• Yoann Maestri : « Je ne vais pas hurler au scandale »
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Entretiens

Maestri : « Je ne vais pas hurler au scandale »

Il y a quatre ans, alors que le XV de France préparait le Mondial anglais entre les murs de Marcatraz, Yoann Maestri (31 ans) était l’un des tauliers et leaders de l’équipe nationale. Aujourd’hui boudé par le sélectionneur Jacques Brunel, le deuxième ligne du Stade français n’ose croire qu’il doit sa mise à l’écart à une prise de parole survenue en novembre 2018 et au cours de laquelle il avait pointé du doigt le travail erratique effectué au CNR. Au fil du long entretien qu’il nous a accordé début juillet, le capitaine du Stade français a également évoqué les cas Sergio Parisse, l’éviction de Guy Novès, la marée noire du Mondial 2015 et les échecs répétés d’une génération maudite…

Qu’avez-vous fait de vos vacances ?

Yoann Maestri : Rien de fou. Je suis un peu descendu dans le Sud, voir ma famille. Là-bas, j’ai suivi les phases finales du Stade toulousain. Sur l’ensemble de la saison, leur titre est mérité. Il n’y a rien à dire. Ils étaient les plus forts.

N’avez-vous pas eu "les boules" de voir votre ancien club sacré champion de France moins d’un an après votre départ d’Ernest Wallon ?

Y.M. : Non, je ne fonctionne pas comme ça. J’ai aussi eu la chance de gagner avec Toulouse, à une autre époque (il fut champion de France en 2011 et 2012, N.D.L.R.).

Etes-vous passé dans la galerie d’arts dont vous êtes propriétaire à Toulouse ?

Y.M. : Non, je n’ai pas eu le temps cet été. Néanmoins, je suis de très près l’actualité de la galerie, même à distance.

Et que s’y passe-t-il actuellement ?

Y.M. : Il y a une exposition assez réaliste, des dessins de façades architecturales...

Les clichés ont la vie dure. Sentez-vous les gens interpellés lorsqu’un rugbyman de 120 kg parle de peinture ou de sculpture ?

Y.M. : Oui mais j’essaie de très peu l’évoquer publiquement. Je ne suis pas un oiseau rare. Il y a plein de rugbymen qui ont d’autres passions que leur sport.

Le Stade français, dont vous êtes capitaine, a connu quelques soubresauts ces derniers temps. Djibril Camara a été licencié, Sergio Parisse est parti. Comment avez-vous vécu ces événements ?

Y.M. : Personnellement, je n’ai pas eu tous les tenants et les aboutissants de ces dossiers-là. Mais ce fut une situation très difficile à appréhender. (il marque une pause) ça révèle quand même une situation qui ne va pas ou qui n’allait pas. Et ça aboutit sur quelque chose de concret, de brutal.

Avez-vous désormais l’impression d’être les grands méchants loups du Top 14 ?

Y.M. : (long silence) De l’extérieur, la situation ne peut renvoyer qu’une image négative. Il y a eu conflit. Il y a eu séparation. Tous ces termes n’évoquent rien de positif. Maintenant, ce sera à nous, joueurs, de faire oublier ces événements en réalisant un bon début de saison. Notre pouvoir est là.

Comment avez-vous senti vos coéquipiers ?

Y.M. : À l’intérieur du groupe, beaucoup de mecs ont été touchés et ont tenu à apporter leur soutien à Sergio Parisse et Djibril Camara. C’est plutôt sain. Ils ont passé des années ensemble.

Avez-vous eu un mot à dire à ce sujet, le jour de la reprise ?

Y.M. : Non. J’ai quelques années de Top 14 mais je n’ai qu’une saison au Stade français. Je reste à ma place et je m’entraîne dur. Je n’oublie pas non plus que l’an passé, j’ai été nommé capitaine parce que Sergio (Parisse) était blessé.

À l’époque où vous étiez môme à Toulon, quelle image aviez-vous du Stade français de Max Guazzini ?

Y.M. : Je revois un maillot bleu aux éclairs rouges et la grosse rivalité qui existait alors avec le Stade toulousain. Peu avant que je ne signe à Toulouse (2009), j’avais d’ailleurs rencontré Max Guazzini et Christophe Dominici. ça s’était joué à très peu de choses.

L’an passé, les dirigeants parisiens avaient racheté votre contrat à La Rochelle. Pourquoi, après avoir dit oui au club de Vincent Merling, aviez-vous finalement changé d’avis ?

Y.M. : Avant de m’engager à La Rochelle, je n’avais rencontré que Patrice Collazo. C’était un truc fort entre nous et lorsqu’il a quitté le club, je me suis naturellement posé des questions. C’est à ce moment là que les dirigeants parisiens se sont manifestés.

Le XV de France vient de débuter sa préparation au Mondial japonais. Pensez-vous que trois mois de travail physique pourront suffire à rattraper le retard accumulé sur les autres nations majeures du rugby ?

Y.M. : Je ne sais pas. En 2015, on a vu que nous n’avions rien rattrapé du tout. Mine de rien, il y avait un écart considérable entre nous et les autres.

Vous arrive-t-il encore de penser à ce quart de finale de Coupe du monde,

perdu 62 à 13 à Cardiff ?

Y.M. : Comment l’oublier ? Il y a quatre ans, les All Blacks avaient une équipe extraordinaire et, à mes yeux, meilleure qu’elle ne l’est aujourd’hui. Je ne suis pas sûr que Richie McCaw, Ma’a Nonu et Dan Carter aient été remplacés. Franchement, ils étaient intouchables en 2015.

Pensez-vous qu’il est possible, à terme, de créer un club France, une sélection qui fonctionnerait comme une équipe de club ?

Y.M. : C’est possible d’être proches en équipe de France. C’est possible de créer des liens d’amitié très forts. Mais voilà, la victoire resserre et la défaite accable. Quand tout se passe bien, tout le monde est copain. Et depuis quelques temps, tout ne se passe bien en équipe de France. Les défaites, les critiques, ça ne facilite pas la libération des hommes.

Comprenez-vous les critiques ?

Y.M. : Oui. Mais il y a tellement de divergences dans les opinions de tel grand joueur, de tel autre... Je trouve que le débat est confus, au final.

Vous verriez-vous dans quatre ans à la place de Sébastien Chabal, sur un plateau télé ?

Y.M. : Je ne pense pas, non.

Le 18 juin dernier, Jacques Brunel a dévoilé la liste des Mondialistes, où votre nom ne figure pas. Avez-vous pris un coup sur la tête ?

Y.M. : Non. ça faisait quelques temps que je n’étais plus dans le truc. Je n’avais même pas participé au Tournoi des 6 Nations.

Et c’est tout ? Vraiment ?

Oui. J’ai eu la chance d’y être, assez souvent même (il compte 65 sélections, N.D.L.R.). J’ai bossé, je ne me suis pas économisé pour ce maillot, j’ai donné le maximum mais ça n’a pas fonctionné. Là, ils ont décidé de prendre d’autres mecs et je ne vais pas hurler au scandale.

Il vous est notamment reproché d’être moins joueur, moins mobile que Félix Lambey par exemple...

Y.M. : Félix Lambey, il représente l’avenir. Paul Gabrillagues, aussi. En 2023, il y aura une Coupe du monde en France et la sélection aura besoin de mecs d’expérience pour la gagner. Putain, mais tant mieux pour eux ! Qu’ils croquent le truc !

On a l’impression que le type de deuxième ligne que vous incarnez - dur au mal, agressif - disparaît au profit de joueurs de ballons. Partagez-vous cet avis ?

Y.M. : Je crois surtout que lorsque tu apparais beaucoup dans le paysage, on finit toujours pas te trouver tous les défauts du monde. Mais c’est la vie. [...] Les meilleurs deuxième ligne du monde allient les deux, le déplacement et l’agressivité. Le All Black Sam Whitelock est dur au mal, il est aussi capable d’avoir une gestuelle très juste. C’est la même chose pour l’Anglais des Saracens, George Kruis.

Il est souvent dit que votre génération, celle des Parra, Trinh-Duc, Guirado, Bastareaud ou Fofana, incarne en quelque sorte le visage de l’équipe de France qui perd. Le constat est-il trop dur ?

Y.M. : (long silence) Je peux pourtant vous jurer qu’on s’est donné, qu’on a combattu et qu’on a mis les épaules. Malheureusement, nous n’y sommes pas arrivés. Nous a-t-on assez aidés ? Nous a-t-on mis dans des conditions idéales ? Je ne sais pas...

Que voulez-vous dire ?

Y.M. : Quand j’étais jeune, on prédisait la mort des rugby gallois, irlandais et écossais. Aujourd’hui, ils nous sont pourtant passés devant parce qu’ils ont entamé des choses les ayant fait gagner en tant que pays. à nous, aujourd’hui, de prendre exemple sur eux.

Lors de la dernière tournée de novembre, vous aviez vidé votre sac face au staff tricolore et remis en cause ses méthodes de travail. Ne pensez-vous pas que votre prise de position, similaire à celle de Morgan Parra lors du Tournoi des 6 Nations, est à l’origine de votre mise à l’écart ?

Y.M. : Je ne l’espère pas, en tout cas... Si on ne peut plus se dire les choses comme ça, je préfère rester chez moi. […] à l’époque, si ce n’est pas moi qui prends la parole, ce n’est pas un jeune joueur de 20 ans qui aurait pu le faire. J’ai dit ce que j’avais sur le cœur et ce que l’on ressentait, collectivement, à l’intérieur du groupe. Je n’ai aucun regret, aucun remords.

Guy Novès, licencié par la FFR en 2017, fut votre entraîneur au Stade toulousain. Qu’avez-vous pensé de son éviction ?

Y.M. : Ce qui est regrettable dans cette affaire, c’est cette impression de précipitation. Mais quand on prend une décision comme celle là, il est nécessaire d’amener de la plus-value. Et je ne suis pas certain que le staff d’aujourd’hui soit plus compétent que celui d’hier. C’est d’ailleurs un sentiment partagé par beaucoup de monde, je crois.

D’accord...

Y.M. : Quand Guy (Novès) a été démis de ses fonctions et qu’il a été question de le remplacer, la Fédération a essuyé beaucoup de refus. J’ai l’impression que personne ne voulait y aller. Les premiers choix ont décliné. Après ça, c’était un peu la panade. Franchement, c’est dommage.

Auriez-vous été choqué qu’un sélectionneur étranger succède à Jacques Brunel en 2020 ?

Y.M. : Non. Les nations étrangères nous sont clairement supérieures, les clubs anglaises et les provinces irlandaises sont dominantes en Coupe d’Europe. Je crois donc qu’un regard extérieur aurait pu nous aider. Mais un entraîneur étranger n’aurait pu accepter ce rôle-là sans avoir des garanties fortes sur le rassemblement des joueurs, par exemple. En l’état actuel des choses, aucun d’entre-eux n’aurait accepté la mission.

Et s’il avait eu les coudées franches ?

Y.M. : Cela aurait provoqué un séisme sur le Top 14 et notre mode de fonctionnement.

À ce point ?

Y.M. : L’an passé, j’ai beaucoup parlé avec Paul O’Connell (l’ancien deuxième irlandais était l’adjoint de Heyneke Meyer à Paris, N.D.L.R.). Il m’a assuré que Joe Schmidt contrôlait tout en Irlande, la préparation physique des joueurs en province, les transferts, le style de jeu des équipes... S’il avait dit oui à la FFR, il aurait demandé les pleins pouvoirs. Cela n’aurait pas plu à tout le monde.

Le rugby français se réunira-t-il un jour autour d’une table pour servir la cause de l’équipe de France ?

Y.M. : Aujourd’hui, le Top 14 prend beaucoup de place. Nous, joueurs français, en sommes très heureux parce que c’est le championnat le plus rémunérateur de la planète, on ne vas pas se mentir. Il y a aussi quelques stars étrangères amenant une qualité supplémentaire à la compétition. Enfin, l’attachement à nos clubs et à ce système est en France très important, aussi important que les résultats de l’équipe de France.

Dès lors ?

Y.M. : Lorsque se profilent la fenêtre internationale et les matchs des Bleus, on agit dans la précipitation. On pare au plus pressé. Mais nos rivaux, eux, ont anticipé cette échéance internationale parce qu’ils n’ont que ça en tête, parce que les résultats de leurs provinces leur importent peu. C’est une question de hiérarchie.

Faut-il donner priorité au XV de France ?

Y.M. : Pourquoi ? Moi, j’ai l’impression que les amoureux de rugby en France,ne pourraient pas se passer de rugby de haut niveau tous les week-ends. Chez nous, le championnat est important. Capital, même. C’est notre identité et on la défend. Pour beaucoup d’entre-nous, un France / Galles n’a pas plus d’importance qu’un Toulouse-Clermont joué au Stadium devant 30 000 personnes. Nous ne sommes pas comme le Leinster. On ne laisse pas Johnny Sexton au repos sur les gros matchs du championnat domestique. C’est culturel.

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