• La sélection de joueurs comme Romain Ntamack habitués à jouer vite, à exploiter les ballons de récupération, à passer très rapidement d’un rôle de défenseur à celui d’attaquant laisse présager un jeu tricolore spectaculaire. Photo Midi-Olympique - Patrick Derewiany
    La sélection de joueurs comme Romain Ntamack habitués à jouer vite, à exploiter les ballons de récupération, à passer très rapidement d’un rôle de défenseur à celui d’attaquant laisse présager un jeu tricolore spectaculaire. Photo Midi-Olympique - Patrick Derewiany Icon Sport -
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XV de France

Les Bleus à contre-courant ?

Jacques Brunel et son staff ont construit un groupe au sein duquel ont été privilégiés des joueurs mobiles et rapides. Les Bleus ont semble-t-il pris le parti de proposer un projet ambitieux, axé sur le déplacement des hommes et du ballon. Chacun s’accorde pourtant à dire que le mondial japonais sera celui de la défense et de l’occupation, à l’image des équipes qui dominent actuellement le rugby.

On sait depuis Thucydide que l’histoire n’est jamais qu’un éternel recommencement. Une idée énoncée voilà environ 2 500 ans mais qui n’en conserve pas moins une incontestable vérité. Le rugby n’y fait évidemment pas exception, qui se construit depuis l’avènement du professionnalisme sur des cycles d’environ huit ans, rythmés par les Coupes du monde et les changements de règles, qui font en permanence évoluer la pratique et la recette de la victoire… Ainsi donc, lors des éditions 1995 et 1999, on assista à un rugby favorisant globalement l’attaque, entretenu par la légalisation de l’ascenseur et des arbitres plus permissifs vis-à-vis des équipes en possession du ballon, ce dont l’Australie fit son miel en 1999 avec ses séquences aussi interminables que démoralisantes pour les adversaires. Un constat qui incita feu l’IRB (devenu depuis World Rugby) à rajouter de l’incertitude pour le gain du ballon, en modifiant notamment les règles de la mêlée fermée tout en récompensant les plaqueurs-gratteurs. Résultat, le cycle suivant fut celui de l’austérité et du combat, avec le titre de l’Angleterre de Martin Johnson et Jonny Wilkinson et 2003, puis celui des monstres Springboks de 2007. Pas vraiment vendeur pour le rugby, à l’heure où se présentaient de nouveaux annonceurs. Ainsi, sous pression de la Nouvelle-Zélande notamment, les règles furent encore revues, notamment celles de la mêlée fermée (impact réduit, ligne de hors-jeu reculée) et du jeu au sol. Lesquelles ont débouché sur le dernier cycle connu, celui d’un rugby redevenu plus positif, où les nations favorisées étaient celles qui utilisaient le mieux le ballon. Huit années évidemment dominées sans partage par les All Blacks…

L’exemple des Saracens et des Crusaders

Alors quoi ? Faut-il redouter désormais que pour les échéances 2019 et 2023, le trophée Webb-Ellis se gagne (de nouveau) moins sur l’utilisation du ballon que sur la défense et la mise sous pression de l’adversaire ? Ce n’est malheureusement pas un doute mais aujourd’hui une certitude. Comme la grande majorité des observateurs et spécialistes de ce sport, l’entraîneur des All Blacks Steve Hansen l’a avoué lui-même, à savoir que l’axe de travail principal de ses hommes résidait dans l’utilisation du jeu au pied. Une leçon que les Français se sont prise en pleine figure au cours du dernier Tournoi des 6 Nations, lors de leurs voyages en Angleterre et en Irlande. Le titre des Saracens en Coupe d’Europe (qui ont aussi fait le doublé en s’adjugeant le championnat anglais) n’a d’ailleurs rien fait d’autre que confirmer cette tendance privilégiant un rugby méthodique et axé sur les fameux ballons de récupération, tout comme celui des Crusaders en Super Rugby, avant tout porté par l’organisation de leur pack et le pied de Richie Mo’unga. Ce n’est finalement qu’à contre-courant que Toulouse et Clermont ont dominé le Top 14 cette saison, le rugby français accusant comme toujours un train de retard… Même s’il faut reconnaître, outre l’enthousiasme constamment constaté dans le jeu de mouvement tout au long de l’exercice 2018-2019, que les Rouge et Noir sont aussi allés décrocher le Brennus en s’appuyant sur une défense de fer, aussi imperméable que structurée, laquelle n’a pas encaissé le moindre essai lors des phases finales de Top 14, face à La Rochelle puis Clermont, pourtant les deux (autres) meilleures attaques de l’Hexagone. Un début de leçon ?

Exit les gestionnaires et les poids lourds

Faut-il donc craindre que le XV de France se perde dans un rugby de possession au Japon, où il ne gagnerait rien d’autre que se faire contrer ? Les déclarations liminaires de Jacques Brunel, autant que celles de Maxime Machenaud dans ces colonnes (voir page 5), ne laissent en tout cas que peu de doutes quant aux intentions françaises. D’autant plus que le profil du groupe retenu par Brunel et son staff (faut-il y voir une influence de Fabien Galthié ?) laisse encore moins de place à l’ambiguïté. Exit les maîtres gestionnaires, dont Morgan Parra est le prototype (le Toulonnais Anthony Belleau était peut-être l’ouvreur qui se rapprochait le plus de ce portrait-robot, mais il n’a pour l’instant pu s’immiscer que parmi les réservistes), même si Machenaud possède aussi cette caractéristique.

Exit également ceux que l’on nommera les "poids lourds" derrière, dont Mathieu Bastareaud est l’exemple évident, sacrifié sur l’autel de la vitesse et du déplacement. En lui préférant Sofiane Guitoune, l’encadrement des Bleus a clairement dessiné les contours de son projet de jeu au Japon. Jusqu’à quel point ? Il conviendrait certainement de se réjouir de cette ambition retrouvée malgré le peu de temps pour la mettre en place (bien qu’il faille s’interroger sur ce énième virage, si tardif…), voire de rêver à un rugby séduisant et efficace, mais encore faut-il ne pas tomber dans la naïveté. Il paraît que tout est question d’équilibre et de maîtrise, à commencer par les fondamentaux, tel que l’actualité récente est venue sans cesse nous le rappeler. À savoir qu’il faudrait être sacrément crédule pour ne pas s’adapter à un contexte qui promet au Japon une humidité plus prégnante que jamais. Mais comme les promesses n’engagent jamais que ceux qui veulent bien y croire, on préférera attendre la fin des matchs amicaux pour véritablement tirer le signal d’alarme, et se faire une opinion définitive au sujet du XV de France. À savoir si ce dernier est assez fou pour ramer, encore, à contre-courant.

Par Nicolas Zanardi et Jérémy Fadat
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Les commentaires (1)
CasimirLeYeti Il y a 4 jours Le 12/07/2019 à 16:08

Je dirais pas à contre-courant, plutôt contemplatifs... On regarde ceux que font les autres, on s'y adapte lentement mais pendant ce temps, les maîtres du jeu sont passés à autre chose ! Non, on n'est plus au temps de l'amateurisme ; Il faut pratiquer le jeu le mieux adapté à nos meilleures individualités et non trouver les joueurs qui vont avec un système de jeu. Ça fait très longtemps que dans les sports professionnels de très haut niveau (Foot, Basket, Foot Us...) les coachs font comme ça. Vous croyez que Didier Deschamps, il s'inspire des Brésiliens ou des Allemands ou de l'Espagne pour faire son équipe ? Allons...