Etzebeth : "Je ne suis pas Bakkies !"

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Publié le , mis à jour

Arrivé fort d'un titre de champion du monde, le géant sud-africain compte bien écrire sa propre légende sur la Rade. Celui que l'on considère comme le dernier galactique de l'ère Boudjellal raconte ses premiers contacts avec Toulon, son accueil, la Coupe du monde et la célébration qui a suivi. Il revient également, pour Midi Olympique, sur l'affaire de racisme dans laquelle il fut impliqué avant le Mondial. Entretien.

Eben, comment se sont passés vos premiers jours à Toulon ?

Les mecs m’ont réservé un accueil merveilleux. Le staff m’a rapidement parlé du plan de jeu et j’ai pu échanger avec le propriétaire et le président. C’est une nouvelle aventure qui démarre. Puis la ville… Quand mes proches me posent des questions, ma seule réponse c’est : « comment pourrais-je ne pas apprécier ? » Mes parents vont venir en mars, pour l’anniversaire de mon frère. Je pense que Toulon va devenir le nouveau lieu de vacances de la famille Etzebeth (rires).

Qu’est-ce qui vous surprend le plus, au quotidien ?

La météo ! C’est l’hiver, tout le monde semble pétri de froid et moi je suis en tongs (rires). Ensuite, je suis étonné par la gentillesse des gens. C’est peut-être anecdotique mais hier j’étais au supermarché et certaines personnes m’ont vu en difficulté, elles ont alors instantanément cessé de remplir leur chariot pour m’aider. Même si tout le monde ne parle pas anglais, on me pose des questions. Parler avec les mains, faire des signes, c’est universel.

Vous ne pensez pas que cette gentillesse est liée au fait que vous faites plus de deux mètres, 122 kg et que vous êtes Eben Etzebeth, le champion du monde aux 85 sélect… ?

(Il coupe) Non, je n’ai pas le sentiment d’être quelqu’un de particulier. Je suis juste un joueur parmi tant d’autres et les gens m’aident simplement parce que je suis perdu. À moi de leur rendre cette bienveillance une fois que j’enfile le maillot du RCT.

Pourquoi avoir choisi Toulon plutôt qu’un autre club ?

L’histoire du RCT ne laisse pas indifférent. J’étais un jeune joueur quand Toulon a remporté le Top14 et écrit la légende de notre sport en remportant trois Champions Cup. Puis il y a tant d’immenses joueurs qui ont défendu ce maillot : Wilkinson, Giteau, Habana, Vermeulen, Botha… On remarque qu’il y a beaucoup de Sud-Africains ; comme si nous avions une relation particulière avec ce club. Venir à Toulon était naturel pour moi.

Justement, de Van Niekerk à Botha, en passant par Habana, Vermeulen ou Smith, les Springboks ont souvent réussi sur la rade. Comment l’expliquez-vous ?
En plus d’être talentueux, tous les joueurs que vous citez sont de gros travailleurs. Ils n’ont jamais triché sur le terrain. C’est pour ça que le club a continué de faire confiance à des Sud-Africains et que nous avons gagné une place particulière auprès des Toulonnais. Enfin, nos visions du rugby sont parfois similaires : on aime les déblayages, les gros plaquages, les joueurs puissants… La force physique va compter. Tant mieux pour moi.

Avez-vous parlé avec d’anciens joueurs avant de rejoindre Toulon ?

Je suis extrêmement curieux, alors j’ai pris un café avec Bryan Habana juste avant de venir (sourire). Pendant la Coupe du monde, Duane m’a donné les bonnes adresses, pour manger, visiter et profiter de l’aventure. Enfin, dès que je suis arrivé, Liam Messam m’a invité à déjeuner. Tous m’ont dit : « tu verras en Europe il fait froid de partout, sauf à Toulon » (rires). Puis ils m’avaient parlé du public, de la descente du bus, de Mayol. Ils m’ont également raconté le chant d’avant-match. Comment ça s’appelle ? Le pilou pilou ? Voilà ce que je connaissais de Toulon. Ça m’a aidé à prendre la mesure de ce que représentait le RCT.

Votre venue était attendue depuis des années. On peut la dater symboliquement au départ de Bakkies Botha, dont la retraite, en 2014, a laissé un grand vide dans le cœur des supporters. En êtes-vous conscient ?

C’est quelque chose que j’entends beaucoup. Mais avant de parler d’attentes du public, de stress ou de comparaison : la seule pression qui compte c’est celle que je me mets pour être performant. Peu m’importe que ce soit à Toulon, Cape Town, avec les Springboks, les Saracens ou même un club japonais, je veux proposer mon meilleur rugby. Donner son maximum et performer - avant même de penser aux autres - c’est se respecter soi-même. Une fois que tu es content de toi, tu peux envisager de rendre fier un public.

Et Bakkies Botha, donc…

Bakkies était à Toulon quand j’ai démarré avec les Springboks en 2012. Je l’ai croisé en 2013, quand il est revenu en sélection. C’était chouette de le côtoyer, même si nous n’avons joué que deux matchs ensemble (8 feuilles de match communes mais ils n’ont joué qu’une seule fois côte à côte, 19 minutes, le 27 septembre 2014 contre l’Australie, N.D.L.R. ). Maintenant, oui : Bakkies a joué pour Toulon et pour l’Afrique du Sud, il est une légende du rugby ; mais je ne suis pas Bakkies ! C’est un nouveau départ pour moi, et je veux créer mes propres souvenirs au sein de ce club.

Pourquoi ne pas être venu à Toulon plus tôt dans votre carrière ?

J’ai eu l’opportunité en 2015 mais j’avais 24 ans, j’étais un peu trop jeune et je voulais encore rendre quelques services en Afrique du Sud. Aujourd’hui j’ai 28 ans, ça me semble être le moment idéal. J’ai adoré jouer pour les Stormers, mais je pense avoir fait mon temps. C’était le moment de m’ouvrir à de nouveaux horizons.

Vous parlez comme quelqu’un qui ne jouera plus en Afrique du Sud…

Ce que je vis depuis mon arrivée à Toulon est phénoménal. Si je m’arrête à ces premiers jours, j’aimerais rester toute ma vie. Mais se projeter trop loin n’a rien de bon. Il faut avancer étape par étape et la première, c’est de faire mes preuves à Toulon.

Quels sont vos objectifs avec le RCT ?

Je n’ai pas traversé le monde pour m’offrir des vacances au soleil et passer du bon temps. Je veux remporter des trophées. Quand tu as la chance d’en avoir déjà gagné, tu en veux plus. C’est automatique. Cette saison nous ne pouvons pas gagner la Champions Cup, alors tentons d’aller au bout en ChallengeCup. Le Top 14 ? Nous sommes bien placés (3e au moment de l’entretien, le 9 décembre), donc continuons de travailler pour disputer les phases finales. Je suis mauvais perdant et je veux qu’on soit performants.

Les trophées justement : que représente à vos yeux votre titre de champion du monde ?

J’ai commencé le rugby à 6 ans, j’en ai 28 désormais. Ça fait donc 22 ans que je joue. Sur ces 22 années, il y en a au moins 12 que ce titre de champion du monde est dans un coin de ma tête. Depuis, je me lève Coupe du monde, je déjeune Coupe du monde, je m’entraîne Coupe du monde, je mange Coupe du monde… Soulever ce trophée a donc donné du sens à toutes les difficultés, les mauvais moments, les pensées négatives. C’est un accomplissement à mes yeux. C’est incroyable d’atteindre l’objectif d’une vie. Tout le monde n’a pas cette chance.

À vous entendre, cette réussite semblait un objectif, bien plus qu’un rêve…

On ne doit pas nécessairement dissocier les deux ! Remporter une Coupe du monde était le rêve d’une vie. Comme tous les enfants, quand on me demandait le métier que je voulais pratiquer je répondais naïvement « champion du monde », même si ça relevait de l’inaccessible. Puis finalement… À force de travail, on est devenu la meilleure équipe du monde.

C’est encore récent, mais avez-vous le sentiment que ça vous a changé ?

Ça doit dépendre des personnalités et du moment auquel ça arrive dans une carrière, mais je pense que ça ne me changera pas foncièrement. Certains vont profiter de ce trophée pour couper un peu, se relaxer. Pas moi. C’est un accomplissement mais j’ai la chance de partir immédiatement sur quelque chose de nouveau. La vie continue. Le seul effet est peut-être de me motiver encore davantage pour regoûter ce sentiment incroyable : pourquoi ne pas être champion du monde en 2023 ? Atteindre un objectif, même si c’était celui qui était au sommet de la liste, ne donne pas un ticket gagnant pour les autres. Alors je dois continuer à travailler, pour n’avoir aucun regret quand je rangerai les crampons dans une boîte à souvenirs. La seule chose qui change c’est le regard des gens.

A-t-il déjà évolué, en quelques semaines ?

Quand nous sommes rentrés en Afrique du Sud pour célébrer le trophée, nous avons fait une semaine de bus à travers le pays. Les gens étaient fous : ils couraient après le bus, hurlaient nos noms. Il y avait des dizaines de milliers de personnes. À ce moment tu te rends compte du point auquel tu as fédéré ton pays. Je pense qu’on a rendu les Sud-Africains fiers.

Vous souveniez-vous des deux premiers titres mondiaux de l’Afrique du Sud ?

En 1995 j’avais trois ans. Les seuls souvenirs qui me reviennent sont ceux qu’on me raconte (rires). En revanche, 2007, c’est comme si c’était hier. J’avais 15 ans, je regardais la finale chez mes parents. Après le coup de sifflet final, nous avions pris nos scooters avec mon frère, évidemment sans casque (rires). Nous étions dans la rue, avec notre drapeau et nous faisions n’importe quoi. C’est un souvenir génial pour moi. Maintenant, je pense que 2019 est un trophée très différent. Nous ne savons pas précisément comment ç’a été vécu par chaque Sud-Africain, mais ç’a à coup sûr apporté beaucoup de bonheur dans un pays en plein doute. L’Afrique du Sud en avait besoin.

Plus encore que 1995 et 2007 ?

Difficile à estimer. En 1995, avec Nelson Mandela, la sélection a uni notre pays derrière un objectif social qui allait bien au-delà du rugby. En 2007 c’était, je pense, surtout un accomplissement sportif. En revanche 2019… Comme 1995, les Sud-Africains avaient besoin de pousser ensemble pour une cause commune, et c’est le rôle qu’a endossé la sélection. Pour nous, en tant que joueurs, c’était une réussite sportive immense, mais on ne pensait que ça créerait autant de bonheur chez nos compatriotes. Dans ces moments, tout le monde s’aime, est souriant, et le pays va mieux, grâce aux résultats d’une trentaine de mecs au bout du monde. Le pays avait besoin de nous, et c’était important d’être au niveau.

Fin août, vous avez été accusé d’avoir insulté un sans-domicile fixe et pointé une arme à feu sur lui. Qu’en est-il et où en êtes-vous ?

D’abord, et c’est ce que j’ai expliqué à la justice, c’est complètement faux. J’étais à l’endroit où les faits se sont passés et je n’ai rien fait de mal. Je n’ai rien dit. J’ai toujours été un véritable amoureux des gens. Vous pouvez demander à chaque Springbok ce qu’il en pense. Vous verrez qu’il vous dira que c’est impossible. C’est malheureux, mais les gens qui s’en sont pris à moi accusent la mauvaise personne. Je pense qu’ils ont d’autres motifs, car c’est faux. On verra ce qui se passera dans le futur, mais la vérité finira par sortir.

Avez-vous craint de manquer la Coupe du monde ?

Rassie (Erasmus, le sélectionneur, N.D.L.R.) m’a rapidement pris à part. Il m’a demandé ce qu’il en était, je lui ai expliqué ma version des faits. Et heureusement il croit en ses joueurs et m’a fait confiance. Avant cette discussion j’ai eu quelques doutes mais j’ai ensuite compris qu’il croyait en moi. Il savait que j’avais été honnête avec lui et que je n’aurais jamais fait ce dont on m’accuse. Encore moins à quelques jours d’une Coupe du monde. Si j’avais dû la louper pour quelque chose d’aussi stupide… J’étais un peu nerveux car je savais qu’on parlait beaucoup de moi mais j’ai toujours eu confiance en Rassie. 

Pierrick Ilic-Ruffinatti
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