Boudjellal : « Le 22 décembre, la fin des années Boudjellal »

  • Jacky LORENZETTI chairman of Racing 92  and Mourad BOUDJELLAL chairman of Toulon  during the Top 14 match between Toulon and Racing92 at Felix Mayol Stadium on September 15, 2019 in Toulon, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Jacky LORENZETTI - Stade Felix Mayol - Toulon (France)
    Jacky LORENZETTI chairman of Racing 92 and Mourad BOUDJELLAL chairman of Toulon during the Top 14 match between Toulon and Racing92 at Felix Mayol Stadium on September 15, 2019 in Toulon, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Jacky LORENZETTI - Stade Felix Mayol - Toulon (France) Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
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Mourad Boudjellal, Président du RC Toulon, qui a passé la main il y a dix jours a choisi d’expliquer longuement sa décision dans nos colonnes. Un entretien vérité sur les années Boudjellal et sur ses nouvelles ambitions personnelles.

Allez-vous vraiment passer la main à Bernard Lemaitre en fin de saison ?

D’abord, je tiens à signaler que je ne suis ni mort, ni malade ! Depuis l’annonce de l’augmentation de capital du club, j’ai reçu des centaines de messages de soutien et de remerciements. à tel point que j’avais parfois l’impression de lire ma nécrologie. Je peux vous l’assurer, je suis en bonne santé !

Que s’est-il passé ?

Le jour où Bernard Lemaître est arrivé, je savais qu’il finirait par prendre en mains le destin du club. C’est un moment que j’espérais et que je redoutais à la fois. C’est pour cela que j’ai décidé de ne rien dire après l’officialisation de sa prise de pouvoir, parce que j’estimais aussi que c’était à lui de s’exprimer. C’était son moment, le premier jour du reste de sa vie d’actionnaire majoritaire.

Quand allez-vous quitter la présidence du RCT ?

Il y a sur le papier un calendrier établi jusqu’en 2023 mais après, si je suis sincère, tant que je serai là Bernard Lemaître aura une ombre à côté de lui qui ne lui permettra pas d’avoir les coudées franches sur la conduite du club. Bref, je ne suis plus là pour très longtemps. Je souhaite finir la saison, et ensuite lui laisser pleinement le bateau RCT.

Pourquoi passez-vous la main ? Et pourquoi maintenant ?

Il y a une certaine fatigue qui s’est installée avec la bataille contre les règlements. Je suis devenu plus juriste que président de club. Quand j’ai pris en mains le RCT, mon but était de faire rêver à nouveau une ville dont l’ADN est le rugby. Je voulais entendre à nouveau vibrer la cathédrale qu’est Mayol !

êtes-vous prêt à laisser l’autorité médiatique à Bernard Lemaître ?

Je vous avoue que j’ai été surpris de le voir répondre à toutes les sollicitations de la presse. Ce n’est pas son genre, il est plutôt humble. Il a tenu un discours de débutant, les médias ont profité d’une certaine naïveté de sa part. Personnellement, il y a douze ans quand j’ai pris le club, je n’ai pas parlé de mes prédécesseurs. Et je ne me vois pas aujourd’hui critiquer mon successeur… Pour autant, comme les règles n’ont pas été respectées, je veux juste préciser qu’il ne faut pas confondre déficit et investissement. La différence ne doit pas lui échapper. Il a mis beaucoup d’argent dans le RCT et il faut l’en remercier mais je tiens à détailler son offre : une partie pour le RCT Center, le futur centre d’entraînement et de formation. L’autre sur des investissements sportifs décidés en début de saison. Il a couvert le trou financier du dernier exercice passé lié à nos mauvais résultats sportifs, d’autres auraient pu le faire. Pour autant, je lui laisse la jouissance d’un terrain de cinq hectares, un chiffre d’affaire partenariats de 10 millions d’euros, deux boutiques, une brasserie, des partenaires nationaux fidélisés, plus de 1,5 millions de subventions pour le RCT Center que je suis allé chercher à la Région et sûrement encore autant que je m’affaire à trouver au plan national grâce à la renommée du club acquise lors de mes quatorze ans de présidence. Et puis, il y a un projet qui peut s’avérer terriblement rentable…

C’est-à-dire ?

L’été dernier, j’ai rencontré pas mal de personnes aux États-Unis, des gens de la Ligue américaine, et j’ai eu l’idée d’exporter la marque RCT et de l’associer avec Miami. Une joint-venture (coentreprise) a été créée, le RCT Miami, dans laquelle la marque RCT a été valorisée à plus d’un millions d’euros. Ainsi, la franchise de Floride qui va se créer portera le même nom d’ici deux ans et va amener une source de développement énorme. Je crois que le rugby va exploser outre-Atlantique. Je cède cet héritage et laisse également un joli palmarès. Bernard Lemaitre n’a pas de souci à se faire : il a entre les mains un très bel outil et aura un beau retour sur investissement. Nous serons le seul club à pouvoir proposer une exposition en Europe et aux États-Unis avec un seul contrat partenaire. Sur son passé, le club après validation de son dossier par la Ligue américaine, va procéder à une lever de fonds aux USA de plus de 20 millions de dollars. Je cède aussi ça…

Est-ce que votre épouse a été influente ?

Absolument pas ! Ma famille, dont Linda, a été tenue au courant mais j’ai décidé seul. Je ne vais pas vous dire que cela a été facile mais je pense que c’est le bon moment… J’ai essayé de faire de mon mieux pour faire rêver les gens. Je ne suis pas un bâtisseur, contrairement à Bernard Lemaitre. J’ai voulu faire rêver sur l’instant. Aujourd’hui, le club de Toulon passe à autre chose, avec une autre philosophie.

Faut-il s’attendre à un recrutement moins clinquant ?

Le nouveau projet est fondé autour du RCT Center. C’est bien mais ce n’est pas ma façon de procéder. Le solide ne m’a jamais intéressé ! Je suis un poète, un artiste… Dans mon projet, il y avait toujours la notion de rêve et cela passait par l’engagement de stars internationales et françaises. Faut pas se tromper : un joueur ne choisit pas un club comme un hôtel ! Ce n’est pas la qualité des chambres ou de la cantine qui l’emportent mais l’ambition et la possibilité de remporter des titres. Bernard veut laisser quelque chose de visible. Soit… Je ne suis pas d’accord avec lui quand il affirme que le RCT ne va rien gagner dans les deux prochaines saisons ! Ce n’est pas le bon message. Je suis peut-être utopiste mais je reste persuadé que nous avons l’équipe pour décrocher quelque chose. Et dès cette année !

Allez-vous quitter le monde du rugby professionnel ?

J’ai pas mal de choses qui s’offrent à moi, dont le fait de poursuivre et d’accroître ma mission au sein de la LNR. Mais je dois d’abord m’atteler à ce que la phase de transition avec Bernard Lemaitre se passe le mieux possible. Après, on verra.

Il se murmure avec insistance que vous allez briguer la présidence de la LNR à l’automne 2020. êtes-vous vraiment intéressé ?

Si je suis candidat, je veux être crédible. Et pour l’être, il faut avoir un programme cohérent. Si j’en ai un qui correspond aux besoins des clubs pros, j’irai. J’ai ressenti de nombreuses choses au comité directeur de la Ligue depuis que j’y suis élu ou lors des réunions des présidents. D’abord que la LNR nous avait échappé au profit du bureau. Entre la réunion des présidents, le comité directeur et le bureau, il y a une strate de trop ! Il faut rendre la Ligue aux clubs. Simplifions les règlements et arrêtons d’essayer de faire que tous les clubs se ressemblent. Au contraire, cultivons les différences et optimisons les plus vertueux. Le rugby pro a besoin de grandir et rajeunir son public. Tout un travail de fond qui ne se fait pas avec des règlements. Le Top 14 n’a pas besoin de développer le rugby au Japon mais plutôt à Lille ou Strasbourg. Si demain le Japon devient très fort, il nous mangera. Il faut reparler du Top 14 et du Pro D2. L’urgence est de rendre le pouvoir aux clubs pros.

Vos propos sont ceux d’un futur candidat.

J’ai conscience d’être un personnage très clivant. Est-ce que les gens vont voter pour une personne ou un programme ? Si je suis candidat, dans mon armoire, il y aura un tiroir pour chaque club destiné à créer de la richesse collectif. Aujourd’hui, la LNR est gangrenée par la philosophie de Limoges, selon laquelle l’argent tue le sport.

Quel est votre avis sur le salary cap ?

Je n’y suis pas forcément opposé même si je préfère le fair-play financier, qui prend en compte l’économie réelle d’un club. Mais si l’ensemble des présidents est favorable au dispositif, il faut le renforcer et l’amender, notamment en sortant les salaires des joueurs formés au club. Pourquoi mettre un salary cap sur la formation ? D’autre part, il faut que le contrôle du salary cap ait lieu avant la signature du joueur et pas après. Car un club se dit toujours : "Je le signe et le contrôle aura lieu dans un an, le joueur aura défendu les couleurs de l’équipe et on trouvera une solution." Si la validation a lieu à la signature, ce ne sera pas la même chose s’il y a un risque de voir le contrat bloqué.

Qu’est-ce qui garantira votre indépendance vis-à-vis de la FFR, en cas de réélection de Bernard Laporte dont vous êtes proche ?

Je reprends la formule qui est d’actualité : je n’ai ni dieu, ni Lemaître. J’ai toujours été indépendant, un électron libre. C’est comme cela que j’ai réussi ! J’entends bien le rester. Vous l’avez vu au moment de l’engagement du nouveau staff des Bleus, j’ai pu être très virulent avec Laporte à propos de l’engagement de Thibault Giroud. La Coupe du monde en 2023 se profile et l’intérêt de tous c’est que Fédération et Ligue travaillent ensemble. Mais la FFR devra faire des concessions aux clubs.

Un de vos derniers chantiers n’est-il pas d’ouvrir les portes du centre d’entraînement du RCT à l’ensemble du staff du XV de France, chose que refuse votre entraîneur Patrice Collazo ?

Patrice Collazo est quelqu’un qui a un caractère abominable, pire que le mien et pourtant ce n’est pas facile. Mais c’est quelqu’un d’honnête et de droit. Il y a eu des choses qui l’ont blessé. Après, il n’est pas complètement fermé. En discutant, il peut évoluer sur ses positions. Si j’étais Fabien Galthié, je prendrais mon téléphone et je m’expliquerais avec lui. Il y a eu des maladresses du côté du staff des Bleus, ils ont voulu passer au-dessus de Patrice… Il n’a pas tous les torts, loin de là.

Quel est votre plus beau coup en matière de transferts ?

Tout le monde va dire Jonny Wilkinson mais je retiens Tana Umaga. à cette époque, j’étais un jeune président qui ne connaissait rien au rugby. Cela ne veut pas dire que je comprends mieux ce jeu maintenant mais je suis devenu un vieux président… Je voulais faire un truc incroyable, quelque chose d’irréel ! La magie a fait qu’Umaga est venu faire une pige en Pro D2. Et la greffe a pris, il est resté plus de trois ans et demeure une icône. Je suis aussi fier d’avoir écouté Umaga et suivi mon instinct. Il m’avait dit : "Il y a un joueur à XIII qui a toutes les qualités pour devenir une star mondiale à XV." Je ne le connaissais pas et je l’ai signé. Le mec c’était Sonny Bill Williams. C’est encore en écoutant mon intuition que j’ai engagé Wilkinson, Juan Smith, Bryan Habana ou Frédéric Michalak… J’ai adoré suivre ce genre de dossier.

Quelle est votre plus belle émotion ?

Personnellement, je l’ai vécue seul dans un taxi à Dublin, le jour de notre premier titre européen. Comment vous dire… Cela me paraissait interdit que Toulon regagne quelque chose… Mon ambition c’était déjà d’arriver à ramener le RCT au Stade de France. On l’avait fait en 2012 et je croyais que l’on avait atteint notre Graal. Et bien, non ! Nous avons gagné la Coupe d’Europe en 2013, puis le doublé en 2014… La dernière minute en 2014, face à Castres, pour le Brennus, a aussi été forte ! Nous avions huit points d’avance et j’ai profité du spectacle. En fait, je n’étais pas venu pour construire mais pour changer le destin du club.

La réussite se concrétise autour du duo que vous formiez avec Laporte…

Si un jour cela va mal dans votre vie, appelez Bernard Laporte et il vous règle le problème ! C’est l’entraîneur avec un grand "E". Au départ, tout nous opposait et puis nous avons vécu une formidable aventure. Il avait réussi, en quelque sorte, à inverser les rôles, c’était moi le président qui voulait l’épater ! Le recrutement de fou que j’ai fait, c’était juste pour le subjuguer. Et j’ai parfois réussi. Deux anecdotes me reviennent. La première : j’avais l’accord de Frédéric Michalak, Bernard n’était pas au courant et j’avais peur qu’il n’en veuille pas. Mais je connaissais sa façon de faire. Il faut toujours qu’il ait l’impression que l’idée vienne de lui. Alors, je lui ai demandé ce qu’il pensait de Michalak. "Très bon joueur qui peut évoluer 9-10", me répondit-il. Quinze jours plus tard, nous avions de nombreux blessés à la charnière et il revient vers moi en disant : "Tu peux faire Michalak ?". C’était signé… La seconde : en 2013 quand on affronte Clermont en finale, Laporte ne me parle que des ailiers de l’ASM, Nalaga et Sivivatu. Il est en admiration devant eux et clame : "Si on les a, nous sommes champions." Trois semaines plus tard, j’ai signé le contrat avec Habana. je vais voir Laporte, et je lui dis : "Bernard, si on a Habana, on gagne le Brennus l’an prochain." Il me répond : "Bien sûr mais il t’a dit deux fois non, il ne viendra pas." Je lui "cloue" le bec avec la signature et on a fait le doublé l’année suivante. Sinon, j’ai aussi beaucoup apprécié Philippe Saint-André, même si cela s’est mal fini. Et Richard Cockerill.

Et Fabien Galthié ?

Avec l’équipe que je lui avais montée, on devait faire beaucoup mieux. Nous avions des trois-quarts stratosphériques. Cette élimination contre Lyon est à la limite de la faute professionnelle… Après cette élimination, il avait perdu toute crédibilité.

Pourquoi cela n’a pas fonctionné entre vous ?

On s’est peut-être "dragué" trop longtemps. Après, il a été capable de faire quelque chose que jamais personne d’autre ne m’a fait : quand j’ai signé Malakai Fekitoa, j’étais embêté car j’avais aussi engagé Radradra. Nonu et Bastareaud étaient au club. Cela faisait beaucoup de centres et, surtout, beaucoup de gros salaires au poste. J’en ai informé Fabien qui avait eu l’élégance de me demander de lui retirer une grosse prime pour que l’engagement du Néo-Zélandais rentre dans le budget… Après, cela n’a vraiment pas collé avec les joueurs et ce, très vite. Une de ses erreurs, ce fut avec Habana qui estimait être en état de jouer, mais pas Galthié. Il avait sûrement raison mais il aurait fallu le dire au joueur. Il a sous-estimé le respect qu’avait Habana dans le vestiaire, et il se l’est mis à dos. Il a mal géré ce dossier et d’autres à peu près similaires.

Et vous, quelles erreurs regrettez-vous ?

Sans hésiter, j’aurai dû proposer la succession de Bernard Laporte à Pierre Mignoni. Je pensais qu’il n’était pas prêt et bien, je me suis trompé à tous les niveaux. Je suis fier de ce qu’il fait à Lyon. Dans toutes les grandes années de Toulon, il a pioché des ondes positives. Dans son très bon parcours avec le Lou, il y a un petit bout qui nous appartient. Je sais que Bernard Laporte poussait pour que le duo Mignoni-Delmas (ses adjoints) soit promu mais ma décision était de couper avec la méthode Laporte, de faire complètement autre chose. J’ai commis là une erreur… Aujourd’hui, quand je me titille dans la presse avec Pierre Mignoni, ça reste des chamailleries entre Toulonnais. J’ai le plus profond respect pour ce qu’il est devenu. Je ne suis pas supporter de Lyon mais disons que si Mignoni est champion de France avec son nouveau club, je ne serai pas triste. D’ailleurs, c’est tout le mal que je lui souhaite.

De quelle sortie rêvez-vous ?

Je suis président au jour le jour. Comme tant d’entraîneurs que j’ai dû virer, je me retrouve sur un siège éjectable maintenant que je ne suis plus majoritaire. C’est pour cela que j’aimerais fêter mon départ à Mayol, contre Clermont, le 22 décembre. Finir les années Boudjellal avec une victoire contre l‘ASM, la boucle serait bouclée…

Une rencontre qui se déroulera un dimanche soir ?

Tout le monde sait que j‘adore les matchs le dimanche à 21 heures (il ironise) ! Contre un adversaire qui a marqué ma présidence, mon ennemi préféré… Ce serait un beau symbole de terminer là-dessus, surtout si le RCT l’emporte !

Avez-vous des ambitions politiques ?

Au niveau local, jamais ! J’ai trop apprécié et apprécie toujours Hubert Falco (maire de Toulon et président de Toulon Provence Méditerranée). Il y a deux ou trois ans, on m’avait approché pour la députation mais j’avais décliné. Je ne serai jamais l’adversaire de Falco. J’ai trop d’estime pour lui.

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