• Ben Youngs (Angleterre) contre la Nouvelle-Zélande
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Reportages

La Rose toute puissante

Outsiders, les Anglais ont pris les All Blacks à la gorge pour s’offrir une place en finale. Agressive, puissante, aérienne, infatigable et disciplinée, la bande à Eddie Jones n’a pas montré la moindre faiblesse face à la meilleure équipe du monde. Impressionnant.

Même le Mont Fuji n’aurait loupé ce match pour rien au monde. Une petite demi-heure avant le coup d’envoi, la majestueuse montagne se dressant à 130 kilomètres de là s’était invitée dans le panorama que la hauteur des tribunes de l’International Stadium de Yokohama offrait. Un invité de taille que le très superstitieux Eddie Jones aurait volontiers pris pour un signe. Un présage. Un message divin annonçant un événement spécial. Ou plutôt un exploit, c’est selon. On savait ces Anglais capables de vaincre les Blacks. La preuve, on l’avait même écrit dans ces colonnes. Mais honnêtement, on ne les soupçonnait capables de soumettre la meilleure équipe du monde à ce point. Car soyons clairs : pour une fois, les hommes de Steve Hansen n’ont pas existé. Et ce dès le début de la partie. En envoyant Manu Tuilagi derrière la ligne après 98 secondes de jeu, les Anglais sont déjà entrés dans l’histoire de cette Coupe du monde : jamais les Blacks n’avaient encaissé un essai aussi rapide en neuf Mondiaux.

Plus tôt dans la semaine, les Anglais avaient déjà annoncé la couleur : quand les journalistes anglais rappelèrent au deuxième ligne anglais Courtney Lawes que Brodie Retallick l’avait appelé quatre ans plus tôt "Michael Lawes", le confondant au passage avec un homme politique néo-zélandais, la réponse du bad boy du rugby anglais fut sèche : "S’ils ne savent pas qui on est, ils vont l’apprendre samedi." Ambiance. Alors pour se présenter à leurs adversaires, les Anglais ont décidé d’être originaux en encerclant le traditionnel haka "Kapa o Pango" en se disposant selon un grand "V" autour d’eux. L’image, puissante, n’était pas sans rappeler le fameux "V" que Thierry Dusautoir avait formé en finale de la Coupe du monde 2011. À ceci près qu’en le renversant, les joueurs du XV de la Rose ont d’emblée donné l’impression d’avaler le triangle formé par les Blacks. Lesquels ont dû enrager en voyant le petit numéro du facétieux pilier Joe Marler qui feignait de ne pas comprendre les consignes de Nigel Owens qui lui demandait de regagner son camp…

Arrogance ou confiance ? Qu’importe. Ces Anglais-là allaient marquer l’histoire en virant en tête à la mi-temps sans avoir encaissé le moindre point de la part de la meilleure attaque du monde. La dernière fois, c’était il y a sept ans en arrière, en décembre 2012 pour une défaite contre… l’Angleterre à Twickenham (12-0 à la pause puis 38-21). Et en Coupe du monde ? Cette fois, il fallait remonter 28 ans en arrière, et leur défaite en demi-finale contre l’Australie en 1991. Historique, on vous dit.

Si les thèses de doctorat sur la touche existaient, Steve Borthwick en aurait deux !

Le pire, c’est que l’écart au score aurait pu être encore plus conséquent. En quittant le stade, on a croisé la route de supporters anglais qui, un brin chauvins, avançaient que leur équipe aurait pu gagner par 30 à 0. Difficile de leur donner tort, puisque l’on jurerait que le minuscule en-avant vu dans le maul juste avant l’essai de filou de Ben Youngs n’aurait jamais été détecté il y a une poignée d’années… Et que le seul essai néo-zélandais vint de la seule erreur au lancer du talonneur Jamie George sur 20 touches tentées… La touche, justement. Comment diable les Anglais sont-ils arrivés à un tel niveau de performance ? On posa la question à Maro Itoje, l’une des deux tours de contrôle de la British Airways : "Si les thèses de doctorat sur la touche existaient, Steve Borthwick en aurait deux." Soit. Mais ce n’est pas l’ancien capitaine du XV de la Rose qui était sur la pelouse du Nissan Stadium pour contrer les trois doubles mètres de Sam Whitelock, Brodie Retallick et Scott Barrett spécialement déplacé en troisième ligne pour donner encore plus de hauteur à cet alignement néo-zélandais déjà vertigineux. Non. Ceux qui ont réalisé ce tour de force sont bien Maro Itoje et Courtney Lawes. Le premier fut tout simplement omniprésent : dans les airs, sur terre, ou au sol, le deuxième ligne des Saracens fut logiquement élu homme du match. Véritable poison ambulant, Itoje a remporté samedi soir trois turnovers à lui seul. C’est la troisième fois qu’il réalise cette performance dans le Mondial japonais, plus qu’aucun autre joueur. Courtney Lawes fut tout aussi précieux. Déjà excellent en quart contre l’Australie, le joueur de Northampton a définitivement convaincu Eddie Jones de lui céder la place habituellement tenue par George Kruis, nettement moins mobile et aérien : "Toutes les touches ont été très disputées, commentait laconiquement Itoje, La Nouvelle-Zélande a l’un des meilleurs alignements du monde et ça fait un bon moment que ça dure…"

Quand les Blacks perdent les pédales…

Jusqu’à ce soir du samedi 26 octobre, où les Blacks tombèrent sur l’os anglais. Bousculés devant, pénalisés en mêlée, contrés en touche et sanctionnés au sol, les Blacks se sont retrouvés spectateurs de ce match : avec seulement 44 % de possession et 38 % d’occupation, les hommes de Steve Hansen ont passé le plus clair de la partie acculés dans leur camp. Fait rarissime, ils n’ont atteint les 22 mètres adverses qu’à la 52e minute ! De quoi mettre leurs nerfs à rude épreuve, au point de les voir perdre patience comme ce fut rarement le cas auparavant : en fin de partie, le deuxième ligne Sam Whitelock manqua de prendre un carton jaune pour un geste d’énervement sur Owen Farrell. Et en conférence de presse, Steve Hansen "himself" invita à un journaliste à quitter la salle avec lui… La raison de son courroux ? Le journaliste en question avait interrogé Kieran Read pour savoir s’il avait trouvé que ses hommes avaient abordé ce match avec assez de motivation. Après les deux banalités balancées par le capitaine noir, Hansen s’approcha de son micro pour passer la deuxième lame : "C’est une question assez irrespectueuse de suggérer que les All Blacks manquaient de motivation. Ils voulaient vraiment gagner le match. Ce n’est pas parce que je leur ai demandé à la mi-temps d’être plus mordants ne signifie pas qu’ils n’avaient pas faim. Il y a une grande différence et si vous voulez venir avec moi dehors, je vous donnerai une leçon de rugby à ce sujet. Compte tenu du niveau de jeu et de l’histoire des joueurs qui se sont présentés ce soir en demi-finale, je trouve la question plutôt insultante." Le genre de saillie à laquelle "Shag" ne nous avait pas habitués. Pas plus que ce dernier n’a, au cours de son long mandat, été habitué à la défaite. Mais samedi soir, c’est une évidence, l’Empire anglais était plus fort.

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