• Thibaud Giroud, préparateur des Bleus
    Thibaud Giroud, préparateur des Bleus Patrick Derewiany / Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Entretiens

Giroud : « On ne rattrape pas les meilleurs en trois mois »

Débarqué au printemps dans les valises de Fabien Galthié, l’ancien préparateur physique du RCT, Thibaud Giroud, a bouleversé les habitudes de préparation à Marcoussis. Il l’affirme pourtant, malgré le travail effectué pendant trois mois : les Bleus sont encore en retard. C’est franc, honnête et pas toujours plaisant à entendre Mais Thibault Giroud a le bon goût de proposer des remèdes à son diagnostic.

Au début de l’été, vous disiez dans une interview à L’Equipe que le retard physique des Bleus était important sur les autres nations et que le temps imparti ne suffirait peut-être pas à le combler. Quel est le bilan, à une semaine d’affronter l’Argentine ?

Ce que j’avais dit au départ était assez juste. Tous les quatre ans, le rugby français se réveille et se dit qu’il va se servir de la préparation à la Coupe du monde pour rattraper le retard sur les autres nations. C’est faux. Quand vous faites une course à vélo, si votre vélo prend du retard sur les premiers, pour revenir, il faut que les premiers s’arrêtent. Or, ce n’est pas le cas.

Le vélo distancé peut aussi accélérer pour refaire son retard…

Sauf que les autres, devant nous, travaillent aussi et ils travaillent dur. Il serait utopique de dire qu’en trois mois de préparation, on a rattrapé ce que font les meilleures nations depuis des années.

Pourquoi un tel retard ?

On va parler de plein de choses. Du championnat, de l’arbitrage, de la culture. Mon parcours professionnel a été plus long chez les Anglo-Saxons que dans les clubs français. J’y ai appris ceci : nous avons en France de super joueurs, de valeur au moins égale avec ce qu’on trouve ailleurs. Mais notre niveau d’exigence est nivelé. (Il déplace ses mains vers le bas)

Est-ce un problème d’individus ou de cadre de travail ?

C’est culturel. Notre cadre de travail est de qualité, nos clubs mettent plein de bonnes choses. Mais l’exigence culturelle des Français est inférieure à celle des Anglo-Saxons. Ce n’est pas vrai que dans le rugby. C’est dans tous les sports et globalement dans notre société. Et cet écart commence très jeune. Or, quand un joueur commence à être exigeant envers lui-même à 25 ans, il ne rattrapera pas toutes les années précédentes.

Quoi d’autre ?

Le rugby français a trop longtemps travaillé en silo. Il séparait le travail athlétique du rugby. C’était deux entités différentes, dissociées. Cela donnait à la préparation physique une dimension scientifique, tant mieux. Mais cela lui donnait aussi une approche généraliste, jamais spécialisée sur les exigences du rugby. La dimension athlétique doit pourtant être adaptée aux exigences de son sport. En France, ça n’a pas toujours été le cas. À une époque, on faisait faire des 2 000 mètres ou 3 000 mètres au cinq de devant. À quel moment va-t-il produire ce type d’effort sur un terrain de rugby ? Jamais. L’exercice n’avait pas de sens. On a évolué et heureusement.

Pourquoi notre retard persiste-t-il ?

Il y a le problème de notre championnat. Notre Top 14 est très long, avec peu de plages de développement. Aujourd’hui, un joueur international a trois semaines de vacances véritables. C’est évidemment trop peu. Les seuls moments pendant lesquels il peut se développer athlétiquement, c’est lorsqu’il est blessé.

Les joueurs le disent et le regrettent.

Ils ont raison. Quand vous comparez avec le championnat anglais, le plus proche du nôtre, structurellement, vous voyez qu’eux trouvent des solutions pour que leurs joueurs aient le temps d’évoluer et de progresser.

Comment ?

Déjà, il n’y a que douze clubs dans leur championnat, donc moins de matchs. Ensuite, ils se sont rendu compte que les données athlétiques de leur championnat n’étaient pas en phase avec celles du rugby international. Ils ont donc décidé de changer leur championnat. Ils ont adapté leur arbitrage, ils ont fait évoluer leur jeu. Dernière chose : la RFU (fédération anglaise) paye directement ses joueurs internationaux. Ce qui permet à Eddie Jones, l’actuel sélectionneur, d’exiger des critères de performance physique de ses internationaux. C’est contractuel. Les clubs n’ont pas le choix, ils doivent se plier à ces exigences.

Le contrat changerait tout ?

En France, la FFR s’en remet au bon vouloir des clubs. Ils jouent le jeu, je le sais. Ils font de leur mieux. Mais leur intérêt premier reste la performance du club, ce qui diffère parfois de l’intérêt du XV de France. Dans ces situations, le club impose la direction qui l’arrange. Et encore une fois, je le comprends, c’est normal. Il est l’employeur. Mais c’est le XV de France qui en paie les frais. Il n’a pourtant pas besoin de cela. En termes d’exigence, le niveau international est à des années-lumière du Top 14. Ce n’est pas le même sport. Pour y réussir, il faut réunir toutes les conditions. On ne le fait pas. Et on se retrouve dans cette situation, à tenter de rattraper notre retard en trois mois.

N’y a-t-il pas eu de progression de vos joueurs pendant l’été ?

Bien sûr que si, leur progression athlétique a été énorme. Pendant trois mois, on les a eus tout le temps avec nous, jour et nuit. On a pu les mettre dans un cadre pour développer des qualités transférables sur le terrain et adaptées au rugby international. La vitesse y est prépondérante, la capacité à répéter des efforts à haute intensité aussi. Il a donc fallu que beaucoup de joueurs perdent du poids. Tout ceci est contraire au Top 14, qui prospère sur de la collision directe, où on cherche à développer la puissance absolue des joueurs. Cette période de préparation a donc été bénéfique pour les joueurs, heureusement, pour les préparer au niveau international. Mais la bonne question, c’est de savoir ce qu’on va faire après la Coupe du monde. Les quatre années qui suivront, il faut absolument trouver des solutions avec les clubs, que ce travail entamé en juin ait une suite.

Vous parliez en ouverture d’un problème culturel. Un préparateur physique en France est-il une nounou, qui doit surveiller chaque séance que les devoirs sont bien faits ?

Oui mais pas seulement. Il y a aussi un problème générationnel qui se pose. La génération française actuelle doit toujours être stimulée. Il faut sans cesse trouver de nouveaux leviers pour maintenir son niveau d’exigence élevé. À la base, il est assez fluctuant. Suivant le moment, il faut gueuler ou être proche, faire du sérieux ou du ludique. Les Français, et encore plus la génération qui arrive, réclament beaucoup de variété dans les exercices proposés. Sinon, ils s’ennuient un peu et leur niveau d’exigence baisse.

N’était-ce pas déjà le cas avant ?

Je ne crois pas. Les groupes savaient aussi mieux s’autoréguler et se gérer, en autonomie. J’ai connu une génration avant 2010 où les mecs étaient des leaders qui ressortaient et qui cadraient le groupe sur la performance, sur l’exigence. Ça a pas mal changé.

Votre discours est inquiétant…

Parfois, j’ai l’impression de travailler sur un sport individuel. Le rugby reste un sport collectif mais les groupes ressemblent de plus en plus à des sommes d’individualités. Ce n’est pas une critique. C’est juste la photographie réelle de notre situation actuelle. On avance comme ça.

La période de préparation vous a-t-elle déçu, sur les comportements ?

Non, absolument pas. Au contraire ils se sont envoyés comme des fous et je leur tire mon chapeau. Depuis le 25 juin, je leur ai beaucoup tapé dessus et ils n’ont pas râlé, ils ont tout donné. Avec le programme que je leur avais concocté, j’avais vraiment peur qu’il y ait un blocage venant des joueurs. D’autant que le changement par rapport à ce qu’il se passait avant était immense.

Vous êtes-vous appuyé sur l’existant ou êtes-vous reparti d’une page blanche ?

J’ai presque tout changé. À 95 %, c’était nouveau pour les joueurs. Les choses étaient très claires dès le départ avec la FFR : si je venais, c’était avec mes idées et ma méthode. Si ça ne leur allait pas, pas de soucis, je restais dans mon club. Je suis venu. Et dès le jour 1, j’ai imposé ma vision et mon projet.

Sur quels axes avez-vous appuyé ?

Pour avoir un bon jugement, il faut comparer avec ce qui se fait ailleurs. Or, quand je suis arrivé, j’ai constaté que l’équipe de France avait surtout une culture de comparaison relative, donc par rapport à elle-même. "Il y a trois mois, j’étais ici. Aujourd’hui, je suis là. J’ai donc progressé de 20 %. Super !" Ça, ce n’est pas trop mon truc. Je préfère une comparaison absolue, par rapport à ce qui se fait ailleurs. En arrivant, j’ai donc commencé par collecter les données des cinq ou six meilleures nations du monde.

Y avez-vous accès ?

Cela fait vingt ans que je fais ce métier. J’ai mes réseaux.

Mais ces données ne sont-elles pas entourées d’un grand secret, pour toutes les nations ?

Si, elles le sont. Mais je le répète, j’ai un peu de réseau. Je me suis démerdé. Je les ai récupérées.

Qu’en est-il ressorti ?

Que nous étions en retard sur la vitesse et sur l’énergétique. Dès qu’on jouait au rugby, nous n’allions pas vite, nous n’étions pas endurants et nous étions incapables de maintenir une intensité élevée. Du coup, on passait notre temps à défendre, puisque nous étions incapables de tenir le ballon sur de longues séquences. Nous étions aussi faibles sur l’accélération, alors que c’est un point essentiel du rugby d’aujourd’hui. La majorité des essais sont marqués sur ces changements de rythme, après des ballons de récupération. Sur tous ces points, nous étions faibles. Dans mon travail, j’ai ciblé ces secteurs du déplacement, avec des choses transférables le plus vite possible sur le terrain, qui donneraient très vite des résultats sur le jeu pratiqué. Il fallait aller vite et que ce soit efficace. C’est aussi pour cela qu’il fallait, à la base, choisir une population de joueurs adaptés à ce travail. Pour gagner du temps.

Des joueurs ont-ils été soumis à des impératifs de perte de poids ?

Oui, spécialement dans le paquet d’avants. Ce qui est intéressant de nos jours, c’est qu’on est capable de faire perdre 7 kg ou 8 kg à un joueur sans qu’il perde en puissance et en force du train moteur. Il gardera ces critères intacts mais sa capacité à répéter les déplacements va être grandement accrue. Regardez ce qui se fait ailleurs : dans le cinq de devant, les joueurs ne sont plus des monstres de "tuning" physique. En revanche, sur la répétition des tâches abattues sur le terrain, ce sont bien des monstres. Ils se déplacent beaucoup et longtemps, ils vont vite. Dans le jeu sans ballon, là où beaucoup de différences se font, ils nous sont aussi très supérieurs. On a repris les données du dernier Tournoi des 6 Nations : les joueurs du cinq de devant français se déplaçaient, sans ballon, 5 à 6 km/h moins vite que leurs meilleurs adversaires dès que la séquence de jeu s’allongeait.

C’est gigantesque !

Oui, c’est énorme.

Cet écart est-il comblé ?

Je l’ai dit au début : ces trois mois de préparation ne suffiront pas à combler tous les écarts. Mais nous sommes aujourd’hui beaucoup plus performants qu’avant de commencer.

La Coupe du monde commence dans une semaine. Peut-on réellement planifier un pic de forme pour le jour J ?

Je n’y crois pas. Pas en sport collectif. En sport individuel, oui. En athlétisme, ils sont capables de cibler une compétition et un jour précis. Mais je travaille sur un groupe de 31 joueurs. Ce ne sont pas des robots, chacun est différent. Un pic de forme collectif au jour J, ça me paraît donc impossible. On travaille surtout pour générer une période de bonne forme.

Quand l’avez-vous programmée ?

Elle doit débuter pour l’Argentine. C’est évident. Nous ne sommes pas une nation qui peut se permettre de planifier sa meilleure période pour les phases finales. Nous ne sommes pas les All Blacks, assurés de sortir de la poule. Nous, nous avons surtout besoin de vite gagner des matchs. Gagnons le prochain, ce sera déjà bien. Et ensuite, on fera en sorte de gérer les volumes d’entraînement pour garder de la fraîcheur.

Comment s’y présenter en pleine forme ?

Nous avons continué de travailler très fort pendant les semaines de préparation des matchs amicaux. Désormais, on va réduire. Il reste une opposition ce vendredi, face à un club japonais de Yamaha. Ensuite, l’intensité des entraînements va se réduire. Leur volume, surtout, va beaucoup se réduire. L’idée est d’arriver avec le plein de fraîcheur pour le premier match. Et ce n’est pas que physique. En réduisant les volumes d’entraînement, on veut que les joueurs aient la dalle, qu’ils aient envie de jouer au ballon.

Si le temps imparti ne vous permettait pas de combler complètement le retard, le déroulé de la préparation vous satisfait-il ?

Oui. On peut toujours se remettre en questions mais, déjà, nous avons eu assez peu de joueurs blessés. Je leur ai vraiment demandé une grosse intensité de travail, pendant presque trois mois. C’était le parti pris d’avancer vite et fort. Mais c’est une méthode qui fait généralement beaucoup de casse. J’avais prévenu, dès le départ, que toutes les nations passées par cette préparation ont connu cette casse. Ce ne fut pas vraiment notre cas. Tant mieux. Ensuite, est-ce que la préparation me satisfait ? J’ai atteint les objectifs que je m’étais fixés. Mais je sais aussi qu’on est toujours content de soi quand on termine une prépa. C’est le moment où tout est beau et joli. La seule vérité, c’est pourtant de gagner des matchs. Si on perd, on pourra raconter la messe, ça n’y changera rien. On pourra bien expliquer à tout le monde qu’on avait pourtant bien travaillé cet été, le grand public s’en foutra. Et il aura raison. La seule vérité, dans le sport de haut niveau, c’est de gagner. Je vous dirai après le Mondial si notre préparation s’est bien passée.

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