• Sébastien Vahaamahina (France) après la défaite contre le Pays de Galles
    Sébastien Vahaamahina (France) après la défaite contre le Pays de Galles Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Entretiens

Vahaamahina : « J’étais seul, j’étais perdu »

Un coup de tonnerre s’est abattu lundi dernier en fin de journée. À seulement 28 ans, Sébastien Vahaamahina a annoncé sa retraite internationale via un texte qu’il a fait parvenir à Midi Olympique depuis l’aéroport de Tokyo. Évidemment, nombreux ont été ceux qui ont crus déceler un lien entre son geste incontrôlé de la veille lui ayant coûté un carton rouge et son retrait de la scène internationale. Raté, les raisons sont ailleurs. Il l’explique ici dans un entretien tout en pudeur et en sensibilité. "Vahaa" est un homme de peu de mots. Se livrer comme il le fait dans cette interview est un moment rare. Précieux. Depuis son retour en France, il a retrouvé sa famille, subi les foudres des réseaux sociaux et écopé de six semaines de suspension. Un long travail de reconstruction se dessine devant lui, il le sait. Mais le colosse est debout, droit et fier. Il assume.

Comment allez-vous aujourd’hui ?

Comment je vais (il souffle longuement) ? Ce n’est pas facile. Quelques jours sont passés. J’ai retrouvé ma famille, c’est l’essentiel. J’en avais bien besoin. Maintenant, ça continue encore à tourner un peu dans ma tête. C’est comme ça…

Vous avez écopé de six semaines de suspension pour ce coup de coude en quart de finale du Mondial. Quelle est votre réaction ?

J’ai apprécié que la commission de discipline prenne en considération le fait que je sois un joueur assez peu sanctionné par rapport au nombre de matchs que j’ai pu jouer (six cartons jaunes et un rouge durant sa carrière, soit environ 200 matchs, N.D.L.R.). Mais être suspendu n’est jamais un plaisir.

Je me suis excusé dans le vestiaire devant tout le monde parce que j’avais un fort sentiment de honte au plus profond de moi. Un sentiment de culpabilité. Mais tout le monde est venu me voir pour réconforter

La sanction vous paraît-elle justifiée ?

Si les juges ont estimé que c’était la bonne sanction, c’est que c’est justifié.

Avec quelques jours de recul, comment analysez-vous votre geste ?

(Il est ému et cherche ses mots) Comment dire ? À cet instant de la partie, nous étions dans un contexte favorable. Je me suis dit : "Punaise, c’est l’occasion de marquer et de peut-être tuer le match." J’étais plein d’énergie, plein d’agressivité, d’envie. Et tout a débordé. J’ai perdu le contrôle et c’est parti… Jusque-là, j’avais le sentiment d’être dans mon match, de faire une bonne partie. Et j’ai tout gâché.

Est-ce que le troisième ligne gallois Wainwright, à qui vous avez asséné ce coup de coude, vous a fait ou dit quelque chose qui a pu vous faire dégoupiller ?

Non, rien du tout. C’est vraiment le contexte qui m’a fait craquer. J’avais tellement envie de marquer à cet instant, j’avais tellement envie de gagner ce match. Au fond de moi, j’avais le sentiment qu’on allait effacer toutes ces années de galère qu’on avait pu vivre avec l’équipe de France, qu’on allait écrire une nouvelle histoire. Et, je pense que tout s’est bousculé dans ma tête.

Aviez-vous beaucoup de pression sur les épaules avant la rencontre ?

Autant que d’habitude…

Est-ce vrai que le président de la FFR, Bernard Laporte, avait tenu un discours très agressif à la veille de la rencontre ?

Non, il n’y a eu aucun discours.

Comment avez-vous vécu les quelques instants qui ont suivi votre expulsion ?

Je suis rentré au vestiaire. Tout seul. J’étais perdu, j’étais dans l’incompréhension. J’ai essayé d’analyser ce qui s’était passé, mais je n’arrivais pas à trouver de réponse. Dans ma tête, je n’avais qu’une seule question : "Comment j’ai pu faire ça ?" J’ai appelé tout de suite ma femme (Cathy) pour ne pas être seul alors que le match n’était pas terminé. On a discuté cinq minutes et j’ai finalement décidé de ressortir du vestiaire pour voir la fin de la rencontre et encourager mes partenaires. Je me suis dit : "Je dois assumer, j’y retourne."

Avez-vous alors croisé des regards marquants de la part de vos partenaires en tribunes ?

J’avais conscience d’avoir mis tout le monde dans la merde et j’avais envie de savoir ce que les autres pensaient de moi. Je me sentais en partie responsable, mais le match n’était pas terminé. Alors, on a suivi les derniers instants sans trop parler de ça.

À quel moment avez-vous commencé à échanger avec vos partenaires ?

Je me suis excusé dans le vestiaire devant tout le monde parce que j’avais un fort sentiment de honte au plus profond de moi. Un sentiment de culpabilité. Mais tout le monde est venu me voir pour réconforter. Les mecs m’ont dit : "Ce n’est pas grave, c’est un fait de jeu comme un autre." Beaucoup m’ont dit qu’on aurait quand même dû et pu gagner ce match, qu’on avait eu les occasions nécessaires malgré mon carton rouge.

Comment s’est passée votre soirée à l’issue de la rencontre ?

J’avais envie de m’enfermer dans ma chambre et de rester tranquille. Mais ce n’était pas la bonne solution. Je suis resté avec l’équipe à l’hôtel pour boire un coup et quand la plupart des joueurs sont partis en ville, je suis retourné dans ma chambre.

Avez-vous réussi à trouver le sommeil ?

J’ai peu dormi, du coup j’ai suivi le score de l’ASM contre Lyon.

Avez-vous eu besoin d’échanger avec certains de vos partenaires avant que le groupe ne se sépare ?

Oui, notamment avec Rabah (les deux joueurs sont proches et étaient dans la même chambre durant le Mondial). Après le match, j’ai bien vu dans ses yeux qu’il était déçu. J’ai eu besoin de lui poser la question, d’entendre ce qu’il pensait de moi. Le lundi matin, on a pris un café tous les deux et je lui ai posé la question.

Quelle a été sa réponse ?

Il m’a dit qu’il ne m’en voulait pas, qu’il était simplement déçu par le résultat et par notre mauvaise gestion de certains moments du match. Mais rien contre moi. J’avais besoin de savoir ce que lui pensait exactement.

La blessure sera-t-elle longue à cicatriser ?

(Il souffle longuement) Je ne suis pas sûr que cela puisse s’effacer. Il va donc falloir apprendre à vivre avec. À moi de transformer cette épreuve en une force, le temps fera son œuvre.

Vous avez fait l’objet d’un déchaînement de haine sur les réseaux sociaux. Comment l’avez-vous vécu ?

Moi je n’ai rien vu, ni rien lu. On m’a simplement rapporté certaines choses. La télévision néo-calédonienne s’est pointée chez ma mère pour l’interviewer. Je trouve ça déplacé. Ces gens-là auraient pu avoir la décence de me demander l’autorisation. Mais ce que je retiendrais et ce qui compte à mes yeux, ce sont tout les messages de soutien.

Les attaques ne vous affectent-elles pas ?

Non. Si vous saviez dans quelle situation j’ai grandi, ce que j’ai connu lorsque j’étais plus jeune, vous comprendriez que ce n’est pas des menaces venant de gens cachés derrière un pseudo qui vont m’effrayer ou me perturber.

Le président de la FFR Bernard Laporte a déclaré que vous étiez responsable de l’élimination du XV de France. Comment avez-vous accueilli ses propos ?

Les propos tenus en privé n’étaient pas cela. Le reste ne m’intéresse pas.

Parmi les joueurs, le seul à avoir affirmé vous en vouloir, c’est Camille Chat…

De ce qui a été rapporté dans la presse, il m’en a voulu sur le moment. C’est normal, moi aussi je m’en suis voulu. Après, nous étions ensemble durant toute la journée de lundi et il ne m’a rien dit.

Lundi dernier, vous nous avez fait parvenir un texte dans lequel vous annonciez votre retraite internationale à seulement 28 ans. Quand avez-vous pris cette décision ?

C’était au début de l’année 2019. Vous savez, les raisons qui me motivent à arrêter, je les ai depuis longtemps. Et je n’ai pas envie de les enfouir en moi.

Quelles sont ces raisons ?

Cette année j’ai été absent de chez moi durant sept mois, les années précédentes à peine moins. J’ai besoin de retrouver ma famille, de passer plus de temps avec elle. Si j’ai réussi, c’est grâce à cet équilibre que j’ai trouvé auprès de ma femme et de mon fils. Ce sont des raisons humaines. Ma décision n’est absolument pas dictée par des raisons sportives. À chaque fois que je partais rejoindre le XV de France, mon fils me demandait : "Papa, est-ce qu’un jour tu vas rentrer à la maison ?" Je lui répondais oui mais cette question m’a beaucoup perturbé. C’était horrible. Au fond de moi, j’étais désarmé devant la question d’un petit garçon de 3 ans. Je ne veux pas lui faire vivre ce que j’ai vécu et ce que je vis encore parfois. Mon papa est décédé quand j’avais 22 ans et je sais combien l’absence d’un père est difficile. Aujourd’hui encore, je me réveille parfois la nuit en pleurs parce que je n’ai plus mon père à mes côtés. Et puis, la deuxième raison, c’est qu’à cause de la surcharge du calendrier, il est difficile de prévoir l’après rugby or je tiens à bien préparer ma reconversion.

J’ai longuement réfléchi avant de faire cette annonce. J’ai pesé le pour et le contre. Dans ma tête, tout est clair à ce sujet aujourd’hui

Quelles étaient les personnes informées de votre décision avant le début du Mondial ?

J’avais commencé à en parler à Franck Azéma (manager de l’ASM Clermont Auvergne) au mois d’avril ou mai. On a de nouveau évoqué le sujet au téléphone au début du mois de septembre. Il l’a d’ailleurs confirmé dans la presse. J’avais également informé Jacques Brunel lorsque nous étions en stage en Espagne. Parmi les joueurs, Rabah (Slimani) et Camille (Lopez) était au courant et beaucoup d’autres joueurs. Ils ont d’ailleurs essayé de me convaincre de continuer.

Votre décision est-elle irrévocable ?

Aujourd’hui, elle l’est.

Même si le nouveau sélectionneur du XV de France Fabien Galthié revient vers vous dans quelques mois pour vous convaincre de revenir sur votre décision ?

Dans la mesure où les raisons de mon arrêt sont personnelles, je ne vois pas avec quels arguments pourrait-il me faire changer d’avis. J’ai longuement réfléchi avant de faire cette annonce. J’ai pesé le pour et le contre. Dans ma tête, tout est clair à ce sujet aujourd’hui. Il y a des priorités dans la vie. Après le rugby, ma famille et ma vie professionnelle seront toujours là.

Quel est désormais votre avenir proche ?

Je suis au repos actuellement en famille. Je vais en profiter pour construire une cabane dans un arbre pour mon fils. Je reprendrai l’entraînement avec l’ASM ensuite.

Ressentez-vous le besoin de retrouver vos partenaires de club ?

Oui car ils m’ont beaucoup soutenu. Pour un sportif, le terrain est le meilleur des remèdes. Et puis, l’ASM, est aussi pour moi une petite famille où je me sens bien.

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Les commentaires (2)
Godasso Il y a 17 jours Le 28/10/2019 à 08:34

Il est peut-être temps de le laisser tranquille, Sébastien, plutôt que de continuer à faire le buzz sur son malheureux geste. Il a plus besoin de se retrouver dans le rugby, je pense, que de lui faire jouer les people.

Shrang Il y a 18 jours Le 27/10/2019 à 20:20

Allez Seb tout CLERMONT est avec toi.