• "Le plan de jeu d’Eddie Jones est prêt depuis des mois"
    "Le plan de jeu d’Eddie Jones est prêt depuis des mois"
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Coupe du Monde

Giteau : "Le plan de jeu d’Eddie Jones est prêt depuis des mois"

Émigré au Japon depuis deux ans où il évolue avec l’équipe de Suntory Sungoliath, l’ancien Toulonnais aux 103 sélections avec les Wallabies a accepté de nous raconter sa vie nippone mais aussi son premier Mondial qu’il a vécu comme spectateur, du blues du rugby australien et de son ancien club, le RCT, qu’il n’est pas prêt d’oublier…

Jusqu’ici, que pensez-vous de ce Mondial 2019 ?

Comme beaucoup de monde, j’ai été super impressionné par l’équipe hôte de la compétition, le Japon. En fait, c’est la première fois de ma vie que j’assiste à une Coupe du monde en tant que spectateur. J’en ai connu trois en tant que joueur mais on ne se rend pas compte de la taille de l’événement, de l’engouement populaire, de l’excitation générale. Quand tu es international, tu as l’habitude de jouer dans des grands stades, des foules, etc. Sauf que tu n’es pas au milieu de tout ça, dans les rues ou autour des stades. C’est seulement aujourd’hui que je me rends compte à quel point le monde s’arrête autour de cet événement.

Êtes-vous déçu de l’élimination des Australiens ?

Je ne suis pas déçu par les efforts qu’ils ont déployés mais je suis déçu en tant que supporter. Je voulais qu’ils gagnent. Ils ont tout donné mais ils sont tombés sur plus forts qu’eux. L’Angleterre a su saisir ses opportunités, l’Australie ne l’a pas fait. Le résultat est logique.

Michael Cheika refusait d’avoir un plan B en disant que les Australiens ne voulaient pas pratiquer un jeu basé sur l’occupation et la défense… A-t-il raison ?

Je connais Michael et je sais qu’il avait un plan B. Moi, même quand j’entraîne l’équipe des moins de 7 ans où joue mon fils, j’ai un plan B. Le truc, c’est qu’ils ont tellement été dominés qu’ils n’ont pu l’exécuter. Il a dit ça pour partir au plus vite de la conférence de presse parce qu’il était très déçu et tout ce qu’il aurait pu dire n’aurait rien changé au résultat.

Auriez-vous titularisé Jordan Petaia en numéro 13 comme l’a fait Michael Cheika ?

C’était un super pari ! La preuve, il s’en est très bien sorti. Je suis sûr qu’il a appris beaucoup de choses aussi. à aucun moment, je ne l’ai senti dépassé par l’évènement ou le rythme de la rencontre. Il a tenté des choses et je suis sûr qu’il va être là pour longtemps.

Cheika quitte ses fonctions. Le rugby australien est-il à un tournant ?

Le classement mondial parle de lui-même ! Nous sommes tombés à la sixième place. Le rugby australien est déjà dans ce tournant. Il y a beaucoup de débats au pays pour savoir ce que l’on fait, comment on reconstruit, par où l’on commence… Il y a des tas de dirigeants plus intelligents que moi qui sont en train de plancher là-dessus. Je leur fais confiance. L’important, c’est que le noyau dur des Wallabies croit fort en ce qu’il fait. Et ça ira…

Êtes-vous inquiet par le fait que de jeunes comme Kerevi, qui n’a que 25 ans, quitte le pays pour s’engager trois ans avec une équipe japonaise ?

Pour tout vous dire, je suis plutôt content parce que Samu a signé avec mon club de Suntory ! Plus sérieusement, le phénomène n’est pas nouveau. Nick Cummings est parti tôt aussi, pour des raisons personnelles qui ne regardent que lui. Il y aura toujours des gens pour te jeter la pierre ou distribuer les bons points à ceux qui partent, ceux qui restent, ceux qui ne sont pas assez bons, etc. Chacun fait ses choix. Samu va partir et les lois sont ainsi faites qu’il ne va plus pouvoir jouer pour les Wallabies. Il y aura toujours quelqu’un pour le remplacer.

Y a-t-il un jeune joueur australien qui a retenu votre attention ?

Celui que vous avez cité tout à l’heure, Jordan Petaia. J’ai aussi beaucoup aimé la performance de nos piliers et talonneurs, qui sont encore jeunes et pleins de potentiel. En juin dernier, notre équipe de moins de 20 ans a battu les Baby Blacks, chose qui n’était pas arrivée depuis huit ans. Nous avons des talents qui arrivent. L’important est de prendre le temps avec ces jeunes. Ne pas les balancer tout de suite sur le devant de la scène et attendre trop d’eux trop vite. Nous avons ce problème en Australie : on s’enflamme vite sur les jeunes. Soyons patients.

Qu’avez-vous pensé de l’affaire Folau ?

C’est un grand talent de notre sport. Mais personne n’est plus important que l’équipe. Si on sacrifie le groupe ou ses valeurs pour un seul individu, on perd tout. La Fédération a pris une décision et elle s’y tient. Sportivement, nous y avons perdu, c’est une évidence. Mais au moins, le rugby australien défend certaines valeurs.

Avez-vous hâte des demi-finales ?

Et comment ! Ce sont les quatre équipes sur lesquelles j’aurais parié avec le tournoi… (il réfléchit) Enfin, j’aurais quand même mis la France aussi. On ne sait jamais avec eux. Quand on croise des supporters français avant une rencontre, ils ne savent jamais si leur équipe va faire un bon match ou non. Les Bleus ont fait cinquante minutes superbe, jusqu’au carton rouge de Sébastien Vahaamahina. Après cela, ils se sont accrochés mais les Gallois étaient premiers mondiaux deux semaines avant le début de la compétition donc…

L’Angleterre peut-elle battre les Blacks ?

Bien sûr. Et les quatre peuvent être champions du monde. Vous pouvez être certain que le plan de jeu d’Eddie Jones pour affronter les Blacks en demie est prêt depuis des mois. Cela dit, au vu des quarts de finale, mention spéciale à la Nouvelle-Zélande. La façon dont ils dominé les Irlandais était incroyable. Idem pour le pays de Galles. En novembre dernier, tout le monde les donnait perdants contre les Boks mais ils l’ont emporté (20-11 à Cardiff, N.D.L.R.). Si tu perds, tu rentres chez toi et tu rumines pendant quatre ans.

Qui peut gagner ?

L’Afrique du Sud progresse fort. Je n’ai pas envie qu’ils gagnent mais quand je compare leur premier match contre les Blacks à leur quart de finale, je trouve qu’ils ont sacrément cheminé. Ils paraissaient rouillés au début mais aujourd’hui, ils sont en place. Ce qu’ils ont fait contre le Japon est énorme. Ils avaient une pression immense en affrontant le pays hôte, quatre ans après Brighton. Mais ils n’ont pas tremblé.

Vous évoluez au Japon depuis deux ans avec les Suntory Sungoliaths, l’une des meilleures équipes. Le rugby professionnel au Japon, c’est comment ?

C’est top ! Et cela s’est vu au travers de la sélection nationale. En Top 14, la moitié d’un groupe peut être composé de joueurs étrangers. Certes, cela aide en Coupe d’Europe et ça rend le championnat excitant mais cela pénalise l’équipe de France et les jeunes. Au Japon, on ne peut mettre que deux internationaux étrangers et un étranger non international dans le XV de départ. Résultat, douze des quinze titulaires sont japonais. C’est la bonne formule pour développer les jeunes.

Avez-vous entendu parler du projet de ligue professionnelle japonaise ?

Oui mais on attend d’en savoir plus. Ce qui est sûr, c’est que les dirigeants doivent absolument profiter de l’effet Coupe du monde. Vous vous rendez compte que 65 millions de Japonais étaient devant leur télé pour le quart de finale ? C’est colossal. Si l’on arrive à capter ne serait-ce qu’un tiers de ces fans, on pourrait développer l’un des plus grands championnats au monde. Le seul problème que je vois, c’est qu’au Japon, on joue pour des entreprises, pas des villes ou des régions.

C’est-à-dire ?

Comment voulez-vous que les gens s’identifient à des entreprises ? Si tu es né à Brive ou à Toulon, tu supportes Brive ou Toulon. Au Japon, tu joues pour Toyota ou Suntory. Mais tu ne vas pas t’identifier à ces marques. Je joue pour Suntory mais on ne naît pas à Suntory. On boit la bière de cette marque, c’est tout. Et puis, on peut très bien conduire une Toyota… alors on supporte qui ? Le rugby japonais va devoir trouver le moyen de prendre les supporters aux tripes.

Avez-vous été frappé par la longueur et l’intensité des entraînements ?

Oui, et je dois dire que cela m’a pris du temps pour m’adapter. Physiquement, j’ai dû perdre du poids pour tenir le rythme. Je n’ai jamais été un gros gabarit mais quand j’étais à Toulon, je devais faire beaucoup de musculation pour tenir le choc du Top 14 et peser sur la ligne d’avantage. Ici, le rugby est beaucoup plus rapide. Alors j’ai ralenti sur la muscu et fatalement, j’ai perdu du poids.

Vous êtes-vous bien adapté à la vie locale ?

Très bien. Je mange des sushis, je suis habile avec les baguettes… Le seul truc sur lequel je lutte, c’est la langue. J’ai bien appris le français quand j’étais à Toulon mais là, c’est vraiment trop dur. Les gens sont incroyablement gentils. Je me suis même adapté aux toilettes japonaises, avec la lunette chauffante : j’y reste même trop longtemps maintenant !

Comment trouvez-vous l’ambiance dans les stades au Japon ?

Ce n’est pas aussi chaud qu’à Mayol, loin de là ! Ce sont de plus petits stades, de 8 000 personnes mais les supporters sont très respectueux. C’est très différent mais c’est ce que je cherchais. Sinon à quoi bon signer ailleurs ? J’aime ces chocs culturels. Mes meilleurs moments à Toulon, c’était au début, quand j’étais perdu par rapport à ma vie australienne.

Gardez-vous un œil sur Toulon ?

Bien sûr. Le jour du quart de finale de la France, j’ai passé une heure et demi avec Bernard Laporte autour d’un café. On a parlé de tout et de rien, c’était cool. Et je suis toujours en contact avec de nombreux joueurs de Toulon. Quand je me lève au Japon, c’est la nuit en France et je regarde toujours les résultats de Toulon. Ce club gardera toujours une place à part dans mon cœur. C’est là où mes gamins sont nés. Je serai toujours lié au RCT.

"Folau est un grand talent. Mais personne n’est plus important que l’équipe […] Sportivement, nous y avons perdu, c’est une évidence. Mais au moins, le rugby australien défend certaines valeurs."

"Comment voulez-vous que les gens s’identifient à des entreprises ? Si tu es né à Brive ou à Toulon, tu supportes Brive ou Toulon. Au Japon, tu joues pour Toyota ou Suntory. Mais tu ne vas pas t’identifier à ces marques."

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