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Entretiens

Ledesma : «Je n’ai pas peur»

Mercredi matin, dans la banlieue de Tokyo, au cours d’un long entretien d’une heure, l’ancien talonneur international a parlé du coude de Rabah Slimani, des genoux de Maradona, du XV de France et même de magie noire…

Comment se sont passés vos premiers jours au Japon ?

Nous avons d’abord atterri dans un tout petit village, à quelques centaines de mètres de la centrale nucléaire de Fukushima. Ce qu’ont traversé tous ces gens, là-bas, permet de mettre en perspective le stress accumulé pour un simple match de rugby : un mec me disait par exemple que le village avait été entièrement rasé par le tsunami de 2011. En quelques minutes, ces gens avaient tout perdu. Putain, vous vous rendez compte…

Vous jouerez néanmoins un match très important ce week-end. Comment jugez-vous les Bleus ?

Iturria en deuxième ligne, je m’y attendais. Ntamack en 10 ? Lopez n’a pas dû les convaincre, j’imagine… C’est une nouvelle équipe avec un nouveau système défensif : une rush défense très agressive sur le premier rideau, avec deux arrières au fond du terrain. Mais les points forts de l’équipe, ce sont les individualités. Cette richesse est dingue. Nous n’avons pas ça en Argentine.

À ce point ?

Des joueurs pros, nous avons trente ou trente-cinq sous la main. En ce moment, une nouvelle crise économique frappe le pays et je crois que nous n’aurons jamais l’argent pour avoir une compétition professionnelle. Au Japon, j’ai deux amateurs dans le groupe : Lucas Mensa et Felipe Ezcurra. C’est toute la différence entre nous et les autres équipes du Tiers 1.

Il y a quatre ans, vous étiez simplement l’adjoint de Michael Cheika en Australie. Les nuits sont-elles plus difficiles aujourd’hui ?

Un peu, oui. Il y a toute une part politique et médiatique qui n’existait pas dans mon précédent poste. Mais je ne vais pas chialer : je descends pas à la mine tous les matins.

Ledesma et Cheika au Stade français
Ledesma et Cheika au Stade français - Fred Porcu / Icon Sport - Fred Porcu / Icon Sport

Vous n’avez pas gagné un seul match lors du dernier Rugby Championship et restez sur une série de neuf défaites. Êtes-vous inquiet ?

ça me fait chier de ne pas gagner. Mais je sais aussi que cette équipe progresse, avance et qu’il y a un an, nous battions les Wallabies chez eux avant de vaincre à Velez une super équipe sud-africaine. Nous ne sommes pas largués.

Ce job est par nature très précaire. Avez-vous peur de le perdre ?

Pas du tout. Quand je travaillais avec Cheika, il me disait toujours : «Je ne suis pas inquiet car je n’ai pas besoin du rugby, pour vivre.» Je n’ai pas peur moi non plus. J’ai travaillé toute ma vie, j’ai une affaire de bétail avec mon père et je me suis préparé pour autre chose. Je vais vous dire : j’ai toujours été convaincu que je partirai avant qu’on me vire.

Vous avez fait quatre choix forts, en laissant Imhoff, Cordero, Isa et Herrera à disposition de leurs clubs. Pourquoi ?

En mars dernier, j’ai fait le tour des clubs français. J’ai expliqué à tous les mecs quels étaient les critères de sélection : à niveau sensiblement égal, je donnerai toujours la priorité au mec évoluant en Argentine. Cet été, j’ai essayé d’incorporer Cordero, Isa et Herrera. Ils étaient en fin de saison et on a dû les faire d’abord travailler physiquement. Ils n’avaient pas la caisse pour affronter les All Blacks. J’ai ensuite mis Herrera, Isa et Cordero contre l’Australie, on a perdu de justesse (16-10) mais ils ont un peu souffert. J’ai eu du mal à les intégrer à cette équipe qui joue ensemble depuis des mois, voire des années pour certains. Il y avait quelque chose qui ne fonctionnait pas.

Pourtant, ce sont tous de supers joueurs…

J’aimerais les avoir en Argentine, sous le maillot des Jaguares. Mais à niveau égal, je me devais de protéger mon équipe, mon système, ma Fédération. Et puis, les mecs ayant choisi de partir savent qu’ils mettent leur carrière internationale en danger.

Pour l’immense majorité, les trente Pumas sélectionnés passent leur vie ensemble. Est-ce un luxe pour un coach ?

Oui, même si une vie de groupe est quelque chose de fragile, qu’il faut savoir préserver, entretenir. Vous savez, mes joueurs passent plus de temps entre eux qu’avec leurs femmes ! Moi, les jours de pause, j’ai juste envie de me retrouver seul, je n’ai pas envie de voir leurs gueules ! (rires)

Mario Ledesma et Gonzalo Quesada
Mario Ledesma et Gonzalo Quesada - Sportsfile / Icon Sport - Sportsfile / Icon Sport

Vous avez choisi de ne pas emmener Gonzalo Quesada au Mondial, lui qui est à l’origine de l’épopée des Jaguares en Super Rugby. Pourquoi ?

Je vais mettre les choses au clair : «Gonza», c’est moi qui l’ai fait revenir au pays. Tous les deux, on se connaît depuis trente-cinq ans, nous avons grandi ensemble et il a toujours fait partie de mes meilleurs amis. Le problème, c’est que Gonzalo est un coach principal et pas un assistant. Quelle aurait été sa place, ici ? Comment aurions-nous fonctionné au quotidien ? Quelle voix les joueurs auraient-ils écouté ? Il ne fallait pas brouiller le message. La Fédération n’a jamais voulu qu’on fasse équipe. Dans leur tête, il fallait deux head coachs forts, le premier aux Jaguares, l’autre aux Pumas.

Revenons douze ans en arrière. Vous êtes alors le talonneur des Pumas, vous vous apprêtez à affronter les Bleus en ouverture du Mondial. Dans quel état d’esprit vous trouvez-vous ?

Deux semaines plus tôt, le XV de France a battu les Anglais à Twickenham, en match de préparation. Nous ? Nous avons vaincu péniblement la Belgique et tout part un peu en couilles, on a la tête pleine de doutes : «Nous sommes nuls, on n’y arrivera jamais.» Derrière ça, Gonzalo Longo (numéro 8, N.D.L.R.) et Martin Gaitan (centre) se blessent. Alors, on fait des réunions, on revoit le plan de jeu et on appelle des guérisseurs à la maison pour savoir si quelqu’un faisait de la magie noire contre nous.

Vous en connaissez des sorciers ?

Oui, un. Nous sommes assez superstitieux en Argentine. Bref… Un lundi matin, on s’entraîne et tout fonctionne, c’est incroyable. «Pam, pam, pam !» La confiance revient et plus on lit la presse, plus on monte en puissance.

Pourquoi ?

En France, tout le monde nous prenait pour des pipes, c’était génial. Le jour du match, dans les vestiaires du Stade de France, j’ai croisé Agustin (Pichot) et il m’a dit : «Viste, son petrificados. Tienen miedo.» («T’as vu ? Ils sont pétrifiés. Ils ont peur.») La suite, vous la connaissez.

Étiez-vous aussi détestables qu’ont bien voulu le dire les Bleus après ce match ?

Non… On ne chambrait pas plus que les Springboks ou les Blacks. En revanche, nous étions de vrais chiens : on défendait bien, on avait de bons gratteurs…

Il y a quelque chose d’affreux à commencer ce Mondial japonais par un France - Argentine. La vie ou la mort, c’est bien ça ?

(il soupire) Je suis quelqu’un d’assez pragmatique. Je ne me pose pas la question de savoir qui a mis ce match-là et pourquoi ou s’il y a un complot universel contre nous… Bon voilà, c’est un match important et malheur au vaincu.

Rabah Slimani, dont la tenue de mêlée est parfois contestée par les arbitres, sera titulaire à droite. Ferez-vous comme Steve Hansen, à savoir d’alerter le corps arbitral ?

Non. Rabah a connu une traversée du désert et derrière ça, il a fait des efforts. Mais disons la vérité : dès qu’il est sous pression, il baisse le coude et écroule la mêlée. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est connu.

Steve Hansen
Steve Hansen - Sportsfile / Icon Sport - Sportsfile / Icon Sport

Certes…

Vous oubliez de signaler que c’est moi qui l’ai placé à droite quand j’entraînais le Stade français (2011-2012). Au départ, Rabah ne jouait qu’à gauche. Et puis, un jour, j’ai parlé de son cas avec Roro (Rodrigo Roncero) : «Tu vois Rabah à droite ? Il est petit, il va être dur à bouger…»

Que vous a-t-il répondu ?

Tu parles, il était d’accord ! Il venait de sauver sa place à gauche le vieux ! (rires)

Vous avez connu quelques soucis en mêlé à l’automne dernier. Avez-vous rectifié le tir depuis ?

J’espère ! Dans ce secteur de jeu, nous avons deux vieux (Juan Figallo et Nahuel Tetaz Chaparro) et, derrière, des mômes de 20 ans. Mayco Vivas et Santiago Medrano seront un jour des joueurs de classe mondiale mais ça prendra du temps.

Frédéric Michalak disait récemment sur les antennes de RMC : «J’ai vu une équipe d’Argentine très faible. Chez eux, seul Pablo Matera est un joueur de classe mondiale.» Cela vous a-t-il choqué ?

(Il éclate de rire) J’ai fait le Moscato Show, moi. T’as vu les conneries qu’il balance, Vincent ? Il ne dit pas un truc qui ait du sens. Je pense juste qu’ils étaient en train de rigoler. Franchement, je ne crois pas que Fred ait cette opinion là de nous. Si c’est le cas, il a dû oublier qu’il nous doit quelques cauchemars… Il n’a pas beaucoup gagné contre l’Argentine, si ?

Diego Maradona fut votre plus grand soutien en 2015. Va-t-il passer au Japon ?

Non. Maradona vient de reprendre un club (Gimnasia La Plata). Il s’est fait opérer des deux genoux, il a des prothèses et c’est un miracle qu’il soit encore en vie. […] Quand il a signé à La Plata, le club a connu 10 000 abonnés de plus en quelques heures. Ces socios n’ont même pas vu jouer Maradona ! Pourquoi cette magie persiste ? Hein, pourquoi ? Son mythe, c’est fou.

Vous l’aimez beaucoup ?

Oui, bien sûr. Après avoir perdu son premier match, Diego a comparé l’entraîneur du Racing (Avellaneda) à une danseuse de cabaret. Du coup, personne n’a parlé de la première défaite de Diego. Tout le monde a observé l’autre entraîneur et s’est dit : «C’est vrai qu’il remue beaucoup, sur le bord de touche…» Quel génie ! (rires)

La fin de votre collaboration avec Fabien Galthié, en 2014 à Montpellier, n’a pas été facile. Lui avez-vous reparlé depuis ?

Non. Il fait sa vie, je fais la mienne. Chez moi, cet épisode est cicatrisé.

La Ligue mondiale, imaginée par votre ami Agustin Pichot, ne se fera finalement pas. Cet échec met-il en péril les nations du Sud telles l’Argentine, la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou l’Australie, qui sont de grandes fédérations en souffrance économique ?

Je connais très bien Agustin et s’il a eu cette idée, je crois que c’était la bonne. Il ne lâchera pas le morceau, vous savez. La Ligue mondiale reviendra peut-être sur la table, qui sait…

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