• Jean-François Beltran, devant le petit stade de Cuxac, le club de son village d’enfance, dans lequel tout a commencé (en bas à gauche sur la photo noir et blanc) et où il est revenu après avoir gravi tous les échelons jusqu’à une demi-finale de championnat.
    Jean-François Beltran, devant le petit stade de Cuxac, le club de son village d’enfance, dans lequel tout a commencé (en bas à gauche sur la photo noir et blanc) et où il est revenu après avoir gravi tous les échelons jusqu’à une demi-finale de championnat. Photo René Mari - Photo René Mari
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Horizons

Beltran, entraîneur à perpétuité

A 71 ans, il entraîne toujours. Il va entamer sa cinquantième saison d’affilée, chez lui à Cuxac-d’Aude. Top 14 ou série territoriale, son plaisir est le même. Itinéraire riche où la modestie se confond avec un talent recherché. 


«Si je suis malade, ma femme peut entraîner à ma place ! » Jean-François Beltran va entrer dans sa cinquantième saison d’entraîneur. Avec toujours son épouse à ses côtés qui, quand elle l’a connu, ne savait rien d’un ballon, rond ou ovale. Sans sa présence, « Jeff » l’avoue, il n’aurait pas connu pareille longévité autour des terrains. « Ma chance, dit-il, c’est que nous avons organisé notre vie autour du rugby. Dans la famille, tout le monde a suivi. J’ai une vie rugbystique fabuleuse, exceptionnelle. Je n’irai pas au paradis mais je sais que ce n’est pas mieux que ce que je vis ! J’ai eu la chance inouïe de ne pas avoir été perturbé par des problèmes physiques ou psychologiques. »
Jean-François Beltran est né à cent mètres du stade de Cuxac-d’Aude. D’un père, Alban, qui a commencé à jouer en 1940. Voilà quatre-vingts ans que la famille Beltran s’implique dans le rugby du village. Et la descendance perpétue la tradition. Après avoir été joueurs, Renaud et Romain, les fils de « Jeff », sont éducateurs à l’école de rugby. Et les petits enfants, Tom, Hugo et Léo, évidemment, ont mordu à l’hameçon. L’enfant de Cuxac, surnommé « Sisquet », débute à l’âge de 10 ans. Son oncle Henri Sarrail est alors entraîneur de l’équipe première et de l’école de rugby. La passion naît dans le jardin du tonton. « Ma tante lavait les maillots et je les voyais étendus. Cela me faisait rêver. Et mon oncle avait le ballon, le seul du club. Entretenu à la graisse cochon… Alors, on lui demandait prudemment la permission de l’emprunter pour aller jouer. » Il en fera bon usage de ce précieux ballon. Et apprendra vite. à 17 ans, encore cadet, il joue en première à Cuxac puis quitte son village, en 1969, pour rejoindre Castres, en première division, qui l’avait repéré pour son adresse et son jeu au pied. L’arrière y croisera Gérard Cholley. Mais sa carrière de joueur prend rapidement fin. Sur un coup de tête. « Au grand dam de mon père ! » Agent des impôts, il est nommé à Espalion, dans l’Aveyron, à cent cinquante kilomètres de Castres. Les conditions sont difficiles. Il s’engage alors dans le club local, en Série. « Je donne en plus un coup de main à l’entraîneur. C’était simple comme des tours de terrain à l’époque… » C’est ainsi que commence une carrière d’éducateur qui dure depuis un demi-siècle. Son itinéraire ne sera guidé que par les circonstances et surtout les rencontres : « Je n’ai jamais eu de plan de carrière ni d’agent. Il y a toujours eu quelqu’un pour me relancer. Et jamais, je ne me serais douté que j’aurais accompli un tel parcours. Je me pince ! »
Après ce détour par l’Aveyron, Jean-François Beltran revient chez lui, comme capitaine-entraîneur. Il reste douze ans à Cuxac, de 1971 à 1983, avant de partir sur un autre coup de tête. Il n’admet pas que certains joueurs soient payés. Un crochet par le village voisin d’Ouveillan -avec qui Cuxac est aujourd’hui en entente- et le voilà entraîneur à Sigean, en Fédérale 2 où il reste quatre ans.

Il a battu les « rapetous »

Son aura rayonne jusqu’à Narbonne qui lui fait les yeux doux. C’est le début de l’aventure au haut niveau. Venu pour diriger les Reichel, il est appelé un an après pour encadrer l’équipe première avec Robert Bru et Henri Ferrero. Trois années fastes avec un challenge Du-Manoir remporté en 1991 face aux « Rapetous » de Bègles, sacrés champions de France une semaine auparavant, et une nouvelle finale l’année suivante, perdue face à Agen. Il accède ensuite au poste de directeur Sportif de 1993 à 1996, puis retourne avec les Reichel avant d’entraîner à nouveau l’équipe première avec un manager nommé Pierre Berbizier pendant troisans.
En 2000, Alain Gaillard fait appel à lui à Castres. Il se met alors en disponibilité du ministère des finances, où il est agent des impôts. Il aura d’ailleurs eu le temps de conduire le département de l’Aude à deux titres de champion de France des Finances. L’homme est toujours prêt à mettre son talent au service des autres. Avec le CO, c’est sa deuxième période faste. Deux demi-finales, en championnat de France, face à Toulouse, et en H Cup, face au Munster. Mais décidément, l’appel de l’Aude est le plus fort.
Après un passage éclair de trois mois à Perpignan, n’ayant pas accroché avec Olivier Saïsset, le voilà de retour à Narbonne où il passe trois ans, de 2003 à 2006, avec Marc Delpoux. Lequel déclare : « Je ne savais pas entraîner, j’ai regardé Jeff et j’ai appris ! » L’alliance complémentaire de deux caractères. Toujours Marc Delpoux à l’adresse de son collègue : « Jeff, c’est un casque bleu ! » Effectivement, Jean-François Beltran est tout le contraire d’un « gueulard ». « Je n’aime pas les gens qui forcent la voix, précise-t-il. Il y a des façons de dire les choses. Je suis un affectif, oui ! J’aime la relation avec les gens. Je vais vers eux. J’ai besoin de m’exprimer. D’ailleurs, si je reste une heure sans parler, je sors de chez moi et le premier chien qui passe, je vais lui parler ! »

« Le pays basque, un hymne à la vie »

Et sa méthode fait l’unanimité. à peine a-t-il terminé sa dernière mission à Narbonne, le club étant maintenu dans l’élite (il descendra en ProD2 un an après), Jean-François Beltran retourne au calme de Cuxac. Quand le téléphone sonne… à l’autre bout, Jean-Pierre Elissalde, manager à Bayonne. Les deux hommes avaient lié d’amitié quand l’ancien Rochelais était en poste à Béziers. Il lui arrivait de prendre la route de Narbonne pour rendre visite au Narbonnais. L’Aviron est au plus mal, déjà condamné au ProD2 pour tout le monde. Huitdéfaites d’affilée après autant de matchs. « Je me suis dis qu’il fallait y aller, raconte Jean-François Beltran. Avec de l’enthousiasme. Je n’allais pas débarquer avec le visage de Balladur en regardant la pointe de mes chaussures. Et puis, dans le rugby, il n’y a pas de drame. Laissons cela pour les hôpitaux. Je ne supporte pas la dramatisation. Le sport, c’est la joie et le plaisir. » à la fin de la saison, Bayonne restera en Top 14. Michel Cacouault, le président d’alors, aujourd’hui disparu, avait eu ce compliment : « Il n’y avait plus de lumière à Jean-Dauger. C’est toi qui l’as rallumée ! » Le Narbonnais restera deuxsaisons sur les bords de la Nive en compagnie de Xavier Péméja. Seulement deux saisons mais inoubliables. « Une période exceptionnelle, souligne-t-il. Le Pays basque n’est pas la France. C’est un hymne à la vie. à Bayonne, j’y reviens quand je veux. Les gens ont plaisir à m’accueillir. »

Chabal lui offre son dernier maillot

Et le parcours de l’infatigable « Jeff » ne sera pas encore terminé. Pourtant, il le croit avec son retour à Cuxac. Or, Diego Minaro l’appelle. Il répond. Le voilà à Béziers pour une saison et demie. Laurent Seigne se manifeste. Direction Bourgoin. Christian Labit se souvient de son ancien entraîneur à Narbonne. Il pose son baluchon à Carcassonne. On est en 2013. Il quitte alors le monde professionnel avec un joli souvenir. Sébastien Chabal, qui dispute son dernier match avec Lyon face aux Audois, lui offre son maillot.
Mais ce n’est toujours pas le clap de fin. Après un crochet à Leucate, en Fédérale 2, il retrouve son village, Cuxac-d’Aude, qui est en entente avec Ouveillan et Sallèles-d’Aude. Naturellement, il reprend du service. Et décroche un titre de champion de France de Première Série cette saison. « Une petite fierté personnelle. » La seule peut être de cette longue carrière. Il reçoit d’ailleurs ce jour-là, un message qui le touche. Celui de Henry Broncan : « Je suis heureux, tu as été champion de France chez moi, sur le terrain de Samatan. » Une tout autre vie s’ouvre donc pour lui. Sans fard, sans projecteurs, mais toujours pleine. « Je ne me prends plus les pieds dans les câbles de Canal +. Le terrain est à deux cent mètres de chez moi. J’y vais à pied. Mon sac est prêt dès le matin. Je sais qu’un jour, j’arrêterai. Mon corps me le dira. Mais j’ai une chance immense. La vie m’a fait ce cadeau ! » Et Aline, son épouse, n’a toujours pas dirigé son premier entraînement. 

Edmond LATAILLADE
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