• Au Parc des Princes, finale 1943, Bayonne bat Agen. Jean Dauger mène l’attaque de l’Aviron face aux Agenais, il est alors au sommet de son art, un physique d’Apollon, et une technique impeccable. Photo DR
    Au Parc des Princes, finale 1943, Bayonne bat Agen. Jean Dauger mène l’attaque de l’Aviron face aux Agenais, il est alors au sommet de son art, un physique d’Apollon, et une technique impeccable. Photo DR
Publié le / Modifié le
Un jour, une histoire

Dauger, l’attraction d’un astre

Il y a vingt ans disparaissait Jean-Dauger, joueur mythique par excellence. Pour les jeunes, il est désormais le nom d’un stade, pour les anciens il fut un modèle, une légende, presque un martyr.

La nouvelle était tombée en pleine Coupe du monde 1999, elle n’avait pas fait tellement de bruit à cause de la richesse de l’actualité. Midi Olympique avait été assez chiche sur ce sujet. Le trois-quarts centre Jean Dauger venait de mourir, pas si vieux que ça d’ailleurs, 79 ans. "J’avais conscience qu’il était quelqu’un d’important bien sûr, même il parlait très peu de sa carrière. Il nous mettait juste des raffûts pour s’amuser et nous renverser sur le canapé. En fait, je connaissais son parcours à travers les exploits de mon père, son gendre. Il avait joué avec lui. Mais je pensais qu’il exagérait par admiration. Et puis quand mon père est décédé en 1996, trois ans avant lui. J’ai découvert des coupures de presse dans ses archives, et j’ai pris conscience de tout ce que mon grand-père représentait", confie Vincent Etcheto, son petit-fils. "Un jour alors que je jouais à Rumilly, un homme est venu me voir pour me prendre dans ses bras. Pour avoir l’impression de lui donner l’accolade à lui, par procuration."

Le mot est galvaudé bien sûr, mais personne ne peut prétendre davantage que Jean Dauger au rang de "mythe". Pourquoi ? Parce qu’il était cité comme une lointaine référence, une ombre lumineuse surgie du passé sans aucune image pour la trahir. Certes, on peut dire ça de bien des joueurs d’avant les années 60, mais l’aura de Dauger fut vraiment particulière, celle du pionnier des trois-quarts centre à la française, le dépositaire de la noblesse d’un certain rugby tricolore, mort dans les années 2000 avec l’avènement de la percussion.

Il fut peu filmé et assez peu photographié, mais tous les témoins parlaient de son allure impressionnante. Il sortait du lot au premier regard, une sensation que les clichés des années 40 ont peine à retracer.
Il fut peu filmé et assez peu photographié, mais tous les témoins parlaient de son allure impressionnante. Il sortait du lot au premier regard, une sensation que les clichés des années 40 ont peine à retracer. - Midi Olympique

Jean Dauger, c’est le champion de tradition orale par excellence véhiculée par ses héritiers directs, les Boniface et les Prat. Mais ce qui forge définitivement sa légende, c’est son aura de martyr, celle d’un champion sans le label bleu blanc rouge. Trois sélections seulement dont deux dans l’euphorie de la Libération face à l’"Armée britannique", une équipe de circonstance. Sa seule "vraie" apparition sous le maillot Bleu, il l’a connue… à 33 ans lors du France — Écosse de 1953.

Une allure et une prestance sans égales

Pourquoi donc une telle mise à l’écart s’il était si fort ? Jean Dauger avait payé les pots cassés de la guerre fratricide à laquelle se livraient le treize et le quinze. "Issu d’un milieu très modeste, il avait été littéralement "vendu", avec son frère, à l’âge de 18 ans par son père au club treiziste de Roanne", rappelle Henri Garcia, ancien journaliste de L’Équipe. On connaît le prix de son exil, 30 000 francs plus un emploi dans l’usine textile du président Devernois. "Puis il avait fait partie d’une équipe de France extraordinaire qui avait battu les Anglais avec Max Rousié, Jep Desclaux, un événement mémorable." Pauvre Jean Dauger… Il allait payer très cher ce passage de l’autre côté du Rubicon. Quand le treize fut interdit après 1941, il revint à l’Aviron bayonnais, gagna la finale 1943 puis perdit celle de 1944. Lors de la reprise des relations internationales, les Britanniques exigèrent de la FFR une liste noire de ceux qui étaient passés à l’ennemi et qu’il fallait sanctionner. On ne plaisantait pas avec ces choses-là au temps de l’amateurisme. Voilà pourquoi Jean Dauger fut écarté de la scène internationale. Mais pourquoi a-t-il donc laissé une telle empreinte ? "Les quelques images qui subsistent sont réductrices. Elles ne rendent pas justice à son talent. Les photos sont, à mon avis, plus explicites, il y en a une où il attire trois défenseurs sur lui au moment de passer le ballon. Je me dis que c’était un peu le Sonny Bill Williams de son temps", reprend Vincent Etcheto.

Jean Dauger était avant tout, une allure et une prestance sans égales. "Était-ce le meilleur centre que j’ai vu ? Le plus beau, en tout cas ? C’était une majesté en mouvement", précise Denis Lalanne notre ancien chroniqueur. On a souvent parlé de Jean Dauger comme d’un athlète magnifique, un Apollon plus qu’un Hercule : "Mon père me racontait que les femmes allaient le voir s’échauffer, comme un cheval de course au paddock, tant il était élégant."

Il eut de nombreux héritiers, tels les frères Prat ou ici, André Boniface dont il était le grand inspirateur.
Il eut de nombreux héritiers, tels les frères Prat ou ici, André Boniface dont il était le grand inspirateur. - DR

À écouter ces témoignages, on imagine un homme qui avait d’abord quarante ans d’avance sur le plan physique. Sur la photo du XV de France qui prend l’avion pour la première fois en 1945, on ne voit que lui avec son costume et sa pochette, aussi séduisant que Jean Marais. "Il était aussi grand que Soro et Moga, les deuxième ligne de l’époque. Il reste le centre le plus complet que j’ai vu. Seul Sella m’a fait autant d’effet et peut-être Jauzion", reprend Henri Garcia. Comme une résurrection pour titiller sa nostalgie, Denis Lalanne crut revoir Dauger sur des images en couleurs bien plus tard en 1987 lorsque le Néo-Zélandais John Kirwan fit sa fameuse chevauchée fantastique de 80 mètres contre l’Italie en ouverture du premier Mondial. Henri Garcia poursuit : "Il perçait, marquait des essais en solo, c’est vrai. Mais il avait aussi le sens du sacrifice, il aimait aller à la corne et défier l’adversaire pour faire des offrandes à ses ailiers. Je me souviens de deux d’entre eux qu’il avait propulsés en tête du classement des essais, ils s’appelaient Gardera et Coffin."

"Il a inventé le cadrage-débordement"

Jean Dauger s’exprimait donc dans des petits stades de province pour des affiches ordinaires dont il était souvent l’attraction majeure, l’acteur principal comme Gary Cooper ou Gérard Philipe. "J’ai retrouvé des affiches qui annonçaient des matchs d’une équipe locale contre l’Aviron bayonnais… avec Jean Dauger", reprend Vincent Etcheto. À se repasser le film de sa carrière, on se demande pourquoi il finit par décrocher sa fameuse seule vraie cape, à 33 ans pour le Tournoi 1953. Elle fut en fait le fruit de la "crise des 465", la révolte des clubs français contre une FFR soumise aux Britanniques. La bravade remonta jusqu’aux sélectionneurs qui imposèrent Dauger soudainement : "Les Écossais faisaient la tête. Mais Serge Saulnier, homme fort de la FFR, tint bon, la veille, il déclara même : "Si vous n’êtes pas contents, on annule le match. Ils n’osèrent rien dire."" Mais le naturel reprit le dessus dès la fin du match. Les sélectionneurs Jaureguy, Crabos, Verger, Lerou reprirent leur chemin naurel. Dauger serait oublié pour le reste du Tournoi. "Mais ils n’osèrent pas le lui dire en face. Ils l’ont laissé repartir comme ça. Le pauvre a appris la nouvelle à la gare de Bordeaux alors qu’il revenait à Bayonne. Je crois qu’il en a pleuré", poursuit Garcia. Sa tristesse le quitta vite, il n’était pas homme à cultiver la rancœur.

Il poursuivit son existence de légende en tenant une brasserie à Bayonne, le club des clubs. Son aura lui offrit des entrées à Paris, il jouait au tennis avec Jacques Chaban-Delmas contre Basquet et Ferrasse, écrivait des articles pour "Paris Presse, l’Intransigeant". Si l’on devait retenir un legs du seigneur Dauger, ce serait un geste et une partie de son anatomie, Vincent Etcheto le rappelle : "Il a inventé le cadrage-débordement… à cause d’une blessure à un genou. Il s’asseyait sur son genou fort, fixait et faisait un petit appui sur son genou faible." Avant ça, on ne parlait que de "crochets". 70 ans après, Denis Lalanne s’esclaffe et confirme : "Oui, vous vous rendez compte, un geste technique créé sur un corps amoindri. D’ailleurs quand il fut sélectionné contre l’Écosse, il n’était plus à son sommet. Il me disait : "J’ai le genou comme un sac de noix.""

Sans le genou de Dauger comme pour le nez de Cléopatre, la face du rugby aurait été changée.

Voir les commentaires
Réagir