Pas de place pour les seconds

  • Fabien Galthié (sélectionneur du XV de France)
    Fabien Galthié (sélectionneur du XV de France) Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
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L'édito d'Emmanuel Massicard... Depuis quelques semaines c’est un débat qui agite le Landerneau du rugby français : faut-il affirmer haut et fort la quête du titre suprême — champion du monde en 2023 — ou bien, au contraire, avancer au gré des objectifs, avec le Tournoi des 6 Nations 2020 pour poser les bases du mandat de Galthié ? Autrement dit, avance-t-on plus sûrement en visant direct au sommet ou en procédant étape après étape ? Vous avez quatre heures, bon courage !

Certains sélectionneurs ont, par le passé, perdu le fil de leur propre histoire en voyant trop loin et trop grand. On pense ainsi à Philippe Saint-André, qui croula presque sous le poids de l’héritage laissé par les sales gosses Lièvremont en 2011 et qui fut d’un bout à l’autre de son aventure de sélectionneur obnubilé par le Mondial 2015. Au risque de déprécier la valeur d’un Grand Chelem, il a surtout perdu en chemin l’occasion de se construire un palmarès en même temps qu’il titillait l’orgueil de ses joueurs…

Fabien Galthié, lui, semble parti sur un autre mode. Il donnera la priorité au présent, manière de ne pas perdre en chemin une seule occasion de gagner. Et donc de maximiser la confiance. Très franchement, cela nous paraît être la plus sage des décisions au regard du passé récent de ce XV de France, qui s’est enlisé dans l’échec ces deux dernières années et qui peine à dégager une image positive. La locomotive a plus que jamais besoin de retrouver du clinquant si l’on veut qu’elle puisse attirer le regard et faire à nouveau envie.

La stratégie est frappée de bon sens mais, permettez-nous : elle ne permet pas de croire dur comme fer au grand soir tricolore en 2023. Elle présente même le risque de perdre en chemin la plus grande des motivations collectives : remporter enfin la première Coupe du monde. Celle qui changerait clairement la face et le destin du rugby français. Autour de laquelle nos dirigeants semblent enfin prêts à accorder leurs violons et à consentir les plus féroces sacrifices avec, par exemple, 42 joueurs laissés à disposition du staff pour chaque rassemblement, au risque de déplumer les clubs pourvoyeurs d’internationaux…

Ce n’est jamais que de la cuisine, évidemment. Parfois même de la rhétorique. Mais l’un et l’autre ne sont pas incompatibles : la prudence actuelle de Galthié doit s’accompagner par une vision à long terme. Clive Woodward nous impose d’ailleurs dans ce journal une froide réalité : il n’y a pas de place pour les seconds. Jamais. Les Anglais peuvent bien avoir brillé ces dernières années, donné la leçon aux Blacks en demi-finale, ils resteront les seconds en 2019. Battus par les Boks de Kolisi. Le coach des rois du monde 2003 l’affirme, il faut avoir l’envie d’être champion. Et rien d’autre. Cela doit devenir une obsession même si, évidemment, l’alchimie qui forge les champions est d’une fragilité indicible. Par-delà les titres, c’est bien la capacité à enchaîner les performances au plus haut niveau, tels les All Blacks ces dernières années, qui fait la grandeur d’une équipe et de son staff.

Pour autant, ne nous méprenons pas. Le XV de France ne doit pas se cacher derrière son petit doigt. Pas plus qu’il ne doit se coucher devant le danger que représente la réception de l’Angleterre dès le premier match du Tournoi. Plus forts que jamais, ses joueurs, son staff et ses dirigeants doivent affirmer la plus féroce des ambitions pour 2023. L’obsession d’être enfin champions du monde. L’objectif n’a rien d’une lubie de journaliste comme on l’entend parfois, ici ou là. Cela nous semble être au contraire la base de tout : l’exigence, la raison d’être et la force motrice d’un élan collectif qui doit tout emporter pendant les quatre prochaines années. Ce doit être la grandeur du rugby français, que Woodward dit tenir en haute estime. Ce rugby français qu’il met devant ses responsabilités : « Vous devez arrêter de dire : « C’est le rugby français ». C’est cette fatalité qui fait que, in fine, vous ne changez jamais. » Puissions-nous l’entendre et enfin assumer notre ambition. Parce qu’il n’y a jamais de place pour les seconds…

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