• David Kirk
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Histoires de rugby

Un jour, une histoire : Naissance d'un trophée

La Coupe du monde a vu le jour à Paris en mars 1985, après une session historique de l’International Board devenue World Rugby. retour sur un vote décisif et sur une période où le conservatisme du rugby fut débordé par des forces souterraines.

Elle nous apparaît aujourd’hui comme une évidence. Mais elle a mis 116 ans à voir le jour. La Coupe du monde de rugby a longtemps fait figure de serpent de mer. La discipline vivait au rythme de compétitions atypiques (tournées, tournoi, championnats) lui conférant un certain charme, romantique pour les uns,agaçant pour les autres, mais garant de l’esprit « amateur », la vertu cardinale. Tout s’est accéléré dans les années 1980 quand le sport le plus conservateur du monde, baissa la garde, rattrapé par la modernité. Jusqu’alors, l’International Board avait mis au panier tous les projets qui lui étaient adressés. En plus, la règle du vote à la majorité des trois-quarts limitait toute évolution.

Un projet privé qui met le feu aux poudres

Mais à partir de 1983, une lame de fond se leva et personne ne put contenir la lave qui bouillait dans les entrailles du rugby. Ça devait sortir. Le geyser prit la forme d’un article de Peter Jackson, dans le Daily Mail. Ce limier de la presse britannique balança une bombe en avril 1983 : un promoteur australien était en train de contacter les meilleurs joueurs. Son nom : David Lord. Il voulait monter un circuit pro avec plusieurs équipes créées de toutes pièces. Peter Jackson avançait aussi des chiffres ahurissants : 200 joueurs contactés pour 100 000 livres sur trois ans, un énorme budget de 20 millions de livres, les cigarettes Benson and Hedges comme sponsor. Ce scoop, il l’a obtenu dans un pub de Cardiff en bavardant avec un ancien international gallois, Bobby Windsor, un peu grisé. David Lord avait envoyé des émissaires partout, y compris en France pour proposer à Jean Liénard, entraîneur truculent de Grenoble, de composer une sélection de 25 joueurs. Le nom de cet émissaire : Graham Mourie, ancien capitaine des All Blacks. Lord vint même à Paris en personne pour tester l’intérêt des médias français.Il rencontra Pierre Salviac, commentateur des matchs du XV de France sur Antenne 2. Celui-ci fit dans la foulée un sujet au JT de 20 heures. Puis, provocateur, il lança sur le plateau de Stade 2, geste à l’appui : « Le rugby pro existe. La preuve, je porte la cravate de David Lord. »
C’est ce projet Lord qui a tout débloqué. Il paniqua tellement les caciques de l’IRB qu’ils furent contraints de sortir de leur conservatisme. Pour bien comprendre cette menace, il faut saisir l’arrière-plan géopolitique, avec des Sudistes très motivés à l’idée de secouer le mammouth. Les Néo-Zélandais se sentaient les meilleurs du monde sans en retirer grand-chose, les Australiens commençaient à briller. Ils voyaient à leur porte la puissante Ligue Treiziste lorgner leurs plus beaux talents. L’ARUet la NZRFU avaient commencé à accepter discrètement certaines revendications des joueurs. Ou bien ils ne les sanctionnaient pas trop quand ils franchissaient la ligne jaune. Il ne faut pas non plus oublier le rôle trouble de l’Afrique du Sud qui, victime du boycott, se vengeait en montant des équipes « pirates » pour accueillir des tournées sur son sol… Et pas gratuitement(en 86, les Cavaliers néo-zélandais feraient scandale).
Oui, l’idée d’une Coupe du monde flottait dans l’air. L’IRB fit un constat classique : « Quand les événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » Elle avait une obsession viscérale : garder l’amateurisme, doublée d’une hantise : que des forces extérieures lancent une vraie compétition mondiale qui siphonnerait leur élite. L’institution aurait alors perdu son contrôle absolu sur le jeu. La création de la première Coupe du monde a donc obéi à cette logique de survie. Ce fut une opération défensive. Elle bénéficia aussi de la frilosité naturelle de l’être humain. Car le projet de David Lord fit finalement pschitt ! Il ne put séduire les télévisions, finalement effrayées par son culot. Il déclara plus tard : « Je me suis heurté à un lobby moral. Le rugby pro terrifiait les décideurs et les acheteurs d’espace publicitaire. Les partenaires voyaient ça comme une offense aux valeurs qu’elles défendaient, celle du rugby traditionnel… » (cité dans « Rugby Pro, histoire secrète », Richard Escot, éditions Solar).

L’International Board sur la défensive

Pour les gars de l’IRB, le boulet était passé trop près. Ils étaient obligés de contre-attaquer. Albert Ferrasse avait déjà eu l’intuition avant même le renoncement de Lord. Elle lui était venue lors des tests France-Australie de l’automne 83, de ses discussions avec Nicholas Shehadie, ex-international devenu maire de Sydney, figure imposante, qui éprouvait une vraie fascination pour Albert. « Nous étions tombés d’accord. Mon idée était de faire une Coupe du monde sévèrement contrôlée par l’International Board, exempte de toute compromission. » Il se lança lors de la réunion suivante de l’IRB : « Messieurs, j’ai cogité sur un projet de Coupe du Monde » Silence. « Si dans mon for intérieur, j’espérais lancer une bombe, je dus déchanter. Très flegmatique, un dirigeant anglais me répondit : « Très bien, Albert continuez à cogiter...»

Tractations dans le TGV

Mais la pression s’intensifiait. Bras droit et traducteur de Ferrasse, Marcel Martin a toujours affirmé que deux autres projets privés étaient passés au même moment dans les mains des gouvernants de l’IRB qui les avaient qualifiés de « cirque ». Les forces souterraines poussaient, encore et toujours. (lire son livre « Coupe du Monde, Histoires connues et inconnues », La table Ronde). Le 25 juin 1984, l’IRB convoque une réunion exceptionnelle demandée par la fédération australienne. À l’ordre du jour : la volonté de « se protéger contre ceux qui voulaient créer des cirques sportifs ». Le Board commença par réaffirmer les règles sacro-saintes de l’amateurisme, pour « Protéger cet élément essentiel de l’esprit du jeu » avant d’ajouter : « Néanmoins, le comité doit débattre sur trois propositions d’étude pour une éventuelle création d’une compétition mondiale : une de l’Australie, une de la Nouvelle-Zélande et une de la France. » 
Albert Ferrasse fut un peu vexé de voir son idée ainsi annexéepar des anglophones. « J’avais marmonné : celle-là, c’est la meilleure ! Nos amis britanniques ne sont intéressés par les idées nouvelles que si elles viennent d’eux. » Henri Gatineau, ex-patron de Midi Olympique précise : « La vérité, c’est que son pote sud-africain Danie Craven lui avait dit : « Albert, votre proposition ne peut être acceptée que si elle est faite par un Anglophone. Je vais la faire revenir par un autre biais. » Voilà ce qui s’est véritablement passé. »
Dans l’ambiance feutrée de l’East India Sports Club de Londres, les manitous venaient de donner un coup de barre décisif. Ils votèrent une résolution qui demandait à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande de faire une étude de faisabilité sur une compétition mondiale ; avec rendu des copies pour mars 1985. Deux hommes furent désignés pour mener le projet à bien : Nicholas Shehadie (l’ami australien de Ferrasse) et le Néo-Zélandais Dick Littlejohn. On peut les considérer comme les « pères » de la Coupe du monde.
Le conclave de mars 1985, la veille d’un France-Galles était programmé pour la première fois à Paris. Il a changé pour toujours la face du rugby. Le Board réunissait les huit nations majeures représentées chacune par deux individus. La France l’était par Albert Ferrasse et par André Bosc, directeur du trafic marchandises de la SNCF. (Marcel Martin était omniprésent en tant que traducteur de Ferrasse). Il s’était fait prêter le siège de la Compagnie Européenne des Chemins de Fer, près de la Tour Eiffel. La date correspondait au lancement du TGV et Bosc avait eu l’idée d’un voyage Paris-Lyon dans un wagon-salon avec étape gourmande dans la capitale des Gaules et possibilité de faire un tour dans la cabine de pilotage. On a souvent dit que les deux fédés du Pacifique étaient prêtes à passer en force et à organiser la compétition coûte que coûte. Toujours est-il que depuis deux mois Gehady et Littlejohn avaient fait le siège des huit votants britanniques (la presse baptisa ça le Nick and Dick Show). Ils s’étaient cassés le nez face aux Écossais inflexibles et chambreurs. « La Coupe du Monde devra me passer sur le corps », lui lança Gordon Masson, trésorier de la SRU. Les Irlandais avaient aussi fermé la porte sans en rajouter. Les deux nations pensaient qu’elles n’avaient rien à gagner à une modernisation du jeu. Mais Nick et Dick avaient senti des Anglais et des Gallois davantage à l’écoute même s’ils n’avaient rien promis. Officiellement, leurs fédérations restaient traditionalistes.

Kendall-Carpenter et Rowlands basculent

La logique annonçait un huit-huit, « conservateurs » britanniques contre Sudistes et Français « progressistes » car Albert Ferrasse avait obtenu l’assurance que les nations amies de la FIRA (Roumanie, Italie) seraient invitées. Il se rangerait sans réserve au projet. À 300 à l’heure, Marcel Martin avait bien manœuvré dans le train. À la descente, il y avait encore un repas à « l’Enclos de Ninon » près de la Bastille et Martin s’adressa derechef aux Sudistes : « Nous allons faire un bon repas. Ne le gâchons pas en discussions inutiles. Je vous annonce que la France vous soutient. »
 Dans le Midol de la semaine, l’Irlandais McKibbin interviewé par Henri Nayrou, avoué dans le civil, avait révélé un point capital : un examen poussé des règlements avait démontré que la règle de la majorité des trois-quarts n’était pas si évidente. Sale temps pour les passéistes. Le vote se déroula le lendemain, les débats et les chiffres n’ont jamais été rendus officiels. Aujourd’hui encore, les sources divergent. Une chose est sûre. Les « Oui » au Mondial l’emportèrent. De combien ? On ne sait pas vraiment. Certains disent 10 à 6, d’autres 8-6 et même 6-2. Une chose est sûre, les Écossais et les Irlandais furent contre, les Français pour, fidèles à leur parole. Pas certain que l’Afrique du Sud ait pris part au scrutin. Elle négociait une reconnaissance ou une invitation au moins symbolique, malgré le boycott dont elle faisait l’objet. Mais il semble acquis que Dannie Craven et son alter ego sud-africain n’ont pas voté contre.
Le scénario le plus plausible reste le 10-6. Il suppose que l’Afrique du Sud a joué le jeu de la modernité, tout en sachant qu’elle ne vivrait pas la première édition. A-t-elle négocié l’organisation sur son sol du premier mondial postapartheid ? Sans doute.

La bascule s’est faite car deux hommes sortirent du cadre. L’Anglais John Kendall-Carpenter et le Gallois Keith Rowlands, deux anciens deuxième ligne internationaux de renom, s’étaient finalement rangés dans le camp des « modernistes ». À l’opposé de l’avis supposé de leur fédération. Par quoi s’explique ce retournement ? La conscience que le rugby business était devenu inévitable. Puis, en tant que traditionnels pilotes de ce jeu, leurs pays ne pouvaient pas risquer de voir un Mondial se lancer sans eux... Sans doute y avait-il aussi le sentiment que le Board trouverait là une belle source de revenus ? (Il ne disposait alors d’aucun moyen financier propre). Sauf instructions expresses, les votants étaient libres. L’anonymat du scrutin permit aussi à leur fédération de laisser planer le doute et de ne pas froisser leur base conservatrice.
Après quatre heures de palabres, la fumée blanche sortit. L’Australien Roger Vanderfield annonça que l’étude de faisabilité avait été acceptée et qu’un tournoi mondial se ferait en 1987 « à titre expérimental » avec la promesse qu’on ferait ensuite une étude pour bien vérifier que ce Tournoi servait les intérêts du rugby. Il fallait bien mettre les dernières formes et maintenir la notion d’amateurisme… Au moins pour dix ans.

Côté français, la moisson fut idyllique car l’anglophone Marcel Martin, ancien cadre de chez Mobil, fut nommé représentant à l’IRB à la place de Bosc. « Un poste de trésorier devait être créé puisqu’il y avait désormais de l’argent à gérer. On a fait un tour de table, certains connaissant mes diplômes et mon expérience professionnelle proposèrent mon nom qui fut accepté sans opposition. » La France se retrouvait avec le grand argentier de la planète ovale dans ses rangs. Il saurait où placer les revenus du Mondial, les faire fructifier et éviter les fiscs trop gourmands (île de Man, Pays-Bas, Irlande), se faisant ausi une solide réputation d’éminence grise. Sur l’échiquier mondial, ce fut un coup de maître pour la France de Ferrasse. Cocorico. 

L'argent ne fut pas tout de suite au rendez-vous

Il ne faut pas croire que le projet de Coupe du monde fut un succès immédiat. La première édition ne fut pas une grande réussite financière. Il y eut plusieurs raisons à ce relatif échec. Les organisateurs souffrirent d'abord de l'indifférence des télévisions européennes, y compris France Télévisions, à cause du décalage horaire. Elles ne versèrent pas grand-chose. En plus, le Board avait fait confiance à une société commerciale West Nally qui devait jouer les courtiers. Elle n'apporta pas grand-chose au final. L'IRB avait octroyé le rang de « partenaire-titre » à une société japonaise, KDD, qui versa près d'un million d'euros. Il y avait d'autres partenaires de rang secondaire. Mais la manne attendue ne fut pas très élevée. Heureusement, John Kendall-Carpenter avait eu la sagesse de demander à West Nally une garantie bancaire de 5 millions de dollars. Mesure décisive qui permit de sauver les meubles. Cette somme permit aux organisateurs de répartir une somme suffisante aux différents pays participants : 40 % aux deux pays organisateurs (Nouvelle-Zélande et Australie), 32 % aux huit nations du Board (4 % chacune y compris l'Afrique du sud qui n'avait pas participé mais qui avait su monnayer sa voix) ; 2 % aux autres nations participantes (Roumanie, Zimbawe, Japon, Fidji, Tonga, Etats-Unis, Canada, Argentine, Italie) et 10 % au Board lui-même. L'édition suivante en 1991, disputée en Europe fut nettement plus lucrative : 7 millions d'euros pour l'IRB (via ses sociétés commerciales) plus 12 millions d'euros pour les nations organisatrices qui gardaient les revenus de la billetterie. La machine était lancée.

 

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