• Donald échappe ici au plaquage de Fabien Barcella sous le regard de William Servat. Stephen Donald, auteur de la pénalité de la gagne en finale face à la France, restera dans l’histoire comme l’homme qui est devenu champion du monde alors qu’il était à la pêche quelques jours avant la finale.
    Donald échappe ici au plaquage de Fabien Barcella sous le regard de William Servat. Stephen Donald, auteur de la pénalité de la gagne en finale face à la France, restera dans l’histoire comme l’homme qui est devenu champion du monde alors qu’il était à la pêche quelques jours avant la finale. Spi / Icon Sport / Spi / Icon Sport
Publié le / Modifié le
Portraits

Donald, canard pas si boiteux

Ils ont été champions du monde un peu par chance, un peu par hasard ou au gré d’un concours de circonstance. Cette semaine Stephen Donald, l’ouvreur neo-zélandais est devenu un héros national en quarante six minutes et une seule penalité. Au début du mondial 2011, il n’était même pas dans le groupe. Mais blessures aidant, le quatrième choix a fini la competition dans la peau d’un sauveur de la patrie.

Stephen Donald a finalement vécu le rêve ultime de tout joueur de rugby. Il est devenu champion du monde sans subir une longue préparation ennuyeuse et sans composer avec la pression médiatique qui accompagne l’équipe favorite d’une compétition organisée à domicile. Le rêve quoi ! Ça s’est passé en 2011, quand les All Blacks ont vu successivement leurs trois ouvreurs se blesser en cours de compétition. On parle quand même de Dan Carter (1er octobre, adducteur), puis de Colin Slade (le 10 octobre, adducteurs lui aussi) et enfin Aaron Cruden (le 23 octobre, genou).

Le 23 octobre, c’était accessoirement le jour de la finale. Voilà comment Donald fit son entrée face à la France au bout de 34 minutes de jeu. Il comptait quand même 22 sélections à 28 ans mais n’avait plus joué en équipe nationale depuis onze mois. Sa dernière titularisation avec les All Blacks remontait à deux ans en arrière.

Il avait même vécu une sale période en 2009 quand il devint une sorte de tête de turc du public néo-zélandais après la tournée des Français de Thierry Dusautoir (celle de l’affaire Bastareaud). Les All Blacks avaient perdu un test sur deux, Carter était déjà blessé et l’on a encore dans l’oreille quelques sarcasmes du genre : «Ce Donald est un vrai Mickey.»

En octobre 2010, il s’était fait ratiboiser par la presse néo-zélandaise après une fin de match calamiteuse à Hong Kong, contre l’Australie lors de la Bledisloe Cup (il avait remplacé Carter à l’heure de jeu). Il n’avait pas trouvé une touche et James O’Connor en avait profité pour marquer un essai. Les Wallabies s’étaient imposés 26-24. Une avalanche de critiques, cruelles mais classiques au pays du rugby roi. Donald devint tout simplement l’anti-Carter, le sceau de l’infamie.

Stephen Donald en avait pris son parti, peut-être n’avait-il pas le niveau international, tout simplement. Pas la peine de chercher plus loin. Il était peut-être tout juste un bon joueur du Super Rugby, sous le maillot des Chiefs et de la Province de Waikato. Le feuilleton de l’infirmerie des All Blacks est donc arrivé à point nommé pour lui offrir une revanche. Et comme si cela ne suffisait pas, les circonstances du match l’ont en plus totalement servi. Il aurait pu tomber dans un match facile avec des All Blacks qui déroulent face à un adversaire dépassé.

Au contraire, il tomba dans une vraie bataille de tranchées avec des Français remontés comme des coucous et surtout maîtres de la possession. Le score fut finalement famélique et ultra-serré : 8-7, personne n’aurait parié sur une telle issue.

Stphen Donal eut dont l’occasion à la 45e minute de passer la pénalité la plus importante de sa vie. Elle n’avait rien d’exceptionnel en soi, puisqu’elle était située en face des poteaux. 8-0 pour les All Blacks : «J’étais assez fier de la réussir. À ce moment-là, je ne savais pas qu’elle allait avoir une telle importance, mais en fin de compte, elle a été décisive». L’essai de Thierry Dusautoir transformé par Trinh-Duc allait donner à ce simple coup de pied de Fédérale 3, une valeur historique. 24 ans après, les All Blacks étaient sacrés champions du monde.

On ne dira pas que sur la finale, Stephen Donald a survolé les débats, il a fait ce qu’il a pu dans un contexte difficile, il a joué les ouvreurs «pépères» ballon en main. Il fut quand même l’auteur d’un "turnover" décisif conjointement avec Richie McCaw. «Combinaison improbable» écrivit un chroniqueur. On peut c’est vrai considérer qu’il est coupable sur l’essai français. Il est monté sur Rougerie alors qu’il aurait pu glisser vers l’extérieur sur Dusautoir. Cet épisode sera bien sûr balayé par le résultat et ce statut de héros qui venait de lui tomber du ciel, comme un manteau d’hermine soudain posé sur ses épaules.

partie de pêche interrompue

Jusqu’au fameux 10 octobre, Stephen Donald était à cent mille lieues de tout ça. Il vivait la vie d’un parfait Monsieur Tout-le-Monde. Il n’était protégé par aucun statut officiel de réserviste. Même le méticuleux Graham Henry et son staff n’avaient pas imaginé qu’ils subiraient une telle déveine. C’est la blessure de Slade en quart de finale contre l’Argentine qui déclencha tout. Il fallait joindre quelqu’un en urgence. À ce moment-là, Donald était en pleine nature, en train de pêcher sur la rivière Waikato. Il venait de jouer la finale du championnat des provinces et prenait des vacances avant de rejoindre l’Angleterre. Il s’était engagé pour Bath. En attendant, il tuait le temps au bord de l’eau. Avait-il regardé le quart de finale fatal à Colin Slade ? Avait-il remarqué la blessure de son concurrent ? L’histoire ne le dit pas vraiment. : «On vivait une journée entière avec des amis, une sortie très fructueuse d’ailleurs, onze kilos de poissons. C’est sûr, tout le monde sait que quand on part à la pêche, on prend des bières. Mon niveau physique n’était donc probablement pas à son sommet», confia-t-il. Stephen Donald n’est pas du genre à rester esclave de son portable. Il ne broncha pas quand une première sonnerie retentit : «J’ai pour habitude de ne pas répondre aux appels que je ne connais pas. En plus, j’avais sorti le numéro de Graham Heny de ma liste.» Gaule en main, bottes aux pieds, Donald resta fidèle à sa ligne de conduite. Qui donc pouvait chercher à le joindre ? Il se reconcentra sur la faune des eaux claires de la Waikato River avant d’entendre une nouvelle sonnerie quelques heures plus tard. Cette fois, c’était Mils Muliaina, arrière des All Blacks et des Chiefs, un ami proche. «Tu devrais peut-être commencer à répondre à ton téléphone, espèce d’imbécile, parce que tu seras à Auckland d’ici quelques jours», lui asséna-t-il. On imagine le visage de Stephen Donald, changer de couleur sur les berges de la Waikato River.

La "beavermania" s’empare de la Nouvelle-Zélande

À bien y réfléchir, on se dit qu’il pouvait encore prendre tout ça avec distance et philosophie. Se retrouver dans le groupe des All Blacks, c’était déjà énorme, mais il aurait très bien pu rester un remplaçant discret jusqu’au bout. Après tout, il n’entra pas en jeu en demi-finale contre l’Australie. Son premier rappel aurait pu déboucher sur quinze jours peinards.

Le jour où tout a vraiment basculé pour lui reste ce 23 octobre au moment où François Trinh-Duc asséna un gros plaquage à Aaron Cruden. La gravité de la blessure à l’épaule ne fit aucun doute. Dans sa cabine, le réalisateur de la télé néo-zélandaise commanda un plan rapproché sur Stephen Donald, encore vêtu d’une chasuble bleue. Il venait de se lever, en vrai professionnel pour esquisser un échauffement. Rien dans son langage corporel ne trahit la solennité de l’instant. Le plus incroyable, c’est que toutes les planètes se sont alignées pour lui offrir un destin christique, une résurrection en direct en mondiovision. Non seulement le match était plus que serré, mais en plus le demi de mêlée Piri Weepu buteur attitré avait manqué trois coups de pied. Stephen Donald entra donc sur la pelouse avec une responsabilité en plus sur les épaules. On voit d’ailleurs distinctement Piri Weepu lui glisser quelques mots à l’oreille, comme pour se décharger d’une fonction devenue trop pesante.

Quand, onze minutes plus tard (plus la mi-temps), Trinh-Duc (encore lui) fut sanctionné par M. Joubert, Donald se présenta tout de suite devant son capitaine McCaw pour se saisir du ballon. Une façon de prendre le taureau par les cornes, et de marquer son territoire. Ce titre, s’il devait arriver, serait vraiment le sien. Il ne pouvait pas imaginer combien ces trois points allaient peser lourd dans la balance. «Ce match pouvait être mon dernier avec l’équipe nationale, je voulais donc bien jouer et prouver que je suis un authentique All Black», dira-t-il plus tard.

L’histoire de Donald devint tout de suite mythique, déjà parce qu’elle apporte une part d’imprévu, comme un parfum d’antan sur ce rugby professionnel où tout doit être millimétré et anticipé comme pour un voyage spatial. Où en principe, on ne devrait pas passer d’une partie de pêche avec des packs de bière, à une finale mondiale. Un pied de nez à ce fameux «professionnalisme» dont on nous rabat les oreilles. L’un de ses meilleurs amis lui confia : «Ce que tu vis, c’est un film, mec !». Un film comme une adaptation du conte d’Andersen : «Donald, le vilain petit canard». On y trouve aussi une revanche sur un sort cruel, l’éternelle histoire du sauveur revenu de nulle part. Une histoire à l’eau de rose dont on ne se lassera jamais. Le lendemain Brett Donald, le père de Stephen, se réveilla dans un autre monde. Il était pourtant toujours à Waiuku, la ville d’enfance de Stephen. Mais dans la nuit, on avait rebaptisé sa rue "Beaver Boulevard", le panneau d’entrée était devenu «Bienvenue à Beaverville». Même le journal local avait changé son titre pour une journée : "Beaverville Post" au lieu de Waiuku Post. Beaver pour "Castor" dans la langue de Shakespeare, c’était le surnom de Stephen depuis l’enfance. Pendant une semaine, le pays fut pris d’une "Beavermania". «C’est fou comme les gens se sont identifiés à lui» confia Brett. Au pays des rugbymen sûrs d’eux et dominateurs, c’est un outsider qui fit la une des journaux.

Digest

 

Stephen Donald

Né le 3 décembre 1983 à Papakura

Poste Demi d’ouverture ou centre

Mensurations 1,74 m, 84 kg.

Sélections 23 avec la Nouvelle-Zélande entre 2008 et 2011.

Equipes professionnelles

Waikato, Counties Manukau, Chiefs, Bath (Angleterre).

Réagir