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Portraits

Batigne : le cuir épais !

L’expression « gros pardessus » a été inventée par Jean Dauger pour évoquer les patrons du rugby français. Nous avons décidé de rappeler le souvenir de ces dirigeants omnipotents et madrés d’une FFR alors toute-puissante. Une génération, une atmosphère, des tempéraments.

Le premier souvenir qui nous revient de Marcel Batigne est celui d’une disgrâce. Il fut en effet président de la FFR de 1966 à 1968, seize mois pour être précis, le mandat le plus court de l’Histoire, avant d’être "débarqué" par ses propres amis. Après sa magistrale prise de pouvoir, le clan des jeunes turcs d’Albert Ferrasse et de Guy Basquet l’avait désigné chef de file dans une curieuse improvisation. Albert Ferrasse a toujours affirmé que personne, dans cette meute de loups aux dents longues, n’avait pensé à celui qui deviendrait le "numéro un". "Mon frère René qui jouait à Graulhet m’avait autrefois parlé de son président en termes élogieux. Tout de go, j’avançais : "Marcel, tu pourrais prendre la présidence ?" Un peu surpris, Marcel Batigne demanda un temps de réflexion, téléphona à son épouse et à son fils pour avoir leur avis. Comme ils n’émirent aucune objection, il donna son accord." Marcel Batigne était bâti dans le même moule que Ferrasse et Basquet, costaud, habitué à commander. Profession : industriel, on tannait les peaux dans son usine : "Mais attention, si je suis attaqué, je vendrai chèrement la mienne", avait-il coutume de dire. Dans son livre de souvenirs, Guy Basquet résume ainsi le profil de son pote. Le cœur ? Pas de passion, ni de sensiblerie, des sentiments virils, l’amitié bourrue, la gratitude. Batigne s’était fait connaître comme patron du SC Graulhet, phare d’une petite cité industrieuse du Tarn spécialisée dans la mégisserie. Il en fut le président officiel de 1954 à 1971, avant d’en rester le grand protecteur jusqu’à sa mort. Son bilan parlait pour lui, trois demi-finales (1957, 1965, 1966).

Marcel Batigne fut donc nommé président fin 1966, mais en mars 1968, alors que le XV de France allait s’envoler pour jouer son premier grand chelem à Cardiff. Albert Ferrasse, vice-président, prit son allié à part à l’aéroport d’Orly : "Marcel, nous ne sommes pas d’accord avec ta façon de gérer la Fédération. Il faut que tu passes la main, c’est moi qui vais te remplacer." Evincé de la présidence par ses propres amis… Ce fut sans doute l’accroc le plus douloureux de son parcours. Sur le moment, il explosa, il fit mine de repartir chez lui. Mais Albert Ferrasse réussit à la calmer : "Nous restons tes amis, mais l’intérêt supérieur du rugby est en jeu." S’en suivit un voyage à l’ambiance polaire, pas un mot échangé entre les deux hommes assis côte à côte. Puis Marcel Batigne accepta le verdict. Que lui reprochait-on au juste ? "Victime de sa bonhomie, il manquait de fermeté", poursuivit Ferrasse. Basquet évoque une griserie de la vie parisienne qu’il découvrait à 55 ans : trop de réceptions, trop de sollicitations avec un chauffeur mis à sa disposition par le colonel Crespin. Toujours selon Ferrasse et Basquet, la hache de guerre fut vite enterrée entre les barons : "Au cours d’un repas préparé par son adorable épouse, il nous confia : "en me flanquant à la porte, vous m’avez sauvé car avec cette garce de vie parisienne, je filais du mauvais coton, un an de plus et j’allais tout foutre en l’air, mes affaires et ma vie familiale." Marcel Batigne demanda la présidence de la Fira pour rester près de ses amis, vœux exaucé. De "président de la République", il allait devenir ministre des affaires étrangères ou plutôt ministre de la coopération et du développement.

Patron de la FIRA

Cet épisode ne peut pas résumer le parcours de Marcel Batigne. Il lui donne à nos yeux une part d’humanité qui le rend touchant. Elle dit aussi quelque chose des relations franches, rugueuses et profondes qui unissaient les conjurés de 1966. Revenu sur terre, Marcel Batigne se retroussa les manches et reprit le cours d’une vie faite de responsabilités qui s’imbriquaient, de l’échelon local à la scène internationale. Il sut tirer les leçons de sa présidence tronquée. L’élève égalerait vite ses maîtres. "Le fermeté qui lui avait manqué, il la trouva très vite à la Fira, au grand comité des Pyrénées et à la direction d’une tournée à l’étranger", poursuivit Ferrasse. Marcel Batigne avait sans doute fait figure de cobaye pour ce nouveau pouvoir. Il trouva ensuite son régime de croisière, dans une région Midi-Pyrénées qui regorgeait de bons clubs et de joueurs de talents.

"Ils étaient tous faits dans le même moule. Des chefs d’entreprise un peu bourrus. Mais à l’époque, les relations dans le rugby allaient plus loin que maintenant", explique l’ancien vice-président de la FFR Jean-Claude Baqué qui décrit Marcel Batigne comme son père spirituel. "J’ai travaillé avec lui à tous les niveaux. Quand j’étais joueur, il m’a recruté à Graulhet et m’a reçu à son usine, en blouse. Il était très proche de ses ouvriers et faisait des réflexions en patois. À Graulhet, c’était le maître incontesté. Il avait assez d’influence pour pousser les dirigeants à transporter les joueurs dans leurs voitures personnelles pour les matchs à l’extérieur. Ça permettait au club d’économiser la location d’un bus. Nous étions donc un gang de DS qui traversait la France et quand un dirigeant ne pouvait pas venir, Batigne le sommait de trouver un autre chauffeur".

Graulhet, son fief

On a souvent comparé Marcel Batigne à André Moga pour leur omnipotence et leur main-mise totale sur leur club, même s’ils n’avaient pas le même style. Le Girondin était enjôleur. Le Tarnais plus éruptif. "On pouvait se fâcher avec lui, mais ça ne durait pas. Sa rudesse n’était pas celle d’un Basquet par exemple. Je me souviens quand-même du scandale provoqué par un article au sujet d’un Mont-de-Marsan - Graulhet. On avait parlé des artisans contre les artistes, référence aux Boniface, chéris de la presse. Manque de chance, Graulhet avait gagné. Je ne vous raconte pas l’ambiance dans les vestiaires, on avait failli se faire écharper. Mais Batigne y avait mis bon ordre. Ceci dit, derrière son autorité, il avait beaucoup d’humour et d’instruction. Il échangeait des livres avec les journalistes. Et puis, après cette affaire des "artisans", il avait changé le blason de Graulhet en y ajoutant un marteau, comme un clin d’œil", relate Henri Garcia, reporter à L’Équipe. Jean-Claude Baqué poursuit : "Il ne faisait pas de grands discours, mais il était efficace. On avait été fâchés, on venait de se réconcilier. Il m’a demandé ce que je faisais, je cherchais un poste de cadre technique. Il m’a juste dit : "Tu l’auras !". Il ne m’en a plus reparlé. Trois mois après, je recevais une lettre du ministère de la Jeunesse et des Sports qui me nommait CTD sur recommandation d’André Moga et de lui-même. Je ne l’avais pas relancé, mais il avait tenu parole, sobrement."

Le poste de patron de la Fira était stratégique car face à des Britanniques plutôt adeptes de l’entre-soi, il donnait au rugby français une mission civilisatrice, il devenait le grand-frère des petites nations. "On oublie qu’à son époque, l’Argentine et le Japon était à la Fira. Regardez où en sont ces nations aujourd’hui. Marcel a fait un gros travail avec Roger Conchon et Jacques Talmier, plus le Roumain Viorel Morariu. De plus, cette génération a tenu à ce que le français reste la langue officielle", poursuit Baqué. Oui, le bilan du pouvoir ferrassien, souvent brocardé, fut loin d’être mauvais. Il fit rayonner le rugby français : "Oui, ils étaient parfois injustes avec certains, ils assumaient leur pouvoir contre vents et marée mais ils avaient des cœurs d’or."

Dans ces années 70, Marcel Batigne étaient à son sommet, en jonglant avec les postes de pouvoir. Deuxième-ligne international de Graulhet, Daniel Revallier se souvient : "Je ne sais pas si des hommes comme ça pourraient exister aujourd’hui, dans notre société de discussion, de médiation, de contestation. Marcel Batigne et ses alter ego considéraient qu’ils étaient élus, et qu’ils avaient le pouvoir, un point c’est tout. Quand j’étais à Graulhet, il n’était plus officiellement président. Mais je l’ai vu de près lors de la tournée 1975 en Afrique du sud, c’est sûr qu’il prenait des décisions en quarante secondes. Lui et ses amis se donnaient une image de dur pour forcer les décisions. Je me demande si les gens d’aujourd’hui pourraient s’adapter à eux." Le deuxième ligne colossal n’a pas oublié une autre scène : "Vers 1980 ou 1981 , j’ai vécu une sorte de crise à Graulhet. J’ai oublié les détails, mais la situation paraissait inextricable. Alors, après maintes discussions, on a dit : "Il faut aller chercher Batigne, comme on aurait fait appel au pape. Je le revois entrer dans la pièce, poser ses coudes sur la table, rouler des yeux féroces et s’exclamer : "Vous êtes tous des cons ! Et tout s’est dénoué !"

Batigne, né en 1911, était l’aîné de l’équipe Ferrasse. Il fut le premier à partir en 1990, alors que la grande crise bouillonnait. Albert Ferrasse se retrouva déstabilisé après vingt-cinq ans de pouvoir sans partage. Fouroux, son fils spirituel, le trahissait, il serait contraint de s’allier avec Fabre, son opposant puis se fâcher avec Basquet et Moga. Il eut ensuite ses mots tendres pour son ami dont le sens du commandement avait fini par le bluffer : "Marcel m’a beaucoup manqué ; son intelligence, sa franchise liées à l’autorité qu’il avait acquise, m’auraient été d’un grand secours. Elles auraient sûrement freiné les ambitions de certains…"

Son fils se souvient

Paul Batigne, fils de Marcel, a évoqué quelques souvenirs avec nous : "Pour mon père, le rugby c’était toute sa vie évidemment. C’est un sport qu’il a servi et aimé. Joueur, il avait été champion de France comme pilier ou deuxième ligne avec Graulhet avant guerre mais pas dans l’Élite. Sur la période où il a été président de la FFR, je n’ai pas beaucoup de souvenirs. C’est loin et il ne revenait pas sur cet épisode en famille. Ensuite, il y avait ses affaires, mais quand le rugby lui prenait trop de temps, je dirigeais l’entreprise, même s’il en restait le patron. Mais ce qui me reste en mémoire quand le pense à lui, c’est bien sûr le SC Graulhet et les trois demi-finales du championnat. N’oubliez pas qu’en 1957, le Sporting avait éliminé en demi-finale contre le Racing sans perdre. Il y avait eu un match nul 6 à 6 et le Racing avait été qualifié au bénéfice de l’âge (prime à la moyenne la plus basse, N.D.L.R.). Est-ce que c’était juste ? Je n’en suis pas sûr. Mon père avait une entreprise de mégisserie, qui tannait des petites peaux, de caprin et d’ovin. À l’époque, on essayait via le rugby de trouver un ascenseur social aux joueurs." À la réflexion, le destin de Batigne fait revivre un monde aujourd’hui disparu, celui de ces petites industries qui maillaient le territoire et assurant sa prospérité.

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