• Jacques Chirac savait donner de sa personne. On le voit ici donner le coup d’envoi d’un match à Bort-les-Orgues en 1985.
    Jacques Chirac savait donner de sa personne. On le voit ici donner le coup d’envoi d’un match à Bort-les-Orgues en 1985. André Charles / André Charles
Publié le / Modifié le
Reportages

Chirac, le président qui tatait de l’ovale

Jacques Chirac est décédé jeudi dernier. Il n’était pas un énorme connaisseur du jeu mais il a souvent côtoyé le monde du rugby via la Corrèze évidemment. Retour sur une bête politique qui raffolait du contact avec ceux qui chaussaient les crampons.

Il ne faut pas aller trop loin dans les hommages. Jacques Chirac n’était pas vraiment un mordu de sports, il n’en avait jamais fait et s’en vantait. Il n’était pas un énorme connaisseur non plus, même si bien sûr, il savait rebondir à l’occasion des grands moments. La Coupe du monde de foot en 1998, les jeux Olympiques d’Atlanta qui le faisaient veiller pendant la moitié de la nuit (son appel à Jeannie Longo sur un portable, juste après sa victoire reste une image mémorable).

Mais Jacques Chirac, élu Corrézien, ne pouvait pas rester éloigné du rugby . Son père Abel avait d’ailleurs été international militaire, il était dit-on un vrai passionné. Mais jamais son fils ne chaussa les crampons. Jacques avait pourtant l’âge et le gabarit pour avoir fait la tournée de 1958 en Afrique du Sud, dans la peau d’un Momméjat ou d’un Barthe. 1 m 89, ce n’était pas si fréquent à l’époque. Son pote, l’éditeur Denis Tillinac reste le mieux placé pour parler de "Chichi" et du ballon ovale. "Le rugby, il connaissait un minimum, il maîtrisait à peu près les règles. Mais il n’avait pas un regard de grand spécialiste. À l’époque de la cohabitation avec Lionel Jospin, on disait Chirac aime les sportifs, Jospin aime le sport. Le premier avait un œil plus charismatique, le second plus technique. J’accompagnais Jacques Chirac pour les finales et les matchs internationaux, je lui décrivais les joueurs. En fait, le rugby exprimait pour lui les valeurs du Sud-Ouest, un certain art de vivre, un radical-socialisme dans lequel il se reconnaissait. Pour lui, au-delà d’une certaine limite, vers l’Est je ne sais plus laquelle - Montpellier ? Béziers ?- la politique, ça devenait autre chose.

Ussel, son vrai fief

Mais son club premier, celui pour lequel il avait vraiment mouillé sa chemise, c’était Ussel, le club de la Haute-Corrèze qui a formé les internationaux Noël Baudry, Pierre Chadebech ou Thomas Domingo. L’USU a même joué en première division dans les années 80, il est aujourd’hui en Fédérale 3. Son ancien président Jean-Pierre Dubois se souvient : "Ussel, c’est quand même là qu’il a commencé sa carrière. Il a été très proche du club évidemment, il se débrouillait pour nous trouver des partenaires parfois d’envergure nationale. Il a assisté à pas mal de matchs, parfois accompagné d’Albert Ferrasse. Il mangeait avec nous avant les rencontres, il saluait les joueurs après. Il parlait même à l’arbitre en lui expliquant en riant qu’il respectait sa fonction mais qu’il fallait faire en sorte qu’Ussel l’emporte. Quand il était maire de Paris, son influence était à son sommet. Après l’élection présidentielle, il a pris du recul." Mais on comprend mieux aujourd’hui la force d’une scène à laquelle a assisté en 2003 Didier Navarre, journaliste à Midi Olympique. Enlever de rideau de la finale Stade français - Toulouse, il avait vu la finale des cadets qui opposait Narbonne à Ussel. "Ussel avait été battu, mais il était allé dans les vestiaires pour parler longuement aux joueurs. Il s’était adressé à certains jeunes en leur expliquant qu’il avait connu leur père ou leur grand-père. Il avait été visiblement bien renseigné sur l’effectif, il leur avait remonté le moral en expliquant qu’il avait lui-même surmonté bien des échecs. Le moment était assez saisissant."

Son rapport au rugby était charnel, plus que technique. Évidemment, de par ses fonctions, il avait vu beaucoup de rencontres internationales. Notre génération l’avait découvert en tant que jeune Premier ministre (42 ans), dans la tribune officielle d’un France-Galles en ouverture du Tournoi 1975. En 1995, à la veille de sa présidentielle victorieuse. Il avait salué les deux équipes finalistes (Toulouse et Castres) en tant que maire de Paris et Thomas Castaignède stupéfiant d’aisance avait renversé les rôles en lui souhaitant bonne chance pour le match du lendemain. Un an plus tard, Chirac s’en était souvenu, il avait rendu la pareille au joueur toulousain surmontant ses préférences puisqu’en 1996, Toulouse affrontait Brive. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’avait pas de liens historiques très puissants avec le club plus prestigieux de son département. Le CA Brive n’était pas son jardin naturel. Il n’a jamais vraiment squatté le Stadium. "Il faut savoir qu’il avait des rapports très difficiles avec Jean Charbonnel, le maire de l’époque qui était pourtant gaulliste comme lui. Il était quasiment interdit de Brive à une époque", reprend Denis Tillinac. En plus, à l’échelle d’un indigène de la Corrèze, il y a un monde entre Ussel et Brive, cinq cents mètres d’altitude, un climat plus rude, des sapins plutôt que des chênes. Ussel ressemble au massif central, Brive tire vers le Sud-Ouest. Et puis, il ne faut pas oublier qu’autrefois, les clubs du même département étaient rivaux et ne cherchaient pas à créer de synergie. Brive, Tulle, Ussel : ce n’était pas la même chose.

Soutien discret, mais ferme à Brive

Mais Jacques Chirac savait vivre avec son temps. "Quand l’heure du professionnalisme a sonné, il s’est vraiment intéressé au CAB, il me demandait toujours comment ça se passait. Il tenait à ce que Brive reste un grand club." Quand l’élite du rugby française se fut sérieusement resserrée, Jacques Chirac comprit que le CAB devait rester comme le porte-drapeau magistral de son département. Déjà, il était très ami avec Patrick Sébastien, l’animateur-imitateur qui relança le club dans les années 90. Il œuvra efficacement en coulisses pour que le club soit repris par des entrepreneurs solides, Pierre Dauzier (qu’il avait auparavant propulsé à la tête de l’agence Havas) ou ensuite, Jean-Claude Penauille. "Il a joué un rôle c’est certain. Je ne sais pas lequel exactement. Même président de la République, il suivait les affaires corréziennes de près. Des gens s’en occupaient pour lui." poursuit Denis Tillinac.

En janvier 1997, il reçut les Brivistes champions d’Europe à l’Elysée, le deuxième ligne Eric Alegret, lui remit en toute décontraction une tunique noire et blanche, celle du capitaine Alain Penaud qui était absent à cause d’une blessure. Pour cause d’emploi du temps, Jacques Chirac n’était pas à Cardiff, il avait suivi le match à la télévision : "à quelques minutes de la fin du match j’avais commandé le champagne, et la bouteille est arrivée avec Sébastien Carrat qui a fait sauter le bouchon avec une aisance et une élégance tout à fait remarquable en marquant l’essai final", avait-il souligné. Ça faisait partie de son boulot, c’est vrai, il le préparait en amont, forcément, mais il savait parler aux champions, personne ne pourra le contester. "Il évoquait leur famille, de choses humaines. Alors que Jospin lui, me parlait de telle mêlée qui tanguait ou qui avançait, c’était une autre approche." ajoute Tillinac. Ce n’est pas Frédéric Michalk qui nous démentira. Il a posté un message émouvant sur les réseaux sociaux. Pour lui Chirac symbolisait sa première finale, en 2001 : "RIP M. Chirac. Sûrement l’un des moments qui m’aura le plus marqué, lorsque vous avez porté votre regard et encouragé un petit Toulousain de la cité d’Ancely." Jacques Chirac lui avait glissé : "Vous, vous allez faire une, très belle carrière rugbystique, on le sent."

À relire les déclarations et les témoignages des uns et des autres sur l’ancien président, on est frappé par une chose. Il parlait souvent de la politique comme un sport ou au moins comme une discipline à part entière, avec ses vertus et ses servitudes. Ça disait quelque chose de sa vision de l’action publique, plus motivée par le pragmatisme et l’adaptation que par les idées.

Il a proposé à Daniel Dubroca de se présenter

Au gré de ses contacts, des opportunités, Jacques Chirac avait frôlé le monde du rugby par bien des aspects, parfois imprévisibles. On se souvient de son incursion à Agen à la fin des années 80 quand, Premier ministre de la première cohabitation, il avait posé la première pierre, puis inauguré le centre de formation du SUA, aux côtés d’Albert Ferrasse et de Guy Basquet (lire La Dépêche du 27 septembre). Daniel Dubroca était présent et n’a rien oublié : "Ça nous avait surpris et touché qu’il soit là. C’était même extraordinaire. A priori, rien ne l’y obligeait." nous a-t-il confiés. À cette période Jacques Chirac plein de culot avait même tenté d’enrôler le capitaine du XV de France sous sa bannière. Il le reconnaît sans peine : "Oui, je l’ai rencontré à plusieurs reprises. Il m’avait notamment proposé une candidature aux législatives de 1988, dans la circonscription de Marmande. Mais je n’ai pas osé dire oui car j’avais d’autres projets. Chaque rencontre avec lui était si chaleureuse. Son état d’esprit collait avec les valeurs du rugby."

Voir les commentaires
Réagir