• "C’est de l’acharnement"
    "C’est de l’acharnement"
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Entretiens

Lorenzetti : « Il y a de l’acharnement contre le Racing »

Chez les Ciel et Blanc, les prises de parole de « JLO » sont souvent des moments que redoutent ses collaborateurs. De fait, Jacky Lorenzetti a coutume de dire ce qu’il pense, quitte à provoquer un incendie. La dernière fois qu’il a répondu à nos questions, c’était au printemps dernier, soit au lendemain de l’élimination des Racingmen en top 14. Passablement agacé, le président avait ce jour-là remis en question beaucoup de choses, dont le capitanat de Maxime Machenaud, créant un mini séisme au sein du club. Plus en amont dans la saison, ses propos sur « les spectateurs » et « les supporters » de l’Arena avaient aussi provoqué des remous. Pour Midol, Jacky Lorenzetti revient aujourd’hui sur les raisons pour lesquelles son club a été rappelé à l’ordre par le salary cap manager, s’étonne de «l’acharnement», s’en prenant même à un « système » dont on pensait pourtant qu’il était l’un des contreforts. Souvent saignant, parfois de mauvaise foi mais jamais complaisant, l’homme fort du Racing 92 balaye tous les sujets d’actualité, évoque la chasse aux Jiff, le cas Teddy Thomas, feu la fusion, le clan des neuf présidents, le «dépit amoureux » des deux Laurent et même Mylène Farmer. à vos marques…

Il y a un mois, Midi Olympique annonçait que Montpellier, Toulon et le Racing 92 avaient tous été épinglés par la commission en charge du contrôle du salary cap, pour des "irrégularités" constatées lors de la saison 2017-2018. Qu’en est-il exactement ?

Le Racing n’a pas été épinglé, comme vous dites, ni pour irrégularités ni pour quoi que ce soit. Depuis que le "salary cap manager " est en place, nous avons toujours satisfait aux normes imposées.

Dès lors, pourquoi avez-vous été convoqué ?

Le salary cap manager nous taxe simplement d’avoir été de mauvaise foi au moment de transmettre certaines pièces au dossier. Il considère qu’on ne l’a pas fait dans les temps. C’est aussi simple que ça.

Quels étaient ces documents ?

Ils portaient sur les véhicules et les logements mis à disposition par le club. Les renseignements ont été donnés. Voilà. Mais bon…

Quoi ?

On a été un peu agacé par ce que l’on considère comme de l’acharnement contre l’entité Racing.

De l’acharnement ? Mais de la part de qui ?

De la part du système. On est un club parisien, on est supposé riche, on a tous les défauts de la terre et, parfois, on fait un peu figure de tête de turc. Je rappelle que le Racing avait déjà fait l’objet d’ostracisme, il n’y a pas d’autre mot, lorsque le club est monté de deuxième division (2009). Soudainement, la Ligue a décidé qu’il n’y aurait plus de prime de montée. On parle quand même de 350 000 euros, ce n’est pas rien ! Plus tard, Laurent Labit a pris deux fois 50 000 euros d’amende pour des propos déplacés. Ronan O’Gara ? Il a lui aussi écopé d’une sanction de 30 000 euros. Et en commission d’appel de la FFR, on n’a jamais eu de réduction de peine ! Si bien que j’ai l’impression qu’on tape plus volontiers sur le Racing que sur d’autres clubs.

D’accord…

Je ne veux pas faire de la parano mais j’étais très agacé après cette histoire du salary cap. Sans traîner les pieds, on a donc pris un temps nécessaire pour réunir les pièces et les envoyer dans un délai que l’on considère comme raisonnable. On a répondu aux questions, on a joué le jeu, on verra maintenant quel est le verdict.

On veut bien concevoir que le système vous veuille du mal mais d’un autre côté, vous êtes aussi un très bon ami du président de la Ligue, Paul Goze. L’establishment ne saurait vous être si hostile…

Paul est un ami mais à la Ligue, les décisions ne se prennent pas toutes à l’unanimité. Il peut y avoir des différences d’appréciation sur la stratégie de l’institution et souvent, je me trouve du côté de ceux qui ne sont pas d’accord avec la ligne du parti.

Quelques jours avant les demi-finales, vous avez réuni dans votre demeure bordelaise neuf des quatorze présidents du championnat (Didier Lacroix, Eric de Cromières, Vincent Merling, Laurent Marti, Olivier Ginon, Pierre-Yves Revol, Bernard Pontneau, Jean-François Fonteneau…). Quel était donc l’objet de cette contre-réunion ?

Ce n’était pas une contre-réunion ! C’était une réunion entre amis, en rien un meeting de séparatistes et de révolutionnaires. La Ligue en était d’ailleurs prévenue.

Ça peut prêter à confusion, néanmoins…

Pas du tout. Et la prochaine réunion se tiendra peut-être chez quelqu’un d’autre, allez savoir. Le constat est le suivant : nous sommes neuf ou dix présidents à vouloir s’exprimer librement sans avoir à subir les écoutes, même amies, de la Ligue ou autres. On n’est pas sécessionniste. Simplement, on n’a pas d’endroit où se réunir. Alors on improvise.

Lors de ce rassemblement, il n’y avait ni Mohed Altrad, ni Mourad Boudjellal. On peut donc considérer que c’était une réunion entre amis.

Non ! Personne n’est exclu. L’idée, c’est qu’on se réunisse sur des points communs. Les dix, nous avons des points communs forts, que Mohed ou Mourad ne partagent peut-être pas. Mais ils nous rejoindront prochainement, qui sait ? C’est en tout cas ce que je souhaite.

"C’est de l’acharnement"
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Paul Goze est semble-t-il en route pour un nouveau mandat. Allez-vous le soutenir ?

Il y a des liens d’amitié entre Paul et moi mais chacun défend sa boutique. Il a fait un super boulot à la tête de la Ligue et dans l’absolu, on serait tous d’accord pour lui renouveler notre confiance. Sauf qu’on ne peut pas… Les statuts interdisent à un président qu’il fasse plus de deux mandats. Je ne vois donc pas comment ça pourrait changer : en fait, il faudrait que la réforme soit votée en comité directeur de la Ligue puis que l’assemblée générale de la fédération valide… Bref, vous comprendrez que c’est extrêmement compliqué.

Et si les statuts étaient néanmoins revus ?

Si juridiquement Paul (Goze) peut se représenter, il sera élu. Enfin, je crois que c’est le souhait de tout le monde. Si ce n’est pas le cas, il est de notre responsabilité de penser, main dans la main avec les présidents de Pro D2, à l’avenir de la Ligue (la prochaine élection est prévue en 2020, N.D.L.R.).

À ce titre, on parle d’Alain Tingaud, l’ancien président du SU Agen. Le nom d’Olivier Ginon, propriétaire du Lou, est également sorti du chapeau...

Olivier (Ginon), je le connais bien et ça m’étonnerait. Il a au moins autant de travail que moi dans ses différentes entreprises. Il ferait un excellent président de la Ligue mais c’est du fantasme.

Et Tingaud ?

Il est candidat, on le sait. Pour le moment, il n’y a donc qu’Alain Tingaud.

Revenons au salary cap. Il se murmure, entre les murs de la Ligue, que les excédents de Toulon et Montpellier seraient importants. Est-ce vrai ?

Je ne veux pas me prononcer. Je n’en sais rien. Mais j’ai l’impression que Toulon et Montpellier sont des têtes de turc, comme nous le sommes.

Vous avez finalement plus de points communs que vous ne le pensez…

L’an passé, le MHR a été condamné en première instance avant d’être quasiment blanchi. On peut le regretter ou pas mais c’est du factuel.

Les salaires des joueurs issus des filières de formation française (Jiff) ont au départ bouleversé le marché des transferts. Est-ce toujours le cas ?

Non, le marché est en train de s’assagir et c’est une bonne chose. Il n’y a plus de Sekou Macalou à 600 000 € nets la saison ou des morceaux d’anthologie similaires. Aujourd’hui, tout est entré dans l’ordre. La chasse aux Jiff est terminée et, même si le salary cap m’agace, c’est un peu grâce à lui. Il n’y a plus de surenchère.

On raconte qu’on vous a proposé Mathieu Bastareaud en joker Coupe du monde. Pourquoi avez-vous dit non ?

On ne me l’a pas proposé. J’ai su qu’il était sur le marché, c’est tout. Mathieu a probablement considéré qu’il n’était pas opportun de venir au Racing, eu égard à son passé de joueur du Stade français ou de Toulon, supposément des clubs ennemis.

Le Stade français, entre le licenciement de Djibril Camara, le départ de Sergio Parisse et l’affaire Hendré Stassen, traverse une sale période. Cela ne vous ouvre-t-il pas un boulevard ?

Pour une nouvelle fusion ? (il éclate de rire) Moi, je ne souhaite le mal de personne. Il faut regarder chez soi et respecter ce qu’il se passe ailleurs. Je vais vous dire : j’ai eu deux moments exceptionnels dans ma vie de président : le titre de juin 2016 à Barcelone et l’épisode de la fusion avortée.

Que voulez-vous dire ? Que l’échec de la fusion vous a peiné ?

Non. J’ai mal communiqué et derrière ça, j’ai été jeté en pâture à la vindicte populaire. Ce fut difficile à vivre. Au fond de moi, je pensais aider le Stade français, venir à son secours. C’était en tout cas ce que Thomas (Savare) m’avait demandé. Au Racing, tout le monde était OK. Mais de l’autre côté, à Paris, on n’a peut-être pas suffisamment expliqué le projet, on a zappé le travail préparatoire.

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Est-ce dommage ?

Non. Avec le recul, je crois que tout ça était injouable. Au quotidien, nous n’aurions pu être écartelés entre deux stades (l’Arena et Jean Bouin), entre deux identités. Et puis, c’est bien que le derby persiste.

Vous auriez peut-être "volé au secours du Stade français" mais vous seriez surtout devenu surpuissant dans la capitale. En fait, rien n’aurait pu pousser à l’ombre d’un tel pôle d’attraction…

(il sourit) On a suffisamment parlé du sujet.

Avez-vous enfin rencontré le docteur Wild, le propriétaire du Stade français ?

Oui, nous avons pris un petit-déjeuner ensemble. Hubert (Patricot, le président du Stade français) a eu l’amabilité de faire le rapprochement entre nous.

Alors ?

Cela a été courtois. On s’est rendu compte que nous partagions la même philosophie de travail.

On s’est étonné du fait que le Racing 92 ne s’intéresse ni à Djibril Camara, ni à Sergio Parisse au moment où ceux-ci ont quitté Paris…

On ne va pas se mentir. Les transfuges entre le Stade français et le Racing n’ont pas souvent été des réussites. Chez eux, seul Laurent Sempere (dans les Hauts-de-Seine de 2006 à 2008, N.D.L.R.) a bien marché. Chez nous, seul Dimitri Szarzewski a tiré son épingle du jeu. Les autres… Bon… Voilà… Sur les dossiers Camara et Parisse, il n’y avait pas d’envie, ni d’un côté ni de l’autre, de tenter un rapprochement.

Le Racing aborde une nouvelle saison avec, à sa tête, une armée mexicaine…

(il coupe) Je vous arrête tout de suite. Ce n’est pas une armée mexicaine, les coachs sont aussi nombreux que l’an passé. Après six ans, il y avait juste une certaine usure du pouvoir et nous avons eu besoin d’un vent de fraîcheur. C’est aussi simple que ça.

Dès lors ?

Nous voulions une fluidité de langage qui n’existait pas jusqu’à présent. Les deux Laurent ne parlent pas anglais et, en ce sens, l’arrivée de Mike Prendergast (l’irlandais est totalement bilingue, N.D.L.R.) va faciliter les choses avec Finn Russell et les autres. Philippe Doussy est un bon, un homme plein d’enthousiasme. Il remplacera numériquement Casey Laulala. […] Pour l’instant, je suis content : ça vit, ça bosse et ça bouge. Attention, on n’a encore rien gagné mais le début de leur aventure me plaît bien.

Avez-vous toujours en travers de la gorge l’échec de l’an passé ?

La saison dernière a été décevante mais le Racing est le seul club du championnat à ne jamais avoir quitté le wagon des six qualifiés depuis notre montée en Top 14, en 2009. Tous les ans, on est en phase finale. Clermont ne l’a pas fait, Toulouse ne l’a pas fait, Toulon ne l’a pas fait. Et puis, depuis combien de temps le Stade français court derrière la qualif ? Hein ?

En fait, vous vous êtes fait à l’idée qu’on ne pouvait gagner chaque année…

Non. La victoire, les titres, c’est notre adrénaline. On n’est pas au Racing pour jouer au rugby. On est au Racing pour gagner. Le problème, c’est que les treize autres clubs du Top 14 ont exactement la même ambition.

Laurent Labit et Laurent Travers ne se sont toujours pas vus depuis leur séparation. Redeviendront-ils un jour amis ?

(il soupire) Cette histoire est une histoire assez simple. C’est celle d’un couple qui a vécu quinze ans côte à côte et qui rompt subitement. Après la rupture, il y a eu une explication entre les hommes mais elle n’a pas été assez profonde. […] C’est du dépit amoureux, ou tout comme, et tout ça a probablement joué sur notre fin de saison. Moi ? Je suis resté au milieu, je ne suis pas intervenu dans ce différend affectif.

Avez-vous été déçu que Ronan O’Gara, votre premier choix, préfère rejoindre La Rochelle ?

Ronan O’Gara n’était pas le premier choix. On avait besoin de nouveauté et Ronan n’en était pas une. Il avait donné sa parole à La Rochelle. J’ai eu Vincent Merling au téléphone pour lui dire que je ne ferai pas de surenchère. On a eu beaucoup de candidatures, de Gonzalo Quesada à Xavier Gabajosa. Mais Mike Prendergast était le meilleur choix.

Franchement, ne regrettez-vous pas d’avoir donné la priorité au concert de Mylène Farmer plutôt qu’au match de barrage face à La Rochelle ?

Je ne serais pas resté dans le rugby s’il n’y avait pas eu cette perspective de l’Arena. Depuis l’origine, je dis aussi que les spectacles seront nécessaires pour assurer la pérennité du club. Il n’y a donc pas de surprise dans la décision que vous mettez en avant et s’il faut délocaliser un, deux ou trois matchs la saison prochaine, on le fera.

Les concerts sont-ils votre plus grosse rentrée d’argent ?

Bien sûr. Mylène Farmer, ce sont neuf concerts et 240 000 personnes. Prix du ticket moyen, 120 euros ! Je vous rassure, on ne prélève qu’une dîme là-dessus. Mais ça nous permet de dégager des bénéfices.

Il y a peu de Racingmen en équipe de France, cette année. Seuls Camille Chat, Maxime Machenaud, Wenceslas Lauret et Bernard Le Roux ont été appelés. Est-ce une bonne surprise au moment d’affronter les doublons du Mondial ou alors, une déception ?

On a quand même neuf internationaux sur le carreau avec Tameifuna, Nakarawa, Gogichashvili, Volavola, Russell et tous ceux que vous avez cités. Concernant l’équipe de France, les sélectionneurs ont simplement considéré que certains de nos internationaux n’étaient pas à la hauteur. C’est un constat.

Camille Chat avec les Bleus
Camille Chat avec les Bleus - Icon Sport

Comprenez-vous qu’un joueur comme Teddy Thomas, si talentueux, soit laissé à la porte du XV de France ? Est-il ingérable ? Quel est le problème, en fait ?

Il faut lui demander… Teddy Thomas a récemment traversé une période difficile. En fait, il somatise beaucoup sur son physique. Aujourd’hui, il doit donc se reconstruire e, depuis peu, il réalise en ce sens un gros travail mental. Une fois qu’il aura réglé ses problèmes dans la tête, il redeviendra le joueur qu’il était, un type tout simplement inarrêtable.

Le XV de France a de plus en plus de temps pour préparer ses compétitions mais reste en retard par rapport aux autres nations. Pour changer la donne, seriez-vous favorable à une super province constituée d’internationaux ne jouant que les rencontres de coupe d’Europe et les tests-matchs ?

C’est utopique, injouable. Mais, du fait de ses problèmes financiers, le rugby mondial va devoir évoluer. Le championnat d’Angleterre a vendu 20 % de son capital à un fonds d’investissement. Il se dit que la ligue celte va aussi tomber dans la poche d’un fonds d’investissement et que les Néo-Zélandais, les Australiens et les Sud-Africains envisagent aussi cette possibilité. Tout ça aboutira un jour à un rugby commercial, un peu aseptisé, sans descente ni montée. C’est le spectacle qui gérera le sport, pas l’inverse.

Est-ce de bon augure ?

(il grimace) Moi, je suis venu dans le sport pour le sport. Je ne suis pas là pour le business. Récemment, j’ai rendu visite aux dirigeants du rugby américain. Au fil de la conversation, je leur parlais de sport et eux me disaient : "Non, on parle business, Monsieur Lorenzetti ! On est là pour gagner de l’argent !"

Et ?

Ce n’est pas mon truc. Moi, je suis entrepreneur. Je gagne ma vie en faisant de l’immobilier, du vin et désormais des concerts. Le sport n’a pas vocation à faire de l’argent et si le rugby en arrive là un jour, je ne sais pas s’il m’intéressera toujours. Je ne peux m’imaginer, par exemple, une ligue fermée qui laisserait Grenoble ou Biarritz à la porte. Je ne veux pas qu’on interdise, non plus, à Béziers, Narbonne et Perpignan de rêver.

Alors, le rugby français est bien tel qu’il est ?

Oui et on ne le met pas assez en avant. Notre championnat est exceptionnel, inouï : dix équipes se battent tous les ans pour le titre ! Où voit-on ça ? Au foot, le suspens est cuit après trois journées…

Pas faux.

Et puis, comme le dit le président de la fédération (Bernard Laporte), le rugby n’est pas le sport le plus dangereux, tant s’en faut. Récemment, ma petite-fille a commencé l’équitation. On lui met déjà un airbag dans le dos pour prévenir les chutes. Ça veut tout dire.

Néanmoins, ce championnat omnipotent est-il compatible avec une équipe de France qui gagne ?

Vous savez, la Ligue Nationale de Rugby et les clubs pros ont déjà beaucoup donné à la fédération ces derniers temps. On parle de dix millions d’euros pour l’indemnisation des internationaux, ce n’est pas rien. […] Désormais, les joueurs du XV de France passeront quasiment autant de temps en sélection qu’en club. On ne peut pas donner plus.

DUZAN Marc
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