• Le rugby français, c’est le règne de la médiocratie
    Le rugby français, c’est le règne de la médiocratie
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Entretiens

Etcheto : « Le rugby français, c’est le règne de la médiocratie »

Depuis le club-house du golf de Bassussary, balayé ce jour-là par une fine pluie tellement basque, le technicien, évincé de Bayonne à l’intersaison, s’est livré à cœur ouvert. comme à son habitude, il n’élude aucun sujet et n’épargne personne. Il ne manquerait plus que ça. attention, ça décoiffe.

Vous vivez votre premier été sans club depuis que vous entraînez. Cela permet-il de prendre du recul ?

Je n’ai pas peur du vide, je le meuble. Et il y a tant d’autres choses à faire. J’avais déjà cette faculté d’être assez second degré sur le rugby, même si je le vis à fond. J’ai fait un tournoi de toucher avec des anciens à Saint-Gaudens. On s’est pris au jeu, ce qui a surpris les gens. J’expliquais : "Je râle, ça fait partie du jeu." Parler avec les arbitres, brancher les joueurs sur le bord, c’est sympa, c’est un jeu. Avoir une vie avec moins de rugby ne me gêne pas car je le faisais déjà. Ça ne m’empêche pas de penser à mon projet de jeu assez personnel que j’ai fait évoluer et continue d’affiner en voyant des matchs de haut niveau.

Le quotidien d’un entraîneur ne vous manque-t-il pas?

Ne faire que ça, bouger les verres devant moi en parlant rugby, regarder un match même quand je bouffe, je sais aussi faire. Mais je suis capable de "switcher", comme on dit. Moi, j’arrive à 7 h 59 pour la réunion programmée à 8 heures. Pas à 6 h 30. ça ne sert à rien d’être là une heure et demie avant. J’arrive parfois à vélo de chez moi, ce qui choquait l’an passé.

Pourquoi ?

Je ne sais pas. Les rigoureux aiment qu’on soit là deux heures avant, au cas où. Moi j’arrive au dernier moment mais, une fois que je suis là, je ne vais pas sur Internet regarder mes comptes. Je ne fais pas mon business à côté. J’en ai vu qui, pendant trois heures dans la journée, s’occupent de leurs affaires. Moi, je coupe le téléphone Je ne suis qu’auprès du staff et des joueurs. Je déconne et je bosse avec eux.

N’avez-vous pas peur de traîner cette image de branleur ?

On me l’a surtout collée! Beaucoup de nouveaux managers justifient leur salaire et, vu qu’ils gagnent bien leur vie, sont obligés de dire qu’ils travaillent beaucoup. C’est bien mais il faut surtout faire travailler les autres. Ce sont les joueurs qui jouent.

Êtes-vous donc en décalage ?

Peut-être, dans ce rugby où on ne parle que de rigueur, de travail. On oublie les notions de plaisir et de jeu. On dit "produire du jeu" mais ça, c’est pour l’usine ! Au rugby, on ne produit pas, on joue, on s’amuse. Je préfère l’idée de créativité mais certains managers, de 35 ou 40 ans, placent les joueurs d’un côté, le staff de l’autre et mettent les frontières en exergue. Ce n’est pas mon truc.

"Galthié a été champion avec le Stade français. Il est devenu l’entraîneur prodige. Depuis, plus rien alors qu’il a eu de belles équipes."

Le rugby a-t-il perdu son naturel ?

On prétend que l’affectif n’a plus rien à faire dans le sport de haut niveau. C’est tout le contraire. Notre éducation a justement perdu de l‘affectif, il faut donc le chercher d’autant plus dans les clubs de rugby. Je fais des interventions en entreprises et les gens réclament ce lien social, cette relation humaine. Le management, c’est quoi ? Le rapport à l’autre. Savoir communiquer et écouter. Pour ça, il ne faut pas toujours arriver avec tes GPS et tes stats. Ce sport en est pourtant envahi.

Beaucoup d’entraîneurs sont portés sur les statistiques…

Parfois, elles rassurent les incompétents. Je ne dis pas qu’il n’y a que des incompétents dans le rugby français mais il y en a quelques-uns. J’en ai croisés. Les stats, c’est une façon de tout rationaliser. Il y a de nombreux anciens avants, parmi les managers. Ils n’ont pas compris qu’on ne peut pas tout maîtriser, qu’on doit s’adapter en permanence. Les présidents sont pourtant rassurés par ces gens-là, qui ont un discours politique, carré et lisse. Ils se sentent sécurisés par ce rugby de la stat et de la performance. On parle d’entraîneurs qui gagnent… Il y en a surtout beaucoup qui perdent! Certains ont gagné, certes, aussi car ils avaient de belles équipes et de très bons joueurs.

Galthié à Marcoussis
Galthié à Marcoussis - Icon Sport

A qui pensez-vous ?

Fabien Galthié a été champion avec le Stade français (2007). Il est devenu l’entraîneur prodige et surdoué. Pourtant, depuis, plus rien! Alors qu’il a eu de belles équipes. Je le cite car il se retrouve en équipe de France, et j’espère qu’il y sera bon. Il y en a d’autres dont on a fait des ingénieurs du rugby. Franck Azéma est sûrement un excellent entraîneur et un très bon mec mais, avec une Formule 1, il a gagné une fois et demie. En France, des présidents arrivent du milieu industriel et sont rassurés par les stats, l’entraîneur qui gagne ou celui qui arrive à 6 heures du matin. Des gens qui se vendent bien mais qui vendent surtout du rêve sur le papier. Pas trop sur le terrain.

Dans une interview à Sud Ouest, vous évoquiez les entraîneurs à la mode, en citant Ugo Mola, qui était le plus mauvais il y a deux ans et le meilleur aujourd’hui…

Je ne le connais pas bien mais il a des convictions sur le jeu, c’est important. Là, il a Guitoune en forme, Kolbe extraordinaire, Elstadt qui plaque tout ce qui bouge... Tous ces facteurs X qui vous font basculer du bon côté. J’ai connu ça à Bordeaux. On jouait bien et le président Marti a dit : "Vous faites du large-large, il y en a marre. Le rugby moderne, ce n’est pas ça." Mais on aurait dû se qualifier il y a quelques années. On avait Connor, Avei, Adams et Clarkin en forme qui emmenaient Le Bourhis, Reihana et d’autres, qui étaient bons et suivaient. L’entraîneur dépend de ça. J’aime chez Mola qu’il aille au bout de ses idées, dans un club qui revendique la culture du jeu. La qualité première d’un entraîneur est d’avoir une conviction.

Est-ce si rare?

J’en entends trop dire : "Je n’ai pas les joueurs pour ce jeu." C’est un mensonge. Tous les joueurs que j’ai entraînés parlent de plaisir. Ils restent des gamins, pas des mecs venus pour le chèque. Ça, c’est faux. Alors, d’accord, on peut gagner avec un rugby minimaliste. Mais que préfère-t-on ? Laisser le ballon à l’adversaire ou l’avoir ? Je préfère l’avoir. Il y a des effets de mode. Actuellement, de nombreux techniciens croient à la polyvalence : on fait jouer un ailier à l’ouverture, par exemple… Moi, pas du tout. Beauden Barrett peut jouer partout, il le fait de temps en temps. Mais à la fin, il sera ouvreur. En Irlande, c’est Sexton. Chez les Anglais, Farrell ou Ford, pas Ashton. Pourtant, on l’a vu à La Rochelle.

Vous faites référence à Patrice Collazo, qui était au sommet il y a deux ans et en difficulté la saison dernière…

Oui. Pareil pour Christophe Urios. Il gagne, il tient ses grands discours mais il ne se qualifie pas l’année suivante. Le succès, c’est fragile. Certains se vendent très bien, comme les deux Laurent (Travers et Labit, N.D.L.R.), des supers mecs qui conduisent des Ferrari depuis des années.

Vous avez connu cet effet de mode il y a cinq ou six ans, quand Bordeaux séduisait et que vous étiez annoncé dans des grands clubs…

Mais à Bordeaux, j’avais une Punto ! (rires) Non, c’est faux. On avait une bonne équipe, reconnue pour le jeu. Mais ça s’oublie. Je pars de Bègles, j’arrive à Bayonne que je fais monter. Puis je fais descendre le club. Je sais pourquoi nous avons été relégués, je sais aussi pourquoi nous étions montés. Dans les deux cas, c’était un peu de ma faute mais pas uniquement.

Etcheto avec Sonnes et Ibañez
Etcheto avec Sonnes et Ibañez - Manuel Blondeau / Icon Sport

N’aviez-vous pas simplement la quatorzième meilleure équipe du Top 14, comme Perpignan l’an passé ?

C’est vrai, mais on aurait pu mieux faire. L’Usap a gagné deux matchs, nous six. Pourtant, je n’ai pas vu Arlettaz et Lanta se faire tailler comme moi. J’ai entendu que je ne travaillais pas, que le staff ne branlait rien. Ce qu’on a aimé, ce côté décontracté, sympa et proche des joueurs, on me l’a ensuite reproché. C’est typiquement français. Mais je ne changerai pas. Je suis pro et je maîtrise le rugby. Je suis capable d’en parler avec n’importe qui. Mais il y a le crédit qu’on t’accorde sur ta coupe de cheveux, sur ce que tu dis sur les réseaux sociaux. Des présidents ne m’aiment pas sans me connaître.

Tu t’exprimes à peu près bien, tu n’as pas un gros bide ? ça fait chier les gens. En France, on préfère Poulidor à Ginola. Poulidor est un grand champion mais je préfère Ginola

Pourquoi ne vous aiment-ils pas ?

Parce qu’une déclaration n’a pas dû leur plaire, ou que je parle trop sur certains aspects. On m’a aussi reproché mon rapport aux arbitres. Jeune entraîneur, je me suis fait prendre et j’ai chargé. Mais un jour, j’ai dit au président de la Commission André Dandrey : "Tu t’es mal comporté, tu es une sale personne et, le plaisir que je vais me faire, c’est que tu ne me reverras plus ici." Depuis trois ans, je n’ai plus été cité. C’était un jeu. Si je veux devenir froid et distant, c’est facile : "Oui Monsieur, vous avez raison." Jouer au faux-cul, chacun peut le faire. Mais quand un arbitre se trompe, on peut lui dire. Sauf qu’en Commission de discipline, il n’est jamais là. Il n’y a jamais celui qui a mis la croix, donc pas de débat. Je ne suis pas Caliméro, j’ai été puni mais j’avais parfois raison.

Payez-vous votre franc-parler ?

Oui, et de ne pas être trop con si je puis dire. Tu t’exprimes à peu près bien, tu n’as pas un gros bide ? ça fait chier les gens. En France, on préfère Poulidor à Ginola. Poulidor est un grand champion mais je préfère Ginola. Il a la classe et il réussit. Je ne me compare pas mais je n’idolâtre pas le besogneux. Je le respecte mais j’admire Messi et Cristiano Ronaldo, pas Didier Deschamps. Bravo pour son palmarès, ce qu’il a fait est extraordinaire. Mais je n’ai jamais eu un poster de lui dans ma chambre.

Faut-il être faux-cul, alors ?

Faux cul ou lèche-cul, c’est un métier. Il faut savoir faire des concessions, parfois, pour aller au bout de son contrat. C’est ce que j’ai fait à Bayonne cette année. Je savais que ce serait difficile en passant du statut de manager, où j’avais plutôt bien travaillé et amené un état d’esprit - ce que personne ne pourra m’enlever - à celui d’adjoint. Mais on m’a reproché d’être trop sorti, d’être trop proche des joueurs. Toujours les mêmes conneries.

Contre Castres le 31 décembre 2016
Contre Castres le 31 décembre 2016 - Laurent Frezouls / Icon Sport

Est-ce faux ?

Je ne suis pas un alcoolique. Je fais 1,80 m et 80 kg depuis mes 20 ans. Quand je fais la fête, je la fais, mais je ne bois pas un verre de vin de la semaine, ni mon pastis le soir. Je ne fume pas, j’ai une hygiène de vie correcte mais on m’a jugé dessus. En début de saison, à Bayonne, j’ai entendu : "On va travailler. Depuis quatre ans, ça branle rien." Ça fait chier.

D’où venaient ces réflexions ?

Des gens qui sont arrivés, de la nouvelle gouvernance et du nouveau staff. ça manquait d’intelligence, de finesse. Je le faisais remarquer et on répondait : "Je n’ai jamais dit ça." Mais dans chaque article, je lisais : "On va remettre l’Aviron à flot, le sortir de la merde" Philippe Tayeb (président de Bayonne, N.D.L.R.) n’a rien sorti de nulle part. On l’a posé là et il va y rester jusqu’à ce qu’on le reprenne. Il doit le comprendre. Je me suis retrouvé dans ce contexte et je me suis dit : "t’as un bon salaire, tu le prends et tu continues avec les joueurs, ceux avec qui tu te plais." Je ne pouvais pas aller au bout de mes idées, la frustration venait de là. Mais les discussions avec Yannick Bru ont toujours été très correctes. Il n’a pas voulu que je reste mais je ne serais de toute façon pas resté. À un moment, tu ne peux pas aller contre-nature. Faire un bout de chemin avec quelqu’un sans se croiser, sans se taper dessus et en se frôlant, c’est possible un certain temps. On a composé mais nos routes devaient se séparer.

Cela a-t-il été long ?

Ce n’est pas ma meilleure année de rugby. Gamin, en rentrant du match le dimanche, je regardais Stade 2 puis Benny Hill, à 20 h 30. À la fin de Benny Hill, c’était la déprime : "Merde, il y a école demain." Ce cafard, je l’avais cette saison avant d’aller à l’entraînement, alors que c’est ma passion. Après l’entretien du début de saison avec le président, je savais que c‘était ma dernière année. Je n’avais aucun cadeau à faire, je n’allais pas partir en disant : "Je laisse tout." Il faut être gentil mais pas con. On dit que les gens passent, que l’institution reste. C’est vrai. Mais tu as envie de vivre ou non avec les gens à l’intérieur. Je ne voulais pas vivre avec ceux-là.

Cela fait-il plus mal quand on est Bayonnais ?

Non. Je ne suis pas l’Avirons bayonnais même si j’ai une vision de ce qu’il est, car j’y ai un passé. Mon grand-père est un symbole à Bayonne (Jean Dauger, dont le stade porte le nom, N.D.L.R.), mon père a été entraîneur. On avait une éthique. Les supporters se sont approprié le club, je trouve ça très bien. Mais si les dirigeants, ceux qui mettent l’argent, choisissent de placer certaines personnes à certains postes, ça leur appartient. J’ai le droit de ne pas être d’accord.

Craignez-vous que le club perde son âme ?

Non, c’est un cycle. Depuis quelques années, les gens à la tête de l’Aviron ne sont pas du cru. Je parle d’éducation au rugby. Chacun amène sa pierre à l’édifice, il faut de tout. Mais il y a un état d’esprit à respecter dans la façon de communiquer, les comportements, la rivalité avec Aldigé (président de Biarritz, N.D.L.R.). Le chambrer pour un derby, ça m’amuse mais en venir aux mains de président à président (référence à l’empoignade entre Tayeb et Aldigé, en marge des demi-finales de Top 14 à Bordeaux, N.D.L.R.), c’est du sport de caniveau, pas de haut niveau. Peut-être que je suis démodé. Ou nostalgique. Mais ce que je vois ne me plaît plus. J’en sors sans amertume, ni regret. Par contre, j’ai le droit de dire ce que je veux. J’aime l’Aviron, ce stade, ses supporters casse-couilles, généreux, un peu barjots, mais cet Aviron-là n’est pas ma famille. Je ne m’y reconnais pas.

Vous ne dites pas que vous n’y reviendrez pas…

Je ne l’ai jamais dit mais pas avec ces gens, c’est certain.

Finir sur une montée laisse-t-il un goût d’inachevé ?

Non. La première année, après la montée, mon frère m’avait dit : "Barre-toi, tu peux pas faire mieux." Il l’avait senti. Je suis resté car j’aime ces joueurs et ce club. On s’est plantés, puis il y a eu l’épisode de Pierre Berbizier qui, le pauvre, n’a pas eu de réussite car il est arrivé dans un contexte politique compliqué. Cette année, on remonte, c’est un peu miraculeux. Mais à force de travail et de rigueur… (sourire)

Vous défendez votre proximité avec les joueurs...

Les hommes restent des hommes. Un gosse de 20 ans est le même que dans les années 80 ou 90, même s’il n’a pas la même éducation ou les mêmes repères. Plus tu seras proche de lui, plus tu comprendras comment il fonctionne. Sinon, la distance peut se creuser. Être proche des joueurs, ce n’est pas être copain. Il y en a avec qui je joue au golf, d’autres qui m’appellent. Blair Connor est venu à mon mariage. J’ai tissé des liens mais je ne fais pas de démago, je n’en ai pas besoin. Je sais que le gosse de 20 ans, qu’il arrive de l’Hémisphère Sud, de Cambon, Bordeaux ou Lille, cherche la même chose. Il veut être épanoui dans un groupe. S’il est compétiteur, il va aussi chercher à donner le meilleur.

Blair Connor sous le maillot de l'UBB
Blair Connor sous le maillot de l'UBB - Icon Sport

Est-ce donc du management ?

Pour lui apporter l’esprit de compétition, il le faut connaître. Ce n’est pas avec un entretien individuel derrière un bureau, en lui montrant ses stats, que tu y arrives. Je ne dis pas d’aller boire un verre tous les soirs mais, avec un joueur qui sait t’écouter et te parler, c’est facile. Un introverti, qui a du mal à s’exprimer, si tu ne vas pas le chercher par d’autres leviers, tu ne le trouveras pas. Tu peux le chambrer en faisant un footing avec lui : "Regarde, le vieux, il est en forme." Puis, en soirée, tu vois la personnalité après trois ou quatre verres : "Tu me fais pas jouer, pourquoi ?" Il y a plusieurs façons de nouer le dialogue. Je n’ai pas de formation en psychologie mais, quand j’étais joueur, si j’ai eu de bons entraîneurs, il m’a manqué un truc à ce niveau. Ça se construit au quotidien, pas en une réunion le lundi où tu balances : "Putain, t’as été nul." Un petit con qui croit avoir tout compris, tu lui rentres dedans pour le bouger. Le timide, c’est différent. J’ai progressé car j’étais parfois trop direct. Je ne fais pas de langue de bois, je me fous à poil avec les joueurs. Je peux leur parler de mes échecs amoureux et de mes faiblesses. Tu ne peux pas t’enfermer dans une carapace et demander à l’autre de se livrer. Un échange, ce n’est pas ça.

Acceptez-vous la critique de la part d’un joueur ?

Bien sûr. Des mecs m’ont dit : "Tu me fais chier, tu me fais pas jouer." Je ne me suis jamais justifié mais j’essaye de convaincre, d’expliquer mes choix. Chaque joueur pense être le meilleur. Il y a des critères objectifs comme les stats mais on leur fait dire ce qu’on veut. L’an passé, en regardant celles du petit Taofifenua, j’ai entendu les pontes dire qu’il n’avait pas le niveau, que c’était un joueur de 7. À l’arrivée, c’est le meilleur. Il court dix fois moins, certes, parce qu’il est toujours bien placé et accélère au bon moment. Les stats peuvent aider à juger deux joueurs à égalité, si l’un court deux fois plus que l’autre. Mais ça ne fait jamais une composition d’équipe.

Remettrez-vous un pied à Jean-Dauger ?

Bien sûr! Avec des copains, à l’apéro ou en loge s’il faut. Peut-être pas tout de suite, ça dépendra de l’affiche. Maintenant que je suis libéré du poids, je vais plus facilement à Bayonne.

Gardez-vous un lien avec les joueurs bayonnais ?

Je le répète, je ne cherche pas à être copain ou à les appeler. Certains me téléphonent. Il y en a que je vais croiser dans la rue et on sera contents. Je ne sais pas si c’est bien mais je le fais naturellement, notamment avec les jeunes. J’étais à Pampelune avec mes potes de 50 ans, les anciens Béglais. Dans la soirée, des jeunes d’Hasparren ont commencé à me brancher gentiment. J’ai fini avec ces gamins de 19 ans à boire des coups, à faire des bras de fer. Je me suis régalé. Leur entraîneur m’a demandé de faire une séance, j’irai avec plaisir. Mais je ne suis pas à l’aise quand il faut bouffer dans des banquets avec partenaires et présidents. Ça m’emmerde. Il y a des présidents qui m’amusent, comme Laurent Marti au début. On sortait ensemble et, d’un coup, il a décidé de prendre un autre statut. Moi, je n’ai pas changé. À 20 ans, j’étais morpion mais respectueux de tout. Aujourd’hui, j’ai 50 ans mais toujours 20 dans ma tête, même si je suis père de famille. Je ne veux pas me mettre un habit de lumière. Un mec qui ne m’intéresse pas, je ne lui dis pas bonjour.

Que vous a reproché Laurent Marti en vous poussant vers la sortie, à Bordeaux, en 2015 ?

Il m’a dit : "Avec toi, on ne gagnera jamais, on ne passera pas le cap." Ça fait mal car je sais ce que j’ai fait sur l’état d’esprit et le jeu. Il ne veut pas le reconnaître. J’espère que ça marchera avec Urios. J’aime la ville, l’ambiance à Chaban et je trouve qu’y mettre 30 000 personnes, même si ce n’est plus le cas, est extraordinaire. J’irai les voir cette saison.

Marti, président de Bordeaux
Marti, président de Bordeaux - Icon Sport

Le rapport est-il définitivement coupé avec Marti ?

Oui. Il faudrait qu’il revienne, peut-être pas avec des excuses, mais en avouant avoir été dur et pressé. Je n’aime pas l’injustice et Laurent a tenu des propos rabaissants. Moi, j’ai juste dit qu’il m’avait viré pour faire mieux et que, depuis, il n’a pas fait mieux. C’est la vérité. Il assure que mon rôle a été mineur, que les autres ont fait le boulot à ma place, que je n’avais pas d’influence sur le recrutement. C’est faux. Je ne lui en veux pas car je l’ai beaucoup aimé, j‘ai passé d’excellents moments avec lui. Quand tu tiens à une personne, c’est plus douloureux. Avec celles de Bayonne, je m’en fous : on a vécu en parallèle, on se sépare. Avec Laurent, il y a eu une amitié. Pour des intérêts soi-disant supérieurs, il m’a fait comprendre que je n’étais pas à la hauteur. Sur la façon, ce n’est pas bien. Pour moi, il s’est trompé en minimisant mon travail et en maximisant celui des autres. C’est gênant, quand tu sais la vérité... Je ne dis pas tout, j’en garde pour moi. à la mort de mon père, je me suis promis d’être un homme bon. C’est quoi ? Croiser les gens en ne pensant pas : "Avec lui, je me suis mal comporté." Personne ne peut prétendre que je lui ai fait un coup par-derrière. J’ai été intègre, j’ai toujours dit ce que je pensais et fait ce que je disais. J’ai sûrement été agaçant, mais toujours honnête.

"Le rugby français, c’est le règne de la médiocratie"

Voir gagner les Moins de 20 ans, ou Toulouse en Top 14, avec un jeu ambitieux, vous rassure-t-il ?

Le rugby est fait de cycles. On a eu un entraîneur du XV de France, Bernard Laporte qui était une fashionista. Un jour, on jouait comme les Sud-Af’, un autre comme les Australiens, puis comme les Anglais. Il connaît le jeu, sait parler aux hommes mais, avec lui, le dernier qui parle a raison. En sport, c’est terrible. Tu vas en foot à Barcelone, tu aimes ou pas, mais les minimes jouent comme les cadets et les juniors. Ils s’y tiennent depuis Cruyff. Je crois en ça. J’aime que Federer, s’il s’adapte à la terre battue ou au gazon, joue le même tennis et garde ses spécificités. Nadal ne fait pas service volée car c’est la mode! En France, on n’a aucune spécificité. Le French Flair, c’est de l’invention, un coup de cul de Codorniou, de Blanco ou de Saint-André, un coup de pied de Camberabero. À la rigueur, c’est de l’inspiration, mais jamais une façon de jouer. On dit que le projet de jeu, c’est pour les profs de gym. Avoir une ligne directrice, c’est pourtant important. Le rugby irlandais ne me fait pas rêver mais ils se tiennent à leur méthode. Avec une population qui est le quart de la nôtre (en réalité 10 %, N.D.L.R.) et trois équipes de haut niveau, ils ont battu les All Blacks en novembre. Chez nous, Laporte est président donc rien ne changera. De l‘autre côté, l’ego des managers fait que pas un seul n’accepte de réellement travailler en collaboration avec l’équipe de France. L’intérêt du rugby français, tout le monde s’en fout. Notre championnat est le plus riche de la planète, les mecs ne vont pas tuer la poule aux œufs d’or.

Cela vous désole-t-il ?

Vu le comportement de la Fédé, autant vous dire que je m’en fous aussi! Et quand on voit que Serge Blanco et Jean-Claude Skrela veulent revenir aux affaires, eux qui ont poussé Marc Lièvremont dehors, ça fait peur. Lièvremont avait une liste avec des gens bien, des jeunes. Mais le retour des deux autres a fait fuir tout le monde.

Lièvremont a justifié son retrait en disant que Blanco et Skrela sont en partie responsables de l’état actuel du rugby français…

Je suis 100 % d’accord. Ils ont eu leur chance. Blanco, c’est vingt ans comme joueur, vingt de plus comme dirigeant. Il faut laisser la place. C’est le mal du rugby français. On s’accroche car il y a des intérêts. Je ne suis pas naïf, il y a aussi du business chez les Néo-Zélandais, mais ils ont une éthique. Pour l’entraîneur, ils ne vont pas aller chercher ailleurs. Ils connaissent déjà le successeur.

Regretterez-vous Lièvremont ?

Oui, c’est du gâchis. Il a du charisme et un sacré vécu. Il est brillant et n’a pas la langue dans sa poche. Quand il était sélectionneur, il avait des idées intelligentes et de la personnalité. Il en faut. Mais c’était un jeune entraîneur qui avait eu les Espoirs de Biarritz ou Dax et s’est retrouvé trop tôt à ce poste. Un mec comme mon ami Guy Accocebery, c’est pareil. Il n’a pas besoin du rugby, il est pharmacien, mais ne pas utiliser un potentiel comme ça, capable de fédérer, c’est dommage. On préfère des médiocres. Le rugby français, c’est le règne de la médiocratie. On met des gens moyens pour ne pas éclabousser ceux au-dessus.

Etiez-vous contre un sélectionneur étranger ?

Qu’est-ce qu’il va nous amener ? Je crois au projet de jeu, peu importe le sélectionneur. Les Irlandais ont un numéro 10 titulaire depuis dix ans, qu’il fasse de bons matchs ou pas. Derrière, ils ont un jeune, de cinq ans de moins qui fait dix minutes par match. Au bout d’un moment, le vieux commence à moins jouer, jusqu’à ce que l’autre soit titulaire et qu’un nouveau jeune prenne la place. Ils le font depuis longtemps. Il doit y avoir meilleur que Laidlaw en Ecosse mais il joue depuis dix ans. Il faut assumer. T’as un style de jeu et tu choisis tel ouvreur, tel demi de mêlée pour ton style mais il faut que ça dure au moins quatre ans, voire huit ans. Si un très bon joueur éclôt, il s’imposera naturellement. Changer toutes les dix minutes, c’est absurde. Je ne comprends pas comment on peut ne pas prendre Bastareaud.

Mathieu Bastareaud aurait mérité sa sélection selon Etcheto
Mathieu Bastareaud aurait mérité sa sélection selon Etcheto - Icon Sport

Vraiment ? Ce n’est pas le profil qu’on imagine dans le jeu prôné par Vincent Etcheto…

Avez-vous entendu un entraîneur de Bastareaud dire : "Mathieu est un bijou pour l’équipe, j’en ai besoin dans son style" ? Non, on s’excuse presque en le prenant : "Pour la guerre du centre du terrain, il le faut mais…" Pourquoi "mais" ? Il est comme ça, on l’utilise ainsi. Tuilagi est comme il est mais les Anglais ne s’excusent pas. Moi, j’ai Bastareaud, je le mets premier centre et capitaine, car il a un comportement généreux. Ce n’est pas Codorniou ou Charvet, O.-K. Mais il ne faudrait que des mecs beaux à voir jouer, avec le col levé ? Bastareaud est efficace, précieux pour prendre le milieu du terrain et gratter. Tu ne le mets pas second centre car tu sais ce que tu veux en faire. Une fois, fausse sautée et tu le fais pénétrer. L’autre, tu passes dans le dos et tu le sautes. Puis tu le fais venir en croisée. Tu le fais partir en 8 derrière la mêlée, pour changer. Tu t’amuses avec lui, surtout s’il y a des jeunes autour.

Comment ça ?

Un jeune numéro 10, comme Carbonel à Toulon, est content que Bastareaud lui prenne les mauvais ballons. Je l’ai croisé en soirée à Paris, on a discuté mais je ne connais pas son caractère. Il fait un peu taciturne. J’ai failli entraîner New York, j’aurais pu l’avoir.

Vraiment?

Oui mais le rugby aux États-Unis, ça fait fantasmer tout le monde : il y a de l’argent et tout. C’est faux, ce n’est pas l’Eldorado. ça se développe, il y a du potentiel mais on ne gagne pas sa vie en entraînant New York. On ne paie même pas le taxi pour aller de JFK au stade ! J’aurais 25 ans, célibataire, j’y partirais avec mon sac à dos. Des jeunes le font, c’est génial. Mais y installer ma famille, c’est impossible.

Vous n‘entraînerez donc pas Bastareaud...

Dommage. J’aurais aimé aller au bout de ses possibilités, lui dire : "Je m’en fous que tu ne fasses pas un cadrage-débordement. Sois Bastareaud à fond." Associer Fofana et Guitoune, c’est beau mais on a intérêt à jouer et à être bons! C’est la mode toulousaine et on veut jouer comme Toulouse. J’espère qu’on y arrivera mais je vois de loin les collaborations entre Galthié, Brunel, Elissalde ou Labit. Je ne sais pas comment ils vont créer un truc. Les joueurs peuvent-ils pratiquer ce jeu d’un coup ? J’ai peur que ce soit trop tard.

Mourad Boudjellal au micro
Mourad Boudjellal au micro - Icon Sport

Cherchez-vous à tout prix un nouveau poste ?

Vu tout ce que je viens de raconter, je ne marque pas des points. (rires) J’adore entraîner. J’ai eu un contact sympa avec Toulon et le président Boudjellal. ça ne s’est pas fait. Pascal Dupraz (entraîneur de football, N.D.L.R.) me disait : "On est faits pour avoir des équipes dans la galère." J’aurais aimé, une fois, avoir une Formule 1, des joueurs à qui tu ne dis pas "essaye de faire la passe là" mais "fais la passe là, il y aura le décalage". Entraîner des Parisse, Bastareaud ou Nonu, ça doit être génial. Des projets comme ça, il n’y en a pas. J’ai repoussé des clubs de Pro D2 car, pour moi, il n’y a pas mieux que Bayonne à ce niveau. J’ai failli mais j’ai refusé que le président m’associe au mec qu’il voulait m’adjoindre. Je veux y être par affinité.

Comment fait-on, alors, pour intégrer une écurie de Formule 1 du Top 14 ?

Il y a les agents, le bouche-à-oreille des joueurs, les partenaires des clubs… Et une question d’image, sûrement. Quand Pierre Arnald était directeur au Stade français, il m’avait appelé. Je crois que Quesada n’avait pas trop voulu bosser avec moi. Il avait eu peur de ma personnalité...

Etcheto peut être encombrant...

Je le comprends mais les gens ne me connaissent pas. J’ai toujours été respectueux de la hiérarchie. J’ai bossé avec des managers pas plus doués que moi rugbystiquement mais j’ai fermé ma gueule. Et ça les arrangeait quand je l’ouvrais, généralement, car je ne dis pas trop de conneries. Je n’ai jamais fait de scandale. Cette année, à Bayonne, tout le monde prédisait un clash. L’an passé, pareil avec Berbizier. J’ai tellement de respect pour lui, c’était impossible. Il a fait beaucoup pour le rugby français. Il est sur la défensive car il a pris des coups. Humainement, ce n’est pas le type froid qu’on croit, c’est un mec bien.

Avec qui voudriez-vous travailler en France ?

Personne en particulier. J’ai du respect pour certains, ou pas, qui sont compétents, ou pas. Cette année, il y a eu quoi ? La fraîcheur de Toulouse et j’aime bien Mola. J’ai apprécié Agen, qui s’est battu avec ses armes, et j’aime bien Reggiardo également. Ce que fait Azéma à Clermont, c’est aussi chouette. Mais je ne me dis pas : "Avec lui, je vais apprendre." Eddie Jones, ça doit être un tortionnaire à des années-lumière de ce que je suis, mais ses méthodes d’entraînement me plairaient. Ou Joe Schmidt, même si on pourrait se marcher sur les pieds sur l’animation. Gonzalo Quesada ou Warren Gatland également. Des mecs de très haut niveau. Mais, en France, non. Brunel ? Ça ne me fait pas rêver.

Pour entraîner, votre nom reviendra sûrement autour du prochain épisode de la fusion basque…

Je n’aime pas trop le mot "fusion" mais je crois à un grand club du Pays basque. Quand je vois la pluie en juillet, je me dis qu’il faut un stade couvert à Bayonne, qui est le cœur du Pays basque et le confluent Nive-Adour. Un stade de 20 000 places, fait par un architecte basque, avec un toit amovible, où tu fais venir le sport et le spectacle. On en a besoin. Si on le fait, on construira alors l’équipe du Pays basque. Ce serait incroyable. Avec le sud des Landes et en allant un peu en Espagne, on peut monter budgétairement un club de très haut niveau. Mais ici, on préfère être grands chez les petits. Je suis lassé par la médiocrité des combats de clocher. Moi, je vais à Biarritz, à la plage. J’y fais des soirées, j’adore cette ville. À 20 ans, on m’aurait dit : "Tu préfères gagner le tournoi de tennis satellite de Biarritz ou Bayonne, ou faire un tour de chauffe à Wimbledon ou Roland-Garros ?" Moi, j’allais direct à Wimbledon ou Roland, quitte à prendre trois bulles.

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Les commentaires (1)
CasimirLeYeti Il y a 1 mois Le 29/07/2019 à 11:15

Dans un article où Vincent fait du Etcheto ou l'inverse, j'ai beaucoup aimé un passage si nous voulons vraiment un jour intégré le top 3/4/5 mondial : " Je crois au projet de jeu, peu importe le sélectionneur. Les Irlandais ont un numéro 10 titulaire depuis dix ans, qu’il fasse de bons matchs ou pas. Derrière, ils ont un jeune, de cinq ans de moins qui fait dix minutes par match. Au bout d’un moment, le vieux commence à moins jouer, jusqu’à ce que l’autre soit titulaire et qu’un nouveau jeune prenne la place. Ils le font depuis longtemps. Il doit y avoir meilleur que Laidlaw en Écosse mais il joue depuis dix ans. Il faut assumer. T’as un style de jeu et tu choisis tel ouvreur, tel demi de mêlée pour ton style mais il faut que ça dure au moins quatre ans, voire huit ans. Si un très bon joueur éclot, il s’imposera naturellement. Changer toutes les dix minutes, c’est absurde." Voilà, il faut faire des choix forts à tous les postes ! Qui est le numéro 1 ? Qui est la doublure ? Qui prépare t-on pour le futur ?