• "Notre sport est magnifique, il faut le préserver"
    "Notre sport est magnifique, il faut le préserver"
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Entretiens

Franck Azéma (manager de Clermont) : « Notre sport est magnifique, il faut le préserver »

En vacances en Catalogne, Franck Azéma a accepté de se poser un moment, chez "Jeannine à la mer", à Sainte-Marie-la-Mer, mercredi dernier. L’Auvergnat d’adoption nous parle de son métier, de son évolution, de ses convictions. Il revient aussi sur le poste de sélectionneur des Bleus et sur le cas Parra.

Midi Olympique : On vous a quitté sur une finale de Top 14 perdue il y a moins d’un mois. Avec les années, est-on davantage blindé pour digérer cette déconvenue ?

Franck Azéma : Le temps n’y change rien. Ça fait toujours autant de bien quand tu la gagnes, ça fait toujours autant souffrir quand tu la perds. Cette saison aurait pu être exceptionnelle. Elle reste belle, tout de même. Je garde une frustration car il aurait été possible de faire mieux sur la finale, en mettant davantage de pression sur Toulouse. C’est dur mais la chance que vous avez dans le sport, c’est que tout repart à zéro chaque été.

Un manager de Top 14 peut-il vraiment être en vacances ?

F. A. : Tu es obligé de couper pour avoir un maximum de fraîcheur à la reprise. Ce sas de décompression est nécessaire pour soi-même et pour la famille. J’essaye de couper le téléphone, même si ce n’est jamais vraiment possible. Surtout cette année avec le recrutement des jokers Coupe du monde : on essaye de récupérer de bons joueurs, on en discute, il faut trancher. Heureusement, je suis bien entouré au club, ça m’aide beaucoup.

Vous êtes désormais l’entraîneur de l’élite en place depuis le plus longtemps, en mai 2006 exactement. Le saviez-vous ?

F. A. : Je ne compte pas, franchement. J’ai conscience que ça fait quelques années que j’entraîne. Mais je vous le garantis, je ne ressens pas d’usure. Ça vient de mon mode de fonctionnement, je pense. J’ai trouvé un équilibre autour de moi, j’ai noué des complicités et un relationnel avec mes joueurs qui me permettent de bien me sentir. Tout ça est aussi lié au parti pris de Clermont de miser sur la stabilité.

Lors de la finale de Top 14 2019
Lors de la finale de Top 14 2019 - Icon Sport

 

Diriez-vous que ce métier est dur ?

F. A. : C’est dur, oui. Tu es sous pression en permanence. D’un côté, c’est ce que tu recherches. C’est pour ça qu’à mes yeux, il est primordial d’avoir un bon équilibre autour de soi. En fait, je n’ai pas l’impression de travailler et mon staff aussi. Nos relations sont vraies, sincères. À côté, il y a le contexte familial qui est aussi déterminant pour pouvoir se changer les idées, même si ce n’est que quelques heures, par-ci par-là. Avec le téléphone et internet, tu es tout le temps sur la brèche mais, par respect pour les gens, il faut savoir déconnecter. Tu ne peux pas avoir la tête dans le guidon en permanence.

Où trouvez-vous l’inspiration pour évoluer ?

F. A. : Il y a les lectures mais je crois avant tout dans les rencontres. Entre entraîneurs français, il y a plus de partage mais nous restons concurrents tout de même. J’aime échanger avec les techniciens anglo-saxons, aller à la pêche aux infos, confronter les idées… C’est très dur de pouvoir partir à l’étranger. Il y a onze mois d’activité, alors, si sur les deux semaines que j’ai de libre, je pars en Nouvelle-Zélande pour le rugby, je vais retrouver les valises devant la porte !

Du coup, je compte faire venir régulièrement des intervenants étrangers au club pour élargir notre horizon et continuer à s’enrichir. Les joueurs sont des éponges, ils ont toujours besoin d’apprendre. Le président est d’accord avec ça.

Avec le temps, vous vous éloignez de l’âge de vos joueurs. Y a-t-il la crainte de passer pour un vieux con ?

F. A. : Certains doivent se le dire. Des fois, il faut l’être, d’ailleurs. Mon principe est d’être le plus à l’écoute possible pour tenter de comprendre les attentes de mes joueurs. Il y a l’honnêteté qui importe : quand c’est bon, il faut le dire, quand ça ne l’est pas aussi. Je n’aime pas taire les vérités. Plus tu attends, plus ça s’envenime.

De toute manière, je ne sais pas faire semblant. Je ne vais pas chercher à faire le gamin de 18 ans. Je ne dis pas que je fais bien mais je suis droit vis-à-vis de mes hommes. Parfois, ça va à l’encontre de certains individus mais dans le rugby, il ne faut jamais oublier que le plus important reste le collectif. Personne n’est au-dessus du projet.

Qu’avez-vous appris de la saison galère 2017-2018 ?

F. A. : Ça a été une année douloureuse mais, quelque part, ce genre de périodes est intéressant dans une carrière car ça te montre comment tu traverses les épreuves : est-ce que tu t’effondres, est-ce que tu as encore la grinta ? C’est révélateur aussi du caractère d’un groupe, d’un club. Ce qu’on essaye de cultiver comme identité, autour de la franchise et de la transparence, c’est ce qui nous a permis de rester solidaires et de pouvoir rebondir derrière. Ça a induit une vraie remise en question. Moi le premier. Je me suis posé plein de questions : est-ce que je laisse suffisamment de place à mes collaborateurs, est-ce qu’ils sont trop exposés, est-ce que ma relation avec les joueurs est la bonne ?

Lors de la finale de Champions Cup 2017
Lors de la finale de Champions Cup 2017 - Icon Sport

Il y a eu un travail énorme du staff médical sur les data, à tous niveaux : le sommeil, la récupération, les voyages, la nutrition… Il n’y avait pas un seul facteur qui pouvait expliquer notre situation. Il fallait trouver comment se protéger. Le retour des joueurs a été important, aussi. Ils sont responsables car ils sont sur le terrain et nous sommes fautifs car c’est notre mission de leur créer les bonnes conditions. Tout le monde a joué le jeu, a dit ce qu’il ne comprenait pas. Les mecs ont demandé une exigence différente sur des points particuliers et nous aussi en retour. Le tout a permis d’établir un nouveau projet.

Avez-vous craint pour votre place ?

F. A. : Non, je n’ai pas eu cette crainte car ça fait partie du métier. À partir du premier jour où j’ai entraîné, j’ai eu conscience que tout pouvait s’arrêter subitement. Ça a été clair. J’ai eu une discussion avec Éric (de Cromières) sur le sujet : si l’équipe n’était pas dans les clous en octobre, une tête allait tomber et c’était la mienne. Ça aurait été normal. Je ne me suis pas mis la pression tous les jours en pensant à ça. Mais je savais que ça pouvait arriver. J’étais bien entouré et, surtout, les gens ont continué de croire en ce qu’on faisait. Au moins, si ça n’avait pas marché, je serais tombé avec mes convictions. À partir de là, il n’y a pas de regrets à avoir.

Ça ne se serait peut-être pas passé comme ça ailleurs…

F. A. : C’est ce qui fait la force de Clermont. On voit quand même que de plus en plus de clubs se disent que, peut-être, la solution est de laisser du temps aux entraîneurs pour construire. Éric de Cromières aurait légitimement pu dire : «Ça ne se passe pas bien, on est en perte, il faut changer tout de suite.» Dans un sens, il a été courageux en disant : «On reste comme ça.» Alors qu’il a dû être sollicité, on lui a sûrement conseillé de changer… Il a gardé le cap et, à la sortie, sa façon de faire a été récompensée cette année. Ce ne fut pas la réussite d’Azema mais celle de tout un club. Et il en est à la barre.

Comment avez-vous réagi lorsque Bernard Laporte a annoncé que Joe Schmidt et Warren Gatland étaient ses choix prioritaires pour le poste de sélectionneur ?

F. A. : C’est la loi du marché, c’est comme ça. On ne peut pas dire oui aux joueurs étrangers et non aux entraîneurs. C’est la concurrence. Tout ce que l’on peut faire, nous, c’est être bon.

Est-ce une déception de ne pas avoir été choisi ?

F. A. : Je ne vais pas dire que je n’étais pas intéressé. Il y a quatre ans, quand on m’avait posé la question, je ne me sentais pas légitime. Il me fallait faire mes armes en championnat. Il y a un an, quand Bernard Laporte m’avait appelé pour épauler Jacques Brunel, j’étais honoré et intéressé. Mais je n’étais pas dans une situation propice.

Le club était en difficulté, je me voyais mal dire : «Désolé les gars, je m’en vais trois mois pour le Tournoi, faites au mieux.» Je ne crois pas en ça. Cette fois encore, la saison passe et je vois que mon nom est évoqué… Les Bleus, j’en avais envie, je ne vais pas mentir. Mais ma vie ne tourne pas autour de cette ambition. Si ça arrive, tant mieux. D’autant plus que je n’ai jamais eu la chance d’être en équipe de France en tant que joueur.

En 2018 à Marcel-Michelin
En 2018 à Marcel-Michelin - Icon Sport

Ça n’a pas souri, donc…

F. A. : Voilà, il y a un autre choix qui a été fait, c’est ainsi. C’était au président de trancher. Ce que je peux reprocher, c’est le manque de clarté, dès le départ : ça a été à coups d’annonce, un coup oui, un coup non, puis je prends la température là… C’est quand même le poste le plus important du rugby français. Quand tu regardes comment ça se passe dans les autres pays… Bref, il aurait fallu fixer un cap et l’assumer, surtout. Dire «je veux un étranger pour telle raison, un français pour telle raison…»

Ça aurait été simple de faire comme ça. Il y avait la place pour des entraîneurs français, c’est ce qui s’est produit et c’est une bonne chose. Comme il y aurait pu y avoir un tandem avec un étranger. Il n’y a rien d’interdit. La finalité est qu’une solution a été trouvée, il y a de la compétence qui arrive et il y aura des retombées positives pour la sélection. Vis-à-vis de mon club et de mes joueurs, je tenais en tout cas à être «réglo» pour annoncer au plus vite ce que j’allais faire. Je n’avais pas envie de faire de l’ASM un choix par défaut.

Vous sentiez-vous prêt ?

F. A. : J’en avais l’envie, en tout cas. Est-ce que j’en suis capable ? Il n’y a que le terrain qui peut le dire. Maintenant, une équipe est en place et je lui souhaite de réussir. Je n’ai pas de doute quant à ça.

Quand on est depuis près de dix ans à Clermont, il n’y a que l’équipe de France au-dessus, désormais…

F. A. : Je ne vois pas les choses ainsi. Ce qui me motive, c’est de gagner chaque année, de construire un gros palmarès avec l’ASM. C’est un projet qui me tient à cœur. Je veux être un des acteurs de cette aventure. Je ne me dis pas : est-ce qu’il y a mieux que ça ? Chaque saison est une nouvelle histoire, un nouveau challenge. Je n’ai pas de plan. Je ne me suis jamais dit : «Tiens je vais faire dix ans ou douze ans ici…» Quand tu gagnes, tu t’achètes du temps. Quand tu perds, tu en dilapides. C’est la règle de ce métier.

Revenons-en à la sélection. Son parcours chaotique a pesé sur votre fin de saison…

F. A. : Quand tu as huit ou dix sélectionnés, ce qui se passe en équipe de France a inévitablement un impact sur la suite de ta saison. Si je prends les exemples de Morgan et de Camille qui se sont fait «bastonner», forcément, ils ne sont pas revenus dans les meilleures conditions.

Peut-on revenir sur l’éviction de Morgan Parra, en raison de ses critiques publiques après la débâcle de Twickenham ?

F. A. : Morgan n’aurait pas dû dire ce qu’il a dit dans la presse. Ça aurait dû rester en interne. Il y a un respect à avoir par rapport à l’autorité, à l’entraîneur. Bon, là, il était dans la frustration, c’était à chaud… Voyant que ça ne bougeait pas, peut-être qu’il s’est dit que ça allait provoquer quelque chose, booster l’équipe. Ça s’est retourné contre lui. Même s’il n’a pas assassiné tout le monde, attention. Je ne cautionne pas le fait qu’il l’ait dit publiquement mais je dis aussi que tu ne peux pas avoir que des moutons dans un vestiaire. Morgan, ça reste un leader, un compétiteur.

Ici avec Morgan Parra en 2014
Ici avec Morgan Parra en 2014 - Jean Paul Thomas / Icon Sport

Parfois, il faut accepter d’entendre qu’on n’est pas bons, que ça ne va pas. À un moment donné, il a eu le courage de monter au créneau. Il fallait le sanctionner mais se demander aussi pourquoi il a fait ça, est-ce qu’il était soutenu. Il faut aussi comprendre les choses. Je trouve que ça n’a pas été bien géré. À son retour, j’ai vu que ça l’avait touché.

Camille Lopez, aussi, n’a pas été le même après le Tournoi…

F. A. : Camille a été associé là-dessus. Je ne vois pas ce qu’il a pu dire. Il l’a payé, en tout cas. Il y a la concurrence au poste, aussi. Il faut se blinder par rapport à tout ça. Il a la chance d’être dans le groupe pour la Coupe du monde, à lui de bien se préparer, de rester naturel et de montrer que l’on peut avoir confiance en lui.

La gestion de ces deux cas vous a-t-elle mis en colère ?

F. A. : Oui, parce que j’ai vu mes garçons impactés. Je vis avec eux toute l’année. Morgan, il m’a vu arriver à Clermont, il y a dix ans. C’est mon capitaine. Sa situation ne m’a pas fait plaisir.

En voulez-vous à Jacques Brunel à ce sujet ?

F. A. : Il n’est pas le seul à décider. Sur ceux qu’on a vu intervenir au niveau du XV de France, il y avait aussi Bernard Laporte… Peut-être que c’était nécessaire pour montrer aux joueurs comment ça allait se passer sur les cinq ans à venir. C’est une ligne de conduite qui a été tracée. Les joueurs savent désormais à quoi ils exposent.

De manière générale, qu’est-ce qui vous soucie aujourd’hui dans le rugby ?

F. A. : Ce qui m’inquiète, ce sont les cadences d’entraînement et des matchs. Si j’ai quelque chose à reprocher au rugby actuel, c’est son calendrier. On va avoir des soucis à l’avenir, et rapidement je pense, au niveau de l’état de santé et de l’usure mentale. Chez les joueurs comme dans les staffs. On vit bien de notre passion, c’est vrai, mais c’est éprouvant. Je pense que les joueurs vont finir par montrer les dents car on leur demande beaucoup.

Lors d'un des nombreux matchs de Coupe d'europe qu'il a dirigé.
Lors d'un des nombreux matchs de Coupe d'europe qu'il a dirigé. - Bpi / Icon Sport

Qu’est-ce qui est mieux ou moins bien, qu’avant ?

F. A. : Ce qui est moins bien, c’est le fait de devoir toujours faire attention à ce que tu dis et fais. Les joueurs sont très exposés aux réseaux sociaux, avec tout ce que ça génère en termes d’argent et d’attente. L’ambiance change, aussi : tu joues moins aux cartes, il n’y a plus un seul écran dans le bus… On ne peut pas dire «non» à tout ça mais il faut cadrer, essayer d’utiliser ces éléments à bon escient. La notoriété peut être profitable. Ce qui est mieux, en parallèle, c’est le jeu. Au niveau de la vitesse d’exécution et de la dextérité, on voit des choses de grande qualité désormais.

Êtes-vous toujours en phase avec ce rugby qui change tellement vite ?

F. A. : Il faut vivre avec son temps : tout n’était pas bon dans le passé, tout n’est pas mauvais aujourd’hui. Il faut être vigilant, à mon avis. Nous ne sommes pas dans une bulle. Les mentalités ont évolué. Le rugby suit l’évolution de la société : les réseaux sociaux, l’alcool, la drogue, tout cela nous touche. Tout y est même exacerbé. En tant qu’entraîneurs, il nous faut aider ces générations à s’épanouir. Nous devons éduquer de bons joueurs mais aussi de bons mecs dans la vie. C’est notre mission, aussi.

Il y a des actions à mener au quotidien pour sensibiliser, pour accompagner les jeunes, les mecs qui arrêtent… Notre sport en lui-même est magnifique, il faut le préserver. Souvent, on dit : «Dans le foot, ils ne sont pas bons à ce niveau.» Mais en fait, ils ont quinze ou vingt ans d’avance sur nous. Le rugby passe par les mêmes étapes, avec du retard. Le foot a été capable de rectifier le tir, il arrive désormais à avoir un impact sur les jeunes. Il ne faut pas que l’on soit seulement en réaction. C’est à nous d’anticiper pour mieux aiguiller les nouvelles générations.

Finissons par le jeu : dans le sillage de Toulouse et Clermont, on a l’impression que le rugby français est sur la bonne voie au niveau de ce qu’il veut produire…

F. A. : Avant tout, la qualité du jeu vient de la qualité technique des joueurs. Elle vaut pour tous les joueurs, les ailiers comme les piliers. Cette aisance permet de répondre à toutes les situations sur le terrain. Le rugby français essaye d’aller dans ce sens au travers de la formation. Le fait que ce soit récompensé en championnat par les clubs est une bonne chose. La réussite de Toulouse va donner envie aux gamins, aux entraîneurs… C’est une vitrine. Ça fait effet buvard. Je trouve que c’est valorisant d’avoir cette façon de jouer comme modèle.

Reste aux Bleus à opérer la bascule.

F. A. : Ça fait un moment que l’on était dans le flou mais, aujourd’hui, tout le monde a envie de ça. Ça va se ressentir au niveau du XV de France car les joueurs de club vont apporter ça. La liste a été bâtie aussi en ce sens. Je suis confiant. Il y a largement le temps de construire d’ici le début du Mondial.

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