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Portraits

Serevi : Du show au froid

Le tournoi de qualification olympique de colomiers, mi-juillet, nous a permis de retrouver l’ancien montois dans un costume inattendu. le fidjien, considéré comme le meilleur joueur à VII de tous les temps, nous a parlé de son nouveau challenge, de ses souvenirs de carrière, de son passage en france ou encore de la nouvelle génération.

"Nous avions l’ambition d’aller aux JO, alors je suis déçu, forcément." Stade Michel-Bendichou, dimanche 14 juillet, tournoi de qualification olympique de Colomiers : quelques instants après le coup de sifflet final d’une anecdotique victoire devant l’Ukraine pour la neuvième place, l’entraîneur de la Russie livre ses impressions en bord de terrain. En toute honnêteté, l’intérêt vis-à-vis du technicien n’est pas motivé par les performances de Dmitry Pasternak et ses camarades mais par le nom figurant sur l’accréditation : Waisale Serevi. La légende vivante de la discipline, rien de moins. L’homme aux 1 310 points sur le circuit mondial. L’idole de jeunesse des Kaino, Rokocoko et de la grande majorité des Iliens ayant un beau jour touché un ballon ovale. La question brûle les lèvres depuis le début du tournoi : mais comment le meilleur joueur de tous les temps à VII se retrouve-t-il à Colomiers, avec un Ours cousu sur le polo, à la tête d’une nation de second rang, en quête d’un inaccessible billet pour Tokyo ?

Le masque d’entraîneur tombe, le sourire de l’éternel gamin se dessine : "ça peut surprendre mais c’est très simple en fait : en octobre, j’ai reçu un mail de la Fédération russe me demandant si j’étais intéressé par le poste. J’ai dit oui sans hésiter et, deux jours après, j’étais sur place." Suva-Moscou en ligne directe : un improbable périple pour une improbable mission. L’intéressé crochète : "Pourquoi est-ce que j’aurais refusé ? J’avais du temps libre et je trouvais que c’était un beau projet. Vous savez, dans le sport, il n’y a pas que la victoire et les titres mais aussi la progression et l’accomplissement d’objectifs à long terme. C’est ce qui m’intéresse avant tout." Le soliste est devenu chef d’orchestre. Passant des projecteurs à l’ombre. Un destin comme une profession de foi, aux yeux de ce fervent croyant : "Un jour, je ne serai plus de ce monde ou je me retirerai du rugby avant. D’ici là, je me dois de transmettre mon vécu aux personnes et aux nations qui font appel à moi. C’est ma manière de rendre à ce sport tout ce qu’il m’a apporté. Il est de mon devoir de l’aider à grandir comme il m’a permis de m’épanouir au cours de ma vie."

Août 1977, le déclic

Et Waisale Tikoisolomoni Serevi de remonter le temps, de traverser la terre en un éclair. De Colomiers à Suva, en un battement de cils, pour un voyage quarante ans en arrière. Ses joueurs attendront, l’histoire vaut le détour : "Vous savez comment je suis venu au rugby ? Quand j’étais gamin, je n’avais pas encore 10 ans, j’ai entendu des gens crier de joie dans la rue. J’étais en train de laver mes affaires d’école. J’ai demandé à mes parents ce qui se passait. Ils m’ont expliqué que les Fidji venaient de battre les Lions britanniques. Je me suis rendu compte à quel point le rugby pouvait rendre les gens heureux. Je me suis dit : "C’est ce que je veux faire de mon existence." à partir de ce jour, je me suis entraîné le plus sérieusement possible pour atteindre ce but." Nous sommes en août 1977. Le point de départ d’une carrière épique, depuis l’anonymat du Nasinu Rugby Club jusqu’au sommet de son sport, à Hong Kong, où il a été couronné roi à cinq reprises. So Kon Po, le théâtre de ses plus grands exploits. Le génie malicieux sourit et ressort une autre anecdote de la boîte à souvenirs. Comme ça, à l’improviste : "J’ai été élu meilleur joueur de l’édition 1989, à 20 ans. L’année d’après, quand je suis revenu, j’avais donc déjà l’étiquette de vedette mais figurez-vous que je dormais par terre à l’hôtel. Le père de l’entraîneur s’était joint au groupe et comme j’étais le plus jeune, encore, je me suis retrouvé sans lit. C’est une histoire qui m’a marqué." Ah, le bon vieux temps… Serevi a écrit sa légende au fil de ses innombrables tours du monde et de magie. Avec un chapitre de cinq ans à Mont-de-Marsan, de 1998 à 2003. Son retour momentané dans l’Hexagone le ramène à cette époque. "Je n’en garde que de bons souvenirs. Je suis très attaché à votre pays. En plus, mon fils, Waisale Junior, est né dans les Landes, en 2001. Je peux encore voir aujourd’hui à quel point j’ai marqué les gens par mon passage. Je vois qu’ils m’aiment et apprécient ce que j’ai réalisé. C’est très appréciable." Son meilleur moment dans l’Hexagone ? Après une parenthèse de réflexion, la réponse fuse : "Les Barbarians ! Je me souviens d’avoir eu l’honneur de jouer avec les Barbarians français face à l’Afrique du Sud, à Biarritz. Les Boks étaient invaincus depuis un paquet de matchs. Nous les avions largement battus. C’était superbe." Un succès 40 à 22 gravé dans sa mémoire.

En France, j’ai été comme un pionnier

Depuis le Sud-Ouest, l’explorateur a indiqué la voie à emprunter à ses compatriotes. Suivez le guide : "Avant d’arriver en Europe, j’avais joué au Japon. Quand j’en suis parti, de nombreux Fidjiens se sont mis à y aller. Après, j’ai été en France. Il n’y avait que Eremodo Tuni sur place quand j’ai débarqué. Mais dans la foulée, il y en a eu des dizaines. J’ai été comme un pionnier." Une centaine de joueurs de l’archipel du Pacifique foulent désormais les pelouses françaises. Le quinquagénaire s’enthousiasme : "Je trouve ça génial. C’est une opportunité unique pour tous ces jeunes d’avoir une belle existence et de s’épanouir. Même quand je vois Veredamu avec France 7 ou Raka et Vakatawa en Bleu, je suis content. Tout ce qui met notre pays en valeur est positif." Idole des jeunes et créateur de bonheur, Waisale Serevi parle à l’envi de son œuvre, de son héritage. Sans fausse modestie : "C’est une fierté d’avoir rendu tant de monde heureux, chez moi et ailleurs. Quand les gens me disent merci pour tout le plaisir que je leur ai apporté, je trouve qu’il n’y a rien de plus beau. Je pense avoir montré à toute une génération ce que la réussite impliquait comme efforts, investissements et sacrifices. J’ai passé vingt ans au plus haut niveau, j’ai disputé sept Coupes du monde, trois à XV et quatre à VII, j’ai été capitaine de ma sélection… En quelque sorte, j’étais professionnel avant que le rugby ne le soit."

Sa destinée lui a assuré la gloire. Pas la prospérité. Cruelle ironie de l’histoire quand la belle parole biblique sur ses bandelettes était censée le préserver de tous les maux : "Je peux tout réussir si le Christ m’en donne la force." Après avoir tiré sa révérence en 2009, à 41 ans, Waisale Serevi a basculé dans une réalité moins réjouissante. Entre soucis d’argent, dépression et échecs successifs sur les bancs. Jusqu’à se retrouver au bord du précipice, endetté et esseulé, à la suite de son renvoi du poste de sélectionneur des Fidji, en 2013. Une généreuse main tendue du côté des Etats-Unis, où il a créé la Serevi Academy, lui a alors peut-être épargné le plus triste des destins. Avec un sourire courtois, l’intéressé esquive ce passé sombre : "C’est comme lors d’un match, il y a des hauts, des bas, vous savez. Ça ne peut pas toujours sourire…" Lui préfère parler de jeu, de transmission, de bons moments… "L’important est de continuer à avancer, quoi qu’il arrive. Et j’avance encore", sourit-il, en scrutant l’horloge de son portable. Soudainement, l’entraîneur de la Russie reprend le dessus pour conclure l’échange, avant de rejoindre ses troupes : "Ce que j’espère, maintenant, c’est que nous parvenions à intégrer le circuit mondial à moyen terme. Ce serait une sacrée avancée pour le rugby russe." Le Hong-Kong Stadium, la Mecque du 7, serait tellement heureux de retrouver son magicien préféré. En souvenir du si bon vieux temps.

Quelques Chiffres

Né le : 20 mai 1968 à Suva (Fidji)

Mensurations : 1,69 m

Surnom : le magicien, le maestro, le roi de Hong Kong

Poste : demi polyvalent

Clubs successifs : Mitsubishi Sagamihara (1993-1996), Leicester Tigers (1997-1998), Mont-de-Marsan (1998-2003), Stade bordelais (2004), Staines (2004-2008).

Sélections nationales à XV : 38 (221 points)

Sélections nationales à VII : 160 (1310 points)

Palmarès : Coupe du monde (1997, 2005), Hong Kong Sevens (1990, 1991, 1992, 1998, 1999), Jeux Mondiaux (2001).

BISSONET Vincent
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