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Coupe du Monde

Le Japon face au typhon

C’est donc samedi dernier que le typhon Hagibis, l’un des plus puissants de ces cinq dernières années, a frappé Honshu, l’île principale du Japon. La Coupe du Monde, elle, vient d’écrire la page la plus démente de son histoire...

Ceux qui l’ont vécu disent que la bête est précédée par une houle de chaleur, une touffeur qui engourdit, accable. La pluie tombe par seaux. Le ciel est bas, très bas. Des points les plus hauts des villes, on ne distingue plus rien de l’océan, qui semble avoir été avalé par les nuages. Dans les supermarchés, les rayons ont été pillés. Ne restent, intacts ou presque, que les bouteilles d’alcool fort, les produits ménagers et quelques journaux. Dans les rues, vidées du bouillonnement qui les caractérisent au quotidien, des haut-parleurs crachent les consignes de sécurité traditionnelles : "Restez à l’abri. Si vous le pouvez, rejoignez le bâtiment le plus solide à proximité. Sinon, montez au plus haut étage de l’endroit où vous êtes." Des Français de Tokyo -qu’ils s’appellent Charles, Simon ou Robert- évoquent à ce moment-là, et sans forcer le trait, "une ambiance de fin du monde", un foutu décor de western spaghetti.

à 18 heures, ce samedi, un séisme de magnitude 5,7 s’invite dans la danse et la télé évoque, un temps, un risque de tsunami. Puis d’un coup, le ciel s’obscurcit, les vents deviennent plus violents, la pluie plus forte encore. Le monstre approche, drainant dans sa course spectrale (250 km/h de moyenne) des éclairs, du tonnerre et un vacarme à la hauteur de ses dimensions gargantuesques : généralement, l’œil d’un typhon mesure 100 kilomètres de diamètre ; celui d’Hagibis est trois fois plus gros. Dans sa poussive déambulation, il lui a donc fallu une heure, samedi soir, pour traverser Tokyo, renversant des voitures, arrachant des toitures de fortune, privant un demi-million de foyers d’électricité, forçant des dizaines de milliers de personnes à quitter leur maison pour se réfugier, hébétées, dans des édifices "en dur", comme on dit...

Des vagues de 17 mètres, des réfugiés, des morts...

Au Japon, le rugby est soudainement devenu accessoire. Au moment où Hagibis a frappé Honshu, l’île principale de l’archipel nippon, les drames de centaines d’êtres humains ont balayé le quatrième événement sportif de la planète. "J’ai 77 ans et je n’avais encore jamais vécu ça, témoignait à la chaîne NHK Hidetsugu Nishimura, un habitant terré chez lui, dans la grande banlieue tokyoïte. Pendant une heure, la maison a tremblé à cause du vent et de la pluie. C’était effrayant." Face à la même caméra, un vieillard de 93 ans, réfugié dans un centre d’hébergement de Tateyama, venait quant à lui de quitter son domicile parce que le toit avait été arraché par le vent.

à Nagano, au centre du pays, une voiture transportant une famille avait été engloutie par les flots après qu’un pont ait été emporté par une rafale à 230 km/h. Sur la cote Est, au Nord de Tokyo, des vagues de 17 mètres avaient frappé la cote, plaçant une nouvelle fois la centrale nucléaire de Fukushima (endommagée par le tsunami de mars 2011) en alerte maximale. à Chiba, dans la banlieue Est de Tokyo, un homme avait été retrouvé mort dans sa camionnette renversée. Non loin de là, à Kawasaki, un sexagénaire avait été découvert dans sa maison, noyé sous trois mètres d’eau. Au fil de ce funeste week-end, trente-et-une autres personnes perdraient donc la vie, quand une vingtaine restaient dimanche portées disparues, une centaine étant encore dans un état critique. Alors, ce soir de déluge où la télé nippone décrochait quelques instants du piétinement balourd du cyclone pour offrir à Sexton et ses camarades de Fukuoka une brève lucarne de célébrité à une heure de très grande écoute, on ne pouvait s’empêcher de penser que le spectacle sportif avait un côté totalement indécent, surréaliste voire déplacé en pareil moment et sur pareille terre. Quant aux grandes bâches érigées le lendemain autour du terrain d’entraînement par ce XV de France quelque peu parano pour masquer une composition d’équipe qui ne faisait plus vraiment mystère, on leur accorderait la place qu’elles méritaient : trois lignes.

Pendant 24 heures, le rugby a été relégué au second plan

Hagibis ? Et pourquoi, au juste ? Pour le baptême des typhons, c’est l’organisation météorologique mondiale qui fait autorité : celle-ci ne nomme une tempête qu’à la seule condition où ses vents dépassent les 120 km/h et sont accompagnés de pluies torrentielles. Les prénoms familiers à la région où se produit l’événement sont généralement privilégiés : Cindy et Katrina aux Etats-Unis ; Usagi, Kogula et donc, Hagibis, au Japon. En fait, ils servent à identifier plus rapidement les tempêtes dans les messages d’alertes, les patronymes étant pour la population plus faciles à identifier qu’une succession de chiffres ou des termes purement techniques. Jusqu’à 1979, l’OMM utilisait des prénoms féminins pour les catastrophes naturelles et des prénoms masculins pour les anticyclones. Jugée sexiste, la pratique s’est depuis arrêtée, favorisant aujourd’hui une alternance mathématique entre filles et garçons. Il est des combats ayant le mérite qu’on s’y attarde...

Ce week-end, Hagibis a donc contraint les Japonais à reporter les qualifications du Grand Prix de Formule 1 de Suzuka, au centre du pays. Il a aussi fait basculer la Coupe du monde de rugby dans un pan de l’histoire dont elle se serait probablement bien passée. à l’annonce du cyclone, trois matchs ont été annulés, le "Crunch" de Yokohama, le Nouvelle-Zélande-Italie de Toyota City et, sur la cote nord, dans cette petite ville de Kamaishi déjà détruite par le tsunami de 2011, un Namibie-Canada de plus modeste facture. Samedi matin, on a donc appelé Sergio Parisse, 143 sélections en équipe d’Italie et cinq Coupes du monde, contraint de dire adieu à l’événement majeur de son sport sur un coup de dé, une farce de l’histoire. Passée la rogne initiale (lire en page 4), le numéro 8 du RC Toulon avait semble-t-il pris la mesure de la tragédie qui s’était jouée devant ses yeux : "Je suis toujours en colère mais j’ai conscience que la vie de milliers de gens étaient en jeu, ce jour-là. La décision de World Rugby était la bonne. Les matchs de la journée de samedi ne pouvaient être disputés en l’état."

Au fil du week-end, les critiques, légitimes pour la plupart d’entre-elles (en vrac, on savait que l’événement serait disputé en pleine saison des typhons et les organisateurs du Mondial n’avaient prévu le moindre plan B...) se multipliaient pourtant à l’encontre de Brett Gosper, le directeur exécutif de World Rugby, de Bill Beaumont, le président, et de toute la nébuleuse à cols blancs qui les accompagne, où que ces deux hommes-là se promènent dans l’archipel. Au Japon, seul Eddie Jones se montrait finalement fataliste, assurant à ses "boys" qu’on ne pouvait "rien faire face à la puissance démente d’un ouragan" et que, bon an mal an, ces dix jours de récupération inattendus avaient pour lui tous les contours d’une aubaine. Les Bleus ? Privés du match dont ils avaient besoin pour se jauger, ils avaient de leur côté un temps songé à organiser un entraînement dirigé. La seule équipe ayant répondu favorablement à leur demande étant le Rugby Club du Palais, des avocats rugbymen en goguette au Japon, les coéquipiers de Guilhem Guirado durent finalement renoncer...

Le Japon compte ses morts

Dimanche, on a voulu appeler World Rugby pour savoir si la compétition reine sortirait indemne d’un tel orage. Brett Gosper est resté sourd à nos appels, nous expliquant via un intermédiaire que les circonstances ne se prêtaient pas encore à une déclaration officielle. Agustin Pichot, menacé au sein de l’institution par les Celtes de l’ancien monde menés par John Jeffrey, avait probablement d’autres chats à fouetter et n’a pas daigné répondre non plus.

Passé l’épisode du Japon-écosse, menacé d’annulation puis finalement maintenu, la fédération du Chardon, battue à la régulière dans ce Mondial, ne porterait plus plainte contre World Rugby. Les parents pauvres de la planète rugby, Canadiens, Namibiens et, dans une certaine mesure, Italiens, n’avaient de leur côté même pas songé à aller au clash : comme toutes les autres fédérations engagées, celles-ci avaient signé avant de disputer leur premier match au Japon le règlement de la compétition, lequel ne prévoyait le moindre report, la moindre délocalisation en cas de catastrophe naturelle.

Quelques heures après la funèbre marche du typhon Hagibis, on reproche pourtant encore à World Rugby d’être trop à cheval sur la règle, de ne savoir s’assouplir face à un événement exceptionnel. L’institution souveraine, elle, se réfugie derrière le règlement du tournoi : annulation, match nul et circulez, y a rien à voir. De son côté, le Japon compte ses morts et, tant bien que mal, panse ses plaies : ce dimanche, certaines rues de Tokyo sont toujours gorgées d’eau, les shinkansen (trains grande vitesse) garés à Shinagawa pataugent jusqu’au bec dans une flotte grisâtre mais à midi, le soleil a désormais chassé le monstre. "Les Japonais sont épatants, nous disait hier un ami. Ils n’ont jamais paniqué à l’annonce du typhon et s’en sont simplement tenus à leur plan. Si un tel truc avait débarqué chez nous, il aurait fait des milliers de morts..."

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