• Midi Olympique fête ses 90 ans
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Histoires de rugby

Le roman du midol

Notre bihebdomadaire fête aujourd’hui ses 90 ans, puisqu’il a vu le jour en septembre 1929. L’occasion pour nous de revenir sur ce quasi-siècle de journalisme, vêtu d’une improbable parure jaune. 90 ans de reportages, d’analyses mais aussi d’influence sur la vie du rugby hexagonal.

Le Midi Olympique ou l’art d’annexer une couleur, le… jaune. La couleur de l’or, des citrons et du soleil resplendissant continue de résumer le nom de notre journal dans certaines conversations. On achète et on lit le "Jaune" comme on s’échange parfois des marrons au sortir d’une mêlée, ou comme on s’envoyait naguère des "petits bleus" par télégramme. Oui, le "jaune" qu’on lit s’accompagne parfois d’un autre "jaune" qu’on boit, d’un "rouge" ou d’un "blanc" qu’on déguste. Depuis neuf décennies, le "jaune" dont on tourne les pages ou qu’on fait désormais défiler sur un écran aura rendu des gens tour à tour roses de plaisirs, rouges de honte ou verts de rage.

Produit unique ou presque

En 90 ans, Midi Olympique en a vu de toutes les couleurs. Mais sa longue trajectoire n’est pas tout à fait linéaire. D’abord, il ne parla pas toujours uniquement de rugby (il ne le fait que depuis le début des années 60). Et puis, sa destinée fut interrompue après une première "vie" de trois ans de 1929 à 1932. Une sorte de long galop d’essai. Le journal ressuscita en janvier 1947 pour ne plus s’arrêter. Il a même augmenté sa propre cadence à l’âge de 77 ans, en 2006 quand il se mit à paraître deux fois par semaine (depuis quinze ans, il multipliait les produits annexes). En 2011, malgré la révolution internet largement engagée, il battit un record historique de ventes : 163 000 exemplaires écoulés dans la foulée d’une finale de Coupe du monde injustement perdue par les Bleus.

Midi Olympique est un produit unique dans la presse française. Sortir une fois, puis deux fois par semaine en ne parlant que d’un seul sport, c’est une vraie gageure, hors football. Aucun autre organe de presse ne l’a fait durablement. Un concurrent direct "Rugby Hebdo", s’y essaya entre 2006 et 2008 avant de renoncer. Avoir en plus la prétention d’être "national" sans avoir son siège et sa rédaction à Paris, ça relève du pied de nez au Jacobinisme. Et pourtant, le titre réussit à prospérer en conservant son épicentre à Toulouse, bel exemple de décentralisation.

Quand l’élite et la base voisinent

La force de ce journal réside dans sa capacité à donner chaque lundi la totalité des résultats de tous les championnats français, de l’élite à la plus humble des séries. Le socle de son succès ne doit pas être cherché ailleurs que dans ce voisinage. Au moment des phases finales, tous les joueurs concernés de l’élite à la Fédérale 3 peuvent lire leur nom noir sur jaune. À l’heure des finales, ce privilège s’étend aux joueurs de séries. Il est d’ailleurs cocasse de penser que le journal national du rugby porte un nom totalement improbable et gravement inadapté. Il accole un terme limitatif sur le plan géographique (Midi) pour évoquer un sport qui, très longtemps n’eut rien à voir avec l’Olympisme. Allez comprendre où se situe la force de ce titre… C’est ce qu’on appelle le poids d’une marque.

Midi Olympique a connu des périodes très distinctes. Sa période antique (1929-1932) fut celle d’un journal multispsorts à vocation régionale. "Organe de défense du sport méridional" était son slogan. Il était dirigé par Raymond Bézanger et animé au quotidien par Jean-Jacques Pouech, de Saint-Gaudens, première plume du journal. Sa première une était partagée entre le rugby et la natation. Ce premier Midol se débattit pour traiter les soubresauts de l’époque : la France exclue du tournoi, le Treize qui débarque, la tempête provoquée par le club de Quillan. Précision, ce Midol-là… était blanc, trop pâle sans doute pour survivre à son troisième anniversaire. "Laissons passer la nuit, veux-tu, et attendons patiemment qu’un beau jour se lève," écrivit Jean-Jacques Pouech dans son éditorial d’adieu, d’au revoir plus tôt.

Le deuxième Midi Olympique naquit en 1947. Les temps étaient durs sur le plan matériel, mais les gens étaient avides de lecture. Les journaux pullulaient. Jean-Jacques Pouech avait lancé "France Olympique" sur du papier vert, il se tirait la bourre avec "Midi Sportif" teinté, lui de rose et financé par Fernand Laborie, un homme d’affaires toulousain qui avait fait fortune dans les assurances. Il jouera un rôle considérable dans l’histoire du Midol..

Les deux titres allaient vite fusionner pour ressusciter le fameux titre qui sonne si bien… et choisir la couleur jaune. Laborie détenait les cordons de la bourse, Pouech dirigeait la rédaction.

Le coup marketing de Pepito

Mais le nouveau "Midi Olympique" ne fut pas tout de suite un franc succès. Il végéta pendant quelques années autour des dix mille exemplaires vendus à Toulouse et dans sa périphérie, Agen, Auch et Carcassonne constituaient ses ultimes horizons. Puis il subit un électrochoc, la conjonction d’une idée de génie et d’un contexte géopolitique idéal. En 1948, débarqua un nouveau directeur commercial, Joseph Gonzalez dit Pepito. C’est lui qui comprit que Midi Olympique devait devenir national en s’appuyant sur un championnat qui, par sa complexité, servirait ses intérêts. Avec des formules à 80 clubs en première division (parfois plus), Midi Olympique avait une carte à jouer dans toutes les régions, de Toulon à La Rochelle. Joseph Gonzalez eut le culot d’écrire aux clubs en expliquant que s’ils voulaient qu’on parle d’eux, il leur faudrait dénicher un correspondant. "On vit ainsi des médecins qui faisaient de la prose sans le savoir, des directeurs d’impôts, des vétérinaires, mais aussi des bouchers et des instituteurs, même des curés. Les tirages augmentèrent lentement mais sûrement", rappelait Roger Driès, ancien journaliste qui fut le premier à reconstituer l’histoire du journal. Le fameux réseau de correspondants, atout majeur du Midol était né.

Mais le journal était distribué par La Dépêche et non par les NMPP. Pas facile d’atteindre les vendeurs de journaux hors du Grand Sud-Ouest. Plus fort encore, Joseph Gonzalez réussit à mettre la main sur un trésor, la liste de tous les dépositaires de presse de France. Il connaissait le président du Syndicat National qui était de Béziers. Il les contacta un par un. Tous acceptèrent de vendre ce journal jaune, sauf celui de Chambéry. "On a alors contacté le coiffeur qui était à côté et on lui a expédié vingt exemplaires par semaine. Il a fait un tabac ! À telle enseigne que le dépositaire vexé nous a menacés de poursuites pour vente illicite…" poursuit Roger Driès.

La crise des 465, vrai tournant

Ce coup magistral sur le plan commercial n’aurait pas eu les mêmes retombées sans le cadeau royal que fit l’actualité jeune hebdomadaire : la crise des 465. On résume l’affaire : les Britanniques poussèrent la FFR à supprimer le championnat suspecté de favoriser le professionnalisme. Levée de boucliers des clubs contre la Fédération du président Alfred Eluère, et soutien total du Midol à coups de titres ravageurs sur huit colonnes. C’est ce bras de fer très sévère qui a scellé l’image du Midi Olympique comme le "journal du rugby".... des "clubs" de rugby en fait, réunis autour de Georges Aybram, le président du Toec. Le Midol et sa rédaction de plus en plus étoffée leur servit de porte-voix et de tribune en inventant au passage les formules les plus efficaces "Les 465" justement, ou "La conjuration du Marignan", du nom d’une brasserie ou les "boss" se réunissaient. Le triomphe du journal fut total car il était seul ou presque (avec La Dépêche) sur ce créneau. Les journaux parisiens soutenaient plutôt la FFR. "Partez Monsieur Eluère ! Vous avez menti Monsieur le président !" Les manchettes pleines de testostérone ne faisaient pas peur à Jean-Jacques Pouech et surtout à un certain Raymond Sautet, jeune rédacteur en chef du genre bouillonnant. La crise des 465 a donc fait passer de l’ombre à la lumière Midi Olympique en lui faisant franchir le cap des cinquante mille exemplaires vendus par semaine. Sans championnat de quoi aurait-il bien pu disserter au fil des semaines ? Les clubs adoptèrent donc cet organe qui pourtant traitait encore de football, de boxe ou de vélo. Mais il avait sauvé leur raison d’exister. Il en paya un peu les pots cassés car la FFR le mit à l’amende pendant quelques années, en lui interdisant l’entrée de ses congrès par exemple.

Il est étonnant de constater que la rédaction de l’époque ne comptait aucun journaliste à plein temps. Écoutons Henri Gatineau, futur rédacteur en chef : "L’ossature de la rédaction était constituée des journalistes de La Dépêche. Nous n’étions que pigistes au Midi Olympique. En fonction de nos emplois du temps, nous faisions des articles tout au long de la semaine. Mais nous fabriquions le journal le lundi après-midi. Et il sortait le mardi." L’hebdomadaire n’appartenait pas à La Dépêche, mais il était imprimé et distribué par le quotidien toulousain. Le lien était donc très fort. Mais les têtes pensantes obtinrent une exception à cette règle de la double casquette : le recrutement de Georges Pastres, un Audois venu de Midi Libre. Il sera longtemps le seul journaliste à plein temps du "jaune", affecté à la zone que La Dépêche ne couvrait pas (il est décédé en 2014 à cent ans).

La crise des 465 avait donc transfiguré le journal qui à partir des années 60-61, abandonna les autres sports pour se consacrer sur le rugby ou plutôt les rugbys car on y traitait aussi du treize. Peu à peu la maquette du journal s’éclaircit, surtout les Unes avec des photos de plus en plus massives et des caractères frappants (pour les titres) et faciles à déchiffrer (pour les textes).

Le Midol continua à exercer son poids politique, même si la FFR garda une dent contre lui jusqu’en 1966, à travers ses deux marionnettistes, Georges Pautot et Annette Semon, puissants salariés qui dirigeaient de fait la Cité d’Antin. Magnanime, Midi Olympique se paya le luxe de soutenir René Crabos (premier joueur à être surnommé Napoléon), successeur d’Eluère. Le pauvre était la cible d’une cabale de la presse parisienne. "Restez René Crabos" tonna le jaune qui fut exaucé.

Quand le Midol faisait le XV de France

Le Midi Olympique se rapprocha du pouvoir fédéral après la révolution de 1966. Les "jeunes loups" Ferrasse, Basquet et consorts avaient le même âge que les chefs de Midi Olympique, ils les connaissaient bien. Les journalistes surent tisser des liens avec eux. "Nous n’avons jamais été amis, mais nous avons su marcher de concert dans l’intérêt du rugby. Attention, Raymond Sautet leur rentrait dedans. Il cassait la vaisselle, moi je recollais les morceaux. Mais Ferrasse considérait qu’on connaissait le rugby mieux qu’eux. Nous sommes même parvenus à leur faire changer d’avis, sur le rugby féminin par exemple. Au départ, Ferrasse était contre", explique Henri Gatineau. Celui qui fut rédacteur en chef de 1984 à 1989 a même touché au Graal suprême puisqu’il lui arriva souvent de faire lui-même l’équipe de France (bonjour les scoops). Guy Basquet avait plus confiance en lui qu’en ses émissaires, dont il avait peur qu’ils favorisent trop leur club de cœur. Il passait donc un coup de fil décisif à la rédaction le dimanche soir. À une époque où les images télévisées ne circulaient pas, le Midi Olympique était encore l’endroit où les performances des uns et des autres étaient centralisées. "Nous étions proches de la FFR, non parce que nous lui étions soumis, mais parce que nous pouvions la renseigner."

En 1973, le Midi Olympique vécut un nouveau tournant. Fernand Laborie décida d’imprimer lui-même le journal. Le journal quitta le giron de La Dépêche, l’exil dura cinq ans. Les journalistes durent abandonner leur double casquette. Ils furent donc embauchés par Midol pour se consacrer exclusivement à lui. Le journal y gagna en professionnalisme. "Nous avions désormais le temps de le chiader, à songer à sa confection du lundi au dimanche", explique Henri Gatineau. Quand en 1978, le groupe La Dépêche décida carrément de l’acheter, Jean-Michel Baylet décida de lui laisser cette autonomie.

Une nouvelle vie se déroula au service d’un rugby qui peu à peu se modernisait et se médiatisait, via une télévision de plus en plus friande. Le journal poussa bien sûr pour la création de la Coupe du monde, événement historique qui devait faire passer le rugby dans une autre dimension.

Les années 80-90 cornaquées par Henri Nayrou furent celle de la démultiplication du Midi Olympique avec la création des "produits annexes", source de revenus supplémentaires. Le hors-série Rugbyrama, en 1988, le Midol Mag mensuel en 1991, l’Atlas de la Coupe du monde toujours en 1991 en collaboration avec Libération. Un bijou qui fit date. Midi Olympique commença alors à se comporter comme une vraie "marque". Mais il continuait à traiter les affaires ancestrales, comme cette énorme crise fédérale de 90-91, la fin de l’ère Ferrasse. Il faut relire le "Journal de la Crise" sorte de Midol dans le Midol qui décryptait les frémissements et les craquements de toutes les tendances. Du grand art journalistique, écrit par des renards de la plume pour des vieux briscards et accessoirement pour des lecteurs qui se régalaient (tout en jurant le contraire). On notera aussi qu’en cette période de modernisation, le Midi Olympique renforça parallèlement son ancrage dans le monde amateur avec la création des pages d’Ovalie, avec de vrais articles avec photo pour les clubs de Fédérale et des Séries.

Le journal avait senti venir l’inéluctable, l’autorisation du professionnalisme concrétisée durant l’été 1995 saluée comme un pas en avant, avec de-ci de-là une pointe de nostalgie, un séisme en tout cas. Même topo par le passage à la poule unique en 2004, un nouveau virage. Tout devint plus clair. La Coupe d’Europe aussi fut saluée comme il se doit avec ces matchs de phases finales supplémentaires qui tombaient du ciel. A priori, ça ne se refuse pas (même si depuis, les chiffres ont montré que le championnat fait vendre davantage de journaux).

Jacques Verdier, rédacteur en chef, comprit que le journal avait tout à gagner avec ce nouveau sport, de plus en plus intense, et de plus en plus élitiste joué par des gladiateurs body buildés, dans des stades modernes et, étonnamment de plus en plus remplis avec des mises en scène parfois dignes de comédies musicales.

Le journal devint à ce moment-là proche du club le plus novateur du moment, le Stade français, club parisien tombé dans l’oubli, mais ranimé de fond en comble par Max Guazzini, Monsieur Loyal venu des médias et du show-business. Le journal lui consacra une Une magistrale le jour où il remplit le Stade de France pour une rencontre de la phase régulière. Le simple chiffre de l’affluence fit office de manchette : "79 502".

Oui, l’hebdomadaire toulousain devint presque parisien dans ces premières années du XXIe siècle. C’est quand même un journaliste du "Jaune", le mousquetaire Philippe Oustric qui, dans un élan d’amitié présenta à Max Guazzini, celui qui deviendrait son entraîneur emblématique : Bernard Laporte. Difficile d’être plus au centre des connexions surtout quand on se souvient que Laporte fut nommé par la suite sélectionneur du XV de France. Midol ne fit rien pour s’opposer à la reconduction de son mandat en 2003 malgré la demie de Sydney. Des voix le lui reprochèrent, mais en 2004, Laporte dégaina, un nouveau grand chelem, comme un remerciement.

C’est après tout le destin d’un journal spécialisé que de voir ses plumitifs se lier aux acteurs de ce jeu. Henri Gatineau le fit avec Ferrasse, et Basquet. Jacques Souquet (ancien arrière de Foix puis entraîneur de Tarascon) fut aussi très proche de Jean-Claude Skrela, coach du XV de France.

Les fulgurances de Jacques Verdier

Bien des choses ont changé depuis la crise des 465. Midi Olympique a encore des lecteurs par milliers, mais il se débat dans un univers de science-fiction dont internet est la matrice, les réseaux sociaux, facebook, instagram, facebook, twitter, you tube propagent sa parole et son influence à toutes les extrémités de la toile. Souvent gratuitement. Mais bonne nouvelle, son édition numérique payante (compromis des charmes du passé et de ceux de la modernité) a aussi trouvé sa voie. Ses utilisateurs se comptent désormais par milliers. L’influence du Jaune n’est pas encore tarie. Comme un hommage on repensera à celui qui l’incarna si bien pendant vingt ans, Jacques Verdier disparut brutalement en décembre 2018. Il avait le don de peser sur le cours des choses : à quatre reprises au moins, il nous en fit la démonstration, chaque fois sur des fulgurances. Excédé par la succession des mêlées qui s’effondraient, il organisa à la va-vite les "assises de la mêlée" un vrai buzz et c’est vrai, les choses évoluèrent dans le bon sens (on trouva pourtant sur le moment qu’il en faisait trop).

En 2016, il organisa dans une improvisation totale un sondage fait par ses propres journalistes qui révéla que Laporte candidat à la présidence de la FFR était en train de faire une percée dans l’opinion des présidents de club (précisons qu’ils n’étaien( pas en service commandé, les rapports du journal avec Laporte n’étaient plus les mêmes que quinze ans auparavant). Au printemps 2017, il lança à la va comme je te pousse le projet un entretien croisé avec les deux candidats au second tour… de la présidentielle. "Ils ne répondront jamais", pensait-on. Les deux dirent oui en moins d’une semaine. Difficile de mieux sacraliser son journal. À l’automne suivant, il choisit de mettre en exergue les défauts de la candidature de l’Afrique du Sud en vue du Mondial 2023. Scandale, tollé, contestations : "Pour qui se prend-on ?" Hasard ou pas, c’est la France qui décrocha le pompon.

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