• Thomas : « Ça faisait souffrir ma mère,  je ne le supportais pas... »
    Thomas : « Ça faisait souffrir ma mère, je ne le supportais pas... » Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Entretiens

Thomas : « Ça faisait souffrir ma mère, je ne le supportais pas... »

Teddy Thomas est sans nul doute le trois-quarts aile le plus doué de sa génération.  26 ans, il ne compte pourtant que 16 sélections en équipe de France. Où est le problème, alors ? Pour Midi Olympique, le Racingman revient sur sa longue traversée du désert, les erreurs qu’il a commises, la claque du Mondial japonais et les prémices d’une métamorphose…

Comment avez-vous appris votre retour en équipe de France ?

J’étais sur le terrain d’entraînement, le jour où Raphaël Ibanez m’a appelé pour me signifier que j’étais pris. J’ai écouté son message, c’était cool. Un vrai bonheur, ouais…

Comment avez-vous vécu ce retour en bleu ?

En fait, j’ai l’impression que ce sera tout aussi bizarre qu’excitant. Derrière, Virimi (Vakatawa, N.D.L.R.) sera le plus vieux et Gaël le plus capé (51 sélections). C’est le début d’une nouvelle ère, on dirait.

Vous n’avez pas été retenu pour la Coupe du monde au Japon. Vous a-t-on expliqué pourquoi ?

Non, je n’ai eu aucun retour de la part du staff. Mais je comprends. Il y avait des mecs largement meilleurs que moi.

Là-dessus, il y a débat. Comment avez-vous vécu cette mise à l’écart ?

J’ai surtout mal vécu le fait de n’avoir la moindre explication. Je croyais naïvement avoir fait partie d’une aventure, d’un projet et ce n’était visiblement pas le cas. […] Le premier jour, celui de l’annonce, j’étais vraiment affecté : je pensais être pris ; enfin, j’avais plutôt un sentiment favorable, quoi… Alors, j’étais descendu à Biarritz pour partager ce moment en famille, avec ma mère et mon grand-père.

Pourquoi ce "sentiment favorable" ?

J’avais énormément d’échos qui m’avaient fait y croire. Mais je n’aurais pas dû écouter les gens. J’aurais dû attendre, la peur au ventre. Cela m’aurait évité une sacrée désillusion. (il coupe) Les premiers temps ont vraiment été difficiles.

Mon grand-père a joué dans le centre de la France (à Buzançais) avant d’arriver à Biarritz, où il est devenu au fil du temps le "papy" du club. C’est lui qui m’a conduit pour la première fois à Aguilera

Et après ?

Cet été, j’avais fait appel à un préparateur physique. Il était avec moi à Biarritz. Il m’a fait comprendre que des objectifs, j’en avais d’autres, notamment le retour en club au mois de juillet. Cela m’a fait du bien. J’ai pu tourner la page et avancer.

Qui, dans votre famille, vous a fait découvrir le rugby ?

Mon grand-père a joué dans le centre de la France (à Buzançais) avant d’arriver à Biarritz, où il est devenu au fil du temps le "papy" du club. C’est lui qui m’a conduit pour la première fois à Aguilera : j’avais 7 ans, je suis monté dans un bus et j’ai fait mon premier tournoi. Ce fut aussi simple que ça…

Que faisiez-vous avant ?

Du surf. J’ai d’ailleurs quelques amis qui ont aujourd’hui percé dans la discipline.

Est-il difficile de "percer" dans le monde du surf ?

Un proche, Othmane Choufani, vient de réussir dans ce sport. Lui est un chasseur de grosse vague, il a notamment surfé celle de Nazaré, au Portugal (une fois par an, naissent sur ce spot des vagues pouvant atteindre vingt-quatre mètres). La préparation physique à laquelle Othmane est soumise est bien plus exigeante que la nôtre. Pour survivre sous une très grosse vague, il faut être capable de rester trois minutes en apnée. En fait, c’est comme entrer dans une grosse machine à laver.

Que représente pour vous le Tournoi des 6 Nations ?

Ce sont d’abord des après-midi d’hiver passées devant la télé, avec mon grand-père. Mais à l’époque, je n’imaginais pas une seule seconde que ce sport devienne mon métier. J’étais très détaché, je vivais au jour le jour. Le match terminé, j’allais surfer ou faire du skate. Je n’étais pas du genre à rejouer la rencontre dans le jardin. En réalité, j’ai pris conscience que ce sport pourrait devenir un métier au moment des sélections Côte basque.

Votre rapport au rugby a-t-il alors changé ?

Oui et non. Je suis toujours très détaché par rapport à tout ça. Pour mon équilibre, j’ai besoin de vaquer à d’autres occupations.

Lesquelles ?

La mode, par exemple. à Paris, je vais souvent voir des défilés.

Je ne dis pas que je serai toujours irréprochable. Mais j’ai changé. De toute façon, dans ce milieu, si tu rentres pas dans le rang, on te dit "merci, au revoir" et on en prend un meilleur que toi

On vous y reconnaît ?

Non, jamais. En province, le rugby mène un peu le rythme de vie. Ici, les gens s’en fichent totalement et ça fait du bien. Les jours de repos, je me promène d’arrondissements en arrondissements, je découvre des choses nouvelles… Et puis, niveau fringues, je peux oser des choses un peu dingues. à Paris, tout le monde s’en fout. (rires)

Et au club ?

Il y a juste Simon (Zebo) qui s’y intéresse. Quand il me voit, il dit : "Wowwww ! So classe !" […] Boris Palu, lui, il s’invente un look. Il se rêve en mannequin.

Qui vous a donné le goût de la mode ?

Ma mère. J’ai grandi avec elle, c’est très fusionnel entre nous et à son contact, j’ai chopé le virus. […] Récemment, j’ai déménagé et les cartons de fringues prenaient plus de place que les meubles. Mes potes étaient choqués…

Y a-t-il d’autres fans de mode au Racing ?

Il y avait Dan (Carter) et Casey (Laulala). On allait faire du shopping ensemble. Mais quand Dan a signé son contrat avec Louis Vuitton, il a tué le "match".

Aimeriez-vous faire du mannequinat ?

Oui, ça me plairait. On me l’a proposé à mon arrivée à Paris, il y a six ans. J’ai refusé. Je pensais que ça dénoterait trop avec l’image du rugby. J’ai eu peur de la réaction des gens. (il marque une pause) à l’époque, mon image n’était pas irréprochable. Il m’a fallu faire des choix.

Votre carrière internationale a démarré très fort en 2013, avec un doublé face aux Fidji et un essai magnifique contre l’Australie, une semaine plus tard. Derrière ça, vous avez connu une longue traversée du désert. Finalement, ces débuts fracassants ne vous ont-ils pas desservi ?

(il soupire) En fait, le plus dur fut de comprendre que je basculais en pleine lumière. En ce sens, j’ai eu du mal à piger qu’il me faudrait désormais être exemplaire. […] Effectivement, c’est l’"après" qui a été dur à gérer en fait…

Pourquoi ?

J’étais jeune, un peu naïf. Je n’avais aucun recul, aucune conscience des erreurs que je faisais. Je ne pensais jamais au fait que je représentais une équipe nationale. Je n’imaginais pas qu’autant de gens puissent s’identifier à moi. J’étais dans mon truc. à mes yeux, tout ça n’était qu’un jeu. Mais ce n’est pas seulement un jeu…

Que faisiez-vous au juste ?

Je parlais aux entraîneurs comme à mes potes. J’arrivais en retard à l’entraînement, je ratais un étirement ou deux, je me disais que ce n’était pas grave, que les autres comprendraient. Oui, c’était grave. Non, ce n’était pas respectueux envers le staff et mes coéquipiers.

Et maintenant ?

Je ne dis pas que je serai toujours irréprochable. Mais j’ai changé. De toute façon, dans ce milieu, si tu rentres pas dans le rang, on te dit "merci, au revoir" et on en prend un meilleur que toi. Je l’ai compris, désormais. Il faut savoir faire preuve d’intelligence, mettre son orgueil de côté. Et puis, quand tout sera terminé, je ne veux pas qu’on dise de moi : "Ouais, Teddy Thomas, c’était pas mal. Il avait des appuis. Il a fait deux bonnes saisons." Je veux laisser un meilleur souvenir.

Reconnaissez-vous certaines de vos erreurs ?

Oui ! Mais on m’a aussi prêté des choses qui étaient fausses. à l’époque où les ischio-jambiers me faisaient souffrir, les gens disaient que je n’avais aucune hygiène de vie, que je sortais tous les soirs à Paris. C’était faux ! ça me rendait fou ce genre de truc. Et ça faisait du mal à ma mère. Je ne le supportais pas.

Qu’avez-vous fait pour "changer" ?

Il y a quelques mois, je me suis rendu compte que je ne pouvais tout gérer tout seul et j’ai décidé de me faire suivre par un psychologue. C’est un peu tabou dans le rugby français. Mais ce travail me fait énormément de bien.

Et les plans de jeu, les respectez-vous désormais ?

Je les ai toujours respectés. Mais quand vient le duel, je me laisse porter par l’instinct. Je ne décide rien à l’avance, ça vient comme ça. Finn (Russell) est pareil. C’est ce grain de folie qui nous permet de faire de belles choses et, une minute plus tard, un truc complètement pourri.

La défense fut aussi l’un de vos points noirs…

J’ai aussi progressé dans ce secteur, avec Chris (Masoe) et Ronan (O’Gara). Lui s’est d’ailleurs arraché les cheveux avec moi, au départ. Il ne comprenait pas que je ne monte pas fort, vite, avec la ligne. Moi, je laissais faire le porteur de balles. Je me disais qu’avec ma vitesse, je parviendrai toujours à le rattraper. En tribunes, j’entendais Ronan hurler : "Teddy ! Putain !" Il avait raison. Mes décrochages créaient des déséquilibres.

Sur le terrain, votre entente avec Virimi Vakatawa est très précieuse au Racing. Pourquoi ?

Finir ses actions est un honneur. Actuellement, Virimi est le meilleur numéro 13 du monde. Sur les stats que l’on possède au club, il bat les défenseurs une fois sur deux. En ce moment, il y a lui… et les autres.

Vous avez rencontré Kylian Mbappé il y a peu. Comment le connaissez-vous ?

Nous avons le même sponsor. Nous nous sommes croisés plusieurs fois, au restaurant ou à la grande soirée du Ballon d’or, à Paris. Il aime bien le rugby.

Ce que vous avez vécu à vos débuts, lui l’a vécu puissance mille…

Non. C’est incomparable. Le foot, c’est un autre univers. Et ce que réalise Kylian Mbappé week-end après week-end depuis deux ans est impressionnant. C’est une machine.

Vous faites partie des joueurs qui célèbrent leurs essais, notamment en imitant le geste de Mbappé. Pourquoi ?

Je sais que beaucoup de gens n’apprécient pas mais moi, ça me plaît. Marquer un essai, c’est un bonheur de dingue. C’est même difficile à décrire, en fait. Et ce bonheur là, j’aime le partager avec le public. Je continuerai à célébrer mes essais. […] La chorégraphie ? On la décide dans la semaine, avec Finn (Russell) et Simon (Zebo). ça peut partir très loin… Tout dépend de l’humeur en fait !

Ce n’est pas du goût de tout le monde…

Oui et j’accepte de me faire taper sur les doigts quand ça perd. Après avoir remporté le dernier quart de finale de Champions Cup à l’Arena, Maxime Médard avait d’ailleurs posté une photo où il imitait aussi le geste de Kylian Mbappé. Cela m’était adressé mais ça m’a fait rire. Le perdant a toujours tort, n’est-ce pas ?

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