en finale ! ça signifie qu’on reste sur nos standards offensifs tout en augmentant ceux défensifs, avec plus de précision et d’activité. Nos gros joueurs ont aussi répondu présent, il ne faut pas le cacher. Dans les matchs qui comptent en fin de saison, les prestations de Jerome Kaino, Yoann Huget, Antoine Dupont, Cheslin Kolbe, Sébastien Bezy et d’autres ont pesé lourd. Je pourrais en citer plein. Ces garçons ont assumé leur statut. Thomas Ramos a traversé des moments compliqués mais, au Stade de France, ça comptait et il a assumé. On n’a pas eu peur de montrer nos faiblesses au grand jour, individuelles ou collectives. La différence est d’avoir toujours su rectifier le tir.

Vous avez écarté l’hypothèse samedi mais n’y a-t-il pas un sentiment de revanche personnelle après les critiques essuyées il y a deux ans ?

Non. Je suis en situation de régler mes comptes mais je vais taper sur qui ? Un consultant qui explique le rugby à tout le monde ? Un mec qui a mal parlé de moi il y a trois ans, sous prétexte qu’il avait joué deux matchs dans la saison ? Cela ne sert à rien. Ce serait tellement simple d’expliquer que ça marche maintenant alors qu’on sait tous à quel point l’équilibre est fragile. Cette fragilité, qui nous a fait chuter il y a deux ans, est la même qui nous a fait remporter le titre aujourd’hui. C’est juste le regard des autres qui change. J’ai toujours pensé que le jour où tu expliques ta méthode, et on l’a vu par ailleurs, c’est qu’il est déjà trop tard et que c’est la fin. Je vous assure qu’ici, notre méthode n’est ni accomplie, ni aboutie. Il y a de nombreux points sur lesquels on doit progresser. Beaucoup de choses me plaisent par exemple à Clermont dans le rugby et l’organisation. J’ai dit que c’était un peu la bohème chez nous. C’était caricatural, pas pour brancher. Je maintiens qu’on manque un peu de maîtrise, à l’image du dernier ballon en finale qu’on essaye de jouer au lieu de le mettre au chaud. Dans le même cas, nos adversaires ne se seraient jamais retrouvés dans cette situation. Pour revenir à la question, la revanche personnelle n’aurait aucun sens. J’ai tout fait pour accroître l’unité du staff, il a fallu s’expliquer, cravacher, se dire les choses. On a aussi travaillé à l’unité de l’équipe, à déterminer des leaders qui étaient fédérateurs. Ce n’est pas pour ramener à moi maintenant. Je sais qu’on va entendre : "Pour qui les lauriers ? Qui est le meilleur entraîneur ? Qui est le meilleur joueur ?" On s’en fout ! Je retiens juste que notre équipe a réussi à marquer une période du club de la plus belle des manières. J’en suis fier mais, dès le 24 août, tout sera remis à zéro. Y compris pour moi.

Surtout qu’il faut recomposer une partie du staff, avec le départ de William Servat, de Jean Bouilhou et du préparateur physique Alex Marco. L’arrivée de Virgile Lacombe est déjà actée. Pour le reste, où en êtes-vous ?

On avance. J’attends des réponses qui devraient être validées d’ici la fin de semaine. J’ai eu les accords de principe de deux personnes qui vont nous rejoindre. Une sur la partie du développement des habiletés techniques, de façon transversale dans le club, car j’ai été impressionné par quelqu’un qui va nous apporter une compétence supplémentaire. Une autre sur la préparation physique qui a dit oui mais, en attendant la finalisation contractuelle, c’est difficile d’en parler. On partira sur un spécialiste étranger pour essayer d’aller encore plus loin dans certaines de nos convictions. Il me semble que c’était le moment pour basculer sur une telle organisation. Il faut arriver à coordonner beaucoup d’éléments. Je ne vous cache pas que j’en ai profité samedi et dimanche mais, depuis lundi, on bosse déjà dur car ce serait trop dommage de se saborder en interne. Jusque-là, j’avais l’habitude de dire que les défaites avaient le mérite de nous amener à nous poser les bonnes questions. Là, je sais qu’il faut faire attention aux mensonges de la victoire. Mon rôle est d’être vigilant.

Votre prolongation est-elle signée ?

Sur le plan contractuel, je suis là pour un petit moment. Il était question de me prolonger avec une bonne partie du staff. Mais mon cas personnel n’est pas très important. L’essentiel est de construire. J’avais des exigences en termes de structuration qui peuvent paraître futiles avec ce titre mais ne le sont pas. J’en ai toujours autour du médical, de la préparation, de l’accompagnement administratif. L’été dernier, l’arrivée de Jérôme (Cazalbou, nommé manager du haut niveau, N.D.L.R.) a été capitale pour que je puisse me concentrer davantage sur le terrain. Là, tout doit être calé d’ici le milieu de semaine prochaine.

Le tirage au sort de Champions Cup vous a placés dans le même groupe que Gloucester, le Connacht et Montpellier. Après avoir échoué en demi-finale, cette compétition sera-t-elle un objectif particulier l’an prochain ?

Au même titre que l’an passé, après ce barrage perdu à domicile en Top 14 qui avait donné un goût d’inachevé, on a évidemment, et au minimum, envie d’aller voir plus loin. La double confrontation française est fratricide et fausse un peu les débats à mon sens, souvent au bénéfice de nos amis étrangers. Voilà ce qui me chagrine. J’aurais aimé ne pas avoir de Français dans la poule. D’autant que Montpellier, avec la saison que vient de vivre le club et l’arrivée de Xavier Garbajosa qui va lui permettre de se restructurer, sera un adversaire redoutable. La poule est, malgré ce qu’on peut penser, très compacte. Le tirage est plus insidieux que l’an passé (Leinster, Wasps et Bath, N.D.L.R.). On savait ce qui nous attendait et les grands spécialistes nous promettaient l’enfer. Même lors de la présentation de la compétition en France, les entraîneurs des autres équipes souriaient quand ils voyaient la composition de notre groupe. On a quand même fini en demie, donc il n’y a pas de vérité.

Il y a deux ans, après la fameuse saison difficile, vous nous déclariez : "Je ne resterai pas vingt ans comme mon prédécesseur. Comme on fait un métier médiatique, on se voit souvent en photo et mon capital s’amenuise vite." Le capital va-t-il mieux cette fois ?

Pas forcément (rires). Malgré 31 résultats positifs sur 36, les 52 semaines de travail ont été redoutables. C’est long. Notre métier réclame beaucoup d’énergie, pas pour s’afficher devant la presse et les médias mais pour se présenter devant les joueurs tous les matins, pour leur transmettre cette envie et cette audace. Je n’ai pas la volonté de m’inscrire à tout prix dans la durée car on croit tellement en l’institution ici qu’on veut continuer à bâtir. Et le jour où je n’aurai plus la même énergie, j’espère que j’aurai la lucidité pour assurer la suite.

Midi Olympique
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