• Shaun Edwards ici au milieu de ses nouveaux collègues de travail : Karim Ghezal l’entraîneur en charge de la touche, et le préparateur physique Thibault Giroud.
    Shaun Edwards ici au milieu de ses nouveaux collègues de travail : Karim Ghezal l’entraîneur en charge de la touche, et le préparateur physique Thibault Giroud. Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Entretiens

Edwards : « Je n’ai pas de crainte »

Après dix-huit ans passés auprès des Wasps et du Pays de galles, l’Anglais, Shaun Edwards, s’est lancé un nouveau défi en rejoignant le XV de France managé par Raphaël Ibanez, qu’il a entraîné en Angleterre. Il se livre sur ce choix, son amitié avec "Raph", son optimisme, mais aussi son amour pour le rugby français et ses plans pour nos Bleus, qu’il mettra un point d’honneur à entraîner en français.

Qu’avez-vous fait depuis la fin de la Coupe du monde ?

Je suis revenu du Mondial un lundi et le samedi suivant j’étais en France pour commencer à travailler avec le staff tricolore dans le village où Fabien (Gatlhié, N.D.L.R.) est né. Nous avons commencé nos réunions, et avons aussi rencontré les médias, ce qui était un moment très important. Nous avons également visité les clubs mais surtout, nous avons eu l’occasion d’entraîner ensemble. Nous l’avons fait avec l’équipe de Massy, et avons fonctionné de la même façon que nous le ferons avec le XV de France. Ce fut très bénéfique pour moi, j’ai pu entraîner en français. Je tiens à le faire avec le XV de France. Nous reproduirons l’expérience dans deux semaines avec les moins de 20 ans en Italie.

Avez-vous eu un break ?

Oui, la plupart des membres du staff ont eu les fêtes de Noël pour se reposer. Ce break m’a fait le plus grand bien car l’année dernière a été longue : Coupe du monde oblige, j’ai été en déplacement pendant 220 jours. Mais c’est comme ça, le rugby de haut niveau demande ce genre de sacrifice. Mais même en vacances, le rugby ne s’arrête jamais : chaque jour, je parlais français pendant une heure et je regardais plusieurs matchs, comme Exeter - Saracens, Bristol - Wasps, etc. des rencontres où l’on trouvait de nombreux internationaux anglais…

Vous êtes donc déjà tourné vers le France - Angleterre du prochain Tournoi…

Tout à fait, cela fait quelques semaines que l’on travaille dessus.

Comment avez-vous pris la décision de rejoindre le staff de l’équipe de France ?

J’ai toujours voulu entraîner en France. J’ai toujours aimé votre rugby et regardé attentivement le Top 14. Mon fils a étudié en France aussi, et il parle couramment votre langue. Bref, je me suis toujours douté que je finirais par entraîner en France un jour ou l’autre. Cette envie est aussi venue au gré de mes affrontements avec les équipes françaises : je me souviens encore des matchs de Heineken Cup contre Toulouse quand j’entraînais les Wasps (2001-2011, N.D.L.R.). Cela me donnait envie de travailler dans cet environnement.

La décision fut donc facile à prendre ?

Pas tant que cela, car j’avais une proposition pour entraîner mon ancien club à XIII, Wigan, mais j’avais le sentiment de ne pas avoir le contrôle que je souhaitais, notamment au niveau du staff et du recrutement. J’ai donc refusé l’offre de Wigan. J’avais aussi des propositions venant de sélections à XV, et d’autres clubs à XV. Donc ce fut un choix difficile.

Vous avez entraîné Raphaël Ibanez pendant son passage aux Wasps de 2005 à 2009. Sa nomination au poste de manager du XV de France a-t-elle pesé dans votre décision ?

Énormément. "Raph" est l’une des raisons qui ont fait qu’aujourd’hui je travaille avec le XV de France, et pas une autre sélection internationale. Cela me rappelle d’ailleurs une discussion que j’ai eue avec lui l’autre jour : de toute évidence, je ne suis pas encore bilingue en français car je ne saurais tenir une longue conversation. En revanche, je peux entraîner en français parce que quand on entraîne, il faut être concis. À son arrivée aux Wasps en 2005, "Rapha" se souvenait : sur le terrain, je ne disais que deux ou trois mots, quatre maximum. Cela l’avait beaucoup aidé. Alors j’espère que ces phrases courtes aideront aussi l’équipe de France. Pour en revenir à votre question, la présence de Raphaël a joué un grand rôle dans ma décision. Parce qu’il est quelqu’un de professionnel et qu’il saurait créer un environnement compétitif pour les joueurs et les entraîneurs, afin que tout le monde progresse.

Vous aviez déjà failli travailler avec Toulon en 2016…

C’est vrai. J’ai toujours voulu gagner le championnat de France et j’étais intéressé par cette opportunité de travailler avec Toulon. La fédération galloise, qui m’employait à l’époque me l’a interdit et je l’ai regretté.

Un coach travaille toujours avec des joueurs, jamais contre. Je serai avec eux, pas contre eux. Partout où j’ai travaillé, j’ai adopté une attitude qui me permettait de m’adapter

La fédération galloise vous a-t-elle proposé de reprendre le poste de Warren Gatland après son mandat ?

Elle m’a proposé de prolonger ma mission en tant qu’entraîneur de la défense, mais pas de prendre le rôle de sélectionneur. Et à ce moment-là, j’avais déjà pris ma décision de rejoindre la France. J’ai estimé que j’avais fait mon temps là-bas. Cela aurait été plus facile pour moi de rester au pays de Galles, mais j’ai préféré relever un nouveau challenge.

N’était-il pas étrange de préparer ce quart de finale de Coupe du monde avec le pays de Galles en étudiant des joueurs que vous entraîneriez quelques mois plus tard ?

Pas tant que cela, car je ne connaissais pas personnellement les joueurs et que j’étais pleinement concentré sur ma mission avec le pays de Galles. L’équipe de France n’était pas une source de distraction pendant le Mondial. Après le match, je suis allé serrer la main de Fabien Galthié, l’ai félicité pour le travail accompli avec son équipe. Je me souviens d’ailleurs que j’avais eu peur pendant l’échauffement…

Pourquoi ?

Parce que les Français étaient remontés comme jamais ! Leur échauffement avait été d’une telle intensité qu’ils m’avaient impressionné.

Aujourd’hui quel diagnostic avez-vous fait de la défense du XV de France ?

Durant la préparation du Mondial, j’ai tout d’abord constaté que ce système avait été totalement changé par Fabien Galthié. Avec succès, car j’ai trouvé la défense française très performante durant la Coupe du monde. Comme nous n’aurons que deux semaines pour préparer le premier match du Tournoi, je m’attacherai donc à prolonger ce travail effectué par Fabien. Les joueurs garderont le même système, les mêmes annonces, les mêmes actions que lors de la Coupe du monde.

Justement, comment Galthié a-t-il changé ce système ?

Il a donné plus d’importance à la vitesse de ligne dans les montées ainsi qu’à la pression défensive. Il a aussi opté pour une défense à deux arrières plutôt qu’un, et cela a bien fonctionné avec l’arrière classique positionné d’un côté et un supplémentaire de l’autre côté. Ce joueur peut varier, même s’il s’agit généralement de l’ouvreur. Ce peut être aussi l’ailier côté fermé ou même le demi de mêlée dans quelques occasions. Bref, tous ces signes montraient clairement que Fabien avait modifié le système défensif des Bleus.

Avec le pays de Galles, votre leader de la défense dans la ligne de trois-quarts était Jonathan Davies. Avez-vous déjà identifié de potentiels leaders défensifs chez les joueurs du XV de France ?

Oui, mais je ne peux pas vous le dire ! Vous avez plusieurs de joueurs de talent en France, donc nous aurons le choix. Mais cela dépendra aussi des choix du sélectionneur… En tout cas, le capitaine de la défense est généralement un centre. Nous le nommerons en temps voulu, mais pas avant d’avoir parlé aux joueurs.

Sur quels aspects vous basez-vous pour évaluer le niveau de performance d’une défense ?

Le premier job d’une défense, c’est d’empêcher l’adversaire de marquer des points. Son deuxième job, c’est de récupérer le plus rapidement possible le ballon et créer des occasions pour marquer par des interceptions, des turnovers, des gros plaquages qui feront commettre des erreurs à l’adversaire. C’est exactement ce qui s’est produit pour le pays de Galles en quart de finale de la Coupe du monde contre la France, puisque la défense a permis de marquer 14 points.

On doit gagner en constance, en intensité, et aussi en intelligence tactique

Sur quels autres critères vous basez-vous ?

Il en existe plusieurs : le temps que mettent les joueurs à se relever, à se repositionner, le nombre total de joueurs debout en même temps sur le terrain, ou la vitesse de contest aussi, qui est très importante en rugby à XV : le contest balle en main, le contest en mêlée, dans les rucks… Je veux une équipe qui conteste le ballon. Tout le temps. Pour le récupérer et attaquer le plus vite possible ensuite.

En venez-vous à dire que la défense est aujourd’hui la meilleure façon d’attaquer ?

Une défense doit chercher à produire des ballons de turnovers, qui sont les meilleurs. Donc même quand on défend, on doit continuellement chercher à attaquer. Il faut pratiquer une défense offensive, vous me suivez ? Il faut défendre en voulant attaquer. C’est ce que j’ai prôné dans toutes les équipes par lesquelles je suis passé, durant les dix-huit dernières années : après quatre titres en Premiership, deux Coupes d’Europe, quatre Tournois dont trois grands chelems des Six nations et deux demi-finales de Coupe du monde, on peut dire que cela a plutôt pas mal marché non ?

Avant d’entraîner à XV vous avez longtemps joué à XIII, pourquoi le XIII a-t-il toujours autant d’avance sur le XV ?

Je pense que le XIII a toujours accordé plus d’importance à la défense ainsi qu’aux détails. Mais cela s’explique par le fait que le rugby à XIII est devenu professionnel bien avant le XV. J’ai 53 ans, et je suis devenu professionnel à 16 ans. Je ne dis pas que les quinzistes ne s’entraînent pas dur depuis des années, mais le XIII a pris de l’avance dans ce domaine.

Comment expliquez-vous le fait que l’on trouve de plus en plus de techniciens issus du XIII dans les staffs de sélections et de clubs à XV ?

Je crois qu’il y a tout simplement plus de jobs dans le XV, car il y a un plus grand nombre de championnats. Le XIII se limite à la Super League et la NRL, cela ne fait pas beaucoup à l’échelle de la planète. Il y a donc beaucoup de demande, et je crois que les deux disciplines n’ont jamais été aussi proches. Beaucoup de gens les apprécient et les suivent de front. Il y a plus d’échanges qu’avant, aussi.

Vous n’avez jamais entraîné des joueurs français. Avez-vous des craintes que votre discours ne passe pas ?

Un coach travaille toujours avec des joueurs, jamais contre. Je serai avec eux, pas contre eux. Partout où j’ai travaillé, j’ai adopté une attitude qui me permettait de m’adapter à eux. Je n’ai pas de crainte. Les joueurs ne veulent qu’une chose : gagner. Ils veulent donc des entraîneurs qui veulent la même chose et qui les aident à y parvenir. Et puis j’ai déjà entraîné des joueurs français par le passé, comme Raphaël Ibanez ou Serge Betsen.

Leur en avez-vous parlé ?

Oui, j’ai d’ailleurs rencontré Serge récemment pour en parler avec lui. Il m’a expliqué les différences de l’entraînement en France, les relations avec les coachs, etc. il m’a donné des tas de bons conseils que je vais garder précieusement. C’est quelqu’un que je respecte énormément.

Et par rapport au système du rugby français, où les clubs sont beaucoup plus puissants qu’au pays de Galles ?

Nous pouvons compter sur un excellent manager en la personne de Raphaël Ibanez qui a déjà réussi à rapprocher la Ligue et la fédération. Je me suis déjà rendu à Lyon, j’ai discuté avec l’entraîneur de la défense de Toulouse, j’ai visité des tas d’autres clubs… Partout où nous sommes allés, nous avons été bien reçus et si je peux aider de quelque manière que ce soit n’importe quel club français de Top 14, de Pro D2 ou de Fédérale 1, je le ferai. Nous nous battrons ensemble, et pas les uns contre les autres : c’est le message qu’a fait passer Raphaël.

Comment décririez-vous vos méthodes d’entraînement ?

Encouragement et haute intensité. J’encourage toujours mes joueurs, et je ne crois qu’à l’entraînement à haute intensité pour rendre les matchs plus faciles. Pas faciles car ils ne le seront jamais, mais plus faciles.

Quels sont vos objectifs pour le prochain Tournoi des 6 Nations ?

Je ne suis pas de ceux qui visent les places en disant "Je veux être deuxième, ou premier, etc." Je veux que l’on progresse, tout simplement, et que l’on rende les Français fiers de leur équipe. Les victoires et les succès viendront. Mais déjà, on doit progresser.

Qu’est ce qui vous dit que le prochain Tournoi sera réussi ?

Si l’on progresse. Par rapport à la Coupe du monde, ou par rapport au dernier Tournoi, qui ne s’était pas bien passé pour la France. On doit gagner en constance, en intensité, et aussi en intelligence tactique. On parle souvent d’émotion et de passion : il faut garder cela, mais il faut aussi jouer intelligemment. Le rugby est un jeu physique, mais il est aussi très tactique. On doit être animés par une agressivité intelligente. C’est ce qui doit nous guider.

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