• Bill Beaumont faisait largement plus que ses 28 ans. Il commandait un pack de grognards qui vint désosser les avants français au Parc des Princes. Beau joueur, Jean-Pierre Rives lui donna l’accolade.
    Bill Beaumont faisait largement plus que ses 28 ans. Il commandait un pack de grognards qui vint désosser les avants français au Parc des Princes. Beau joueur, Jean-Pierre Rives lui donna l’accolade. DR / DR
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Histoires de rugby

Un jour, une histoire... Grand Chelem 1980 : la bande à Beaumont

Il y a quarante ans, l’Angleterre au creux de la vague se redressa soudain pour signer un Grand Chelem grâce à son pack de fer, puis retomba dans la médiocrité. Tout le charme de l’ère amateur.

Une oasis en plein milieu du désert… C’est comme ça que nous apparaît rétrospectivement le grand chelem du XV de la Rose en 1980. Le premier depuis trente-trois ans (1957), le dernier avant onze ans (1991). Parce que les plus jeunes auront du mal à le comprendre, l’Angleterre de cette époque, ce n’était pas vraiment une grande nation. Elle ressemblait plutôt à un dinosaure à la dérive, un corps énorme avec sa masse de pratiquants, mais un cerveau lent : une équipe nationale médiocre et inconstante, fruit d’un rugby privé de compétition d’élite. Les joueurs valsaient au gré des défaites et des décisions prises à l’aveuglette par des sélectionneurs sans repère.

Le XV de la Rose était erratique avant, il sera erratique ensuite. Mais en 1980, pendant trois mois, c’est vrai, il se transforma en vraie machine de guerre. Un commando soudé de vétérans s’empara soudain du Tournoi. Le mot vétéran nous est venu spontanément au souvenir des "gueules" qui composaient cette équipe. D’abord son capitaine, le deuxième ligne Bill Beaumont. Avec sa démarche pachydermique, sa grosse moustache de morse, ses cheveux frisés et son bandeau, il avait l’air presque plus vieux que maintenant, alors qu’il préside World Rugby, à 67 ans. On a de la peine à croire qu’il n’avait alors que 28 ans… Le même âge que l’arrière-buteur Dusty Hare, d’ailleurs, qui avec son crâne dégarni, les mèches désordonnées, et l’allure frileuse ressemblait plus à un employé de banque qu’à un sportif de haut niveau. Roger Uttley aussi avait une gueule de pirate. Le numéro 8 John Scott arborait de belles bacchantes qui le vieillissaient. Et puis les corps de ces avants n’étaient pas dessinés comme ceux d’aujourd’hui. Ces Anglais-là ressemblaient surtout à des vieux copains de régiment qui se retrouvent au pub. On se doute bien que les salles de musculation et les feuilles de stats n’étaient pas le lot quotidien. Combien de temps les piliers Fran Cotton et Phil Blakeway auraient-ils supporté un footing ? Ils étaient commerçants, chefs d’entreprise, instituteurs, agriculteurs. On était encore en plein amateurisme, les trois-quarts attaquaient avec 45 degrés de profondeur. Mais en cet hiver 1980, les planètes s’étaient alignées. Le pays de Galles et la France avaient faibli. C’était leur moment, tout simplement. "Bill Beaumont était à son sommet, c’était un capitaine exemplaire", explique John Scott. Paul Dodge ajoute : "Il était à fond sur tous les rucks et sur les mauls, parfait pour parler aux supporters et avec les dirigeants. C’était un capitaine exemplaire."

La mêlée qui triomphe à Paris

De ce triomphe, deux images fortes restent en mémoire : la victoire à Paris évidemment, 17-13 plus nette que ne l’indique le score. "Ce match nous a rappelé que le rugby, ça commence toujours devant", avait diagnostiqué Pierre Albaladéjo avant de rendre l’antenne. Leçon que les jeunes téléspectateurs allaient méditer. La mêlée française avait été humiliée avec des reculades de plusieurs mètres : "Jamais pareille marche arrière", avait titré Midi Olympique en Une, souligné de rouge, avec trois photos pédagogiques : "Leçon des avants anglais à tous les niveaux du jeu." Côté français, on a souvent décrit ce désastre comme une faillite des sélectionneurs qui avaient choisi un deuxième ligne trop tendre (Yves Duhart) tout en demandant à un autre deuxième ligne, Patrick Salas de s’improviser pilier gauche, avec, en plus, un numéro 8 débutant Manuel Carpentier. Le pack anglais s’en était donné à cœur joie. Moment clé : alors que Uttley se faisait recoudre, à sept contre huit, il assura une sortie de mêlée parfaite pour offrir un drop à Horton. Dans ce rugby des années 70-80 on ne s’excusait pas forcément d’être pragmatique jusqu’à la caricature. Heureux temps où un capitaine parlait sans langue de bois quand on lui demandait comment il allait jouer. "Quand la victoire est si importante, il n’y a pas de place pour la fantaisie."

Et quand ce pack n’enfonçait pas la mêlée adverse, il la faisait diaboliquement tourner pour pourrir les sorties. Question stratégie, ils savaient où ils allaient. "Nous n’avions qu’une idée en tête, monopoliser le ballon et jouer dans un petit périmètre pour ne pas nous exposer aux contres des attaquants français", diagnostiqua Bill Beaumont. Il figurait sur une photo célèbre, dans les couloirs du Parc souriant à Ferrasse qui lui tapotait la joue en guise de félicitation. La légende disait qu’il avait soufflé cette phrase au président de la FFR : "On a joué comme Béziers…" C’est vrai que le deuxième essai anglais de l’ailier Carleton fut la conclusion d’un joli départ côté fermé des avants : Scott, Uttley, Colclough, Beaumont. Dans les bistrots français, après ce Waterloo, il fut de bon ton de railler ces Anglais trop prudents qui n’avaient passé que deux fois la ligne avec tellement de ballons à jouer… Mais l’ouvreur John Horton avait reçu des consignes de son capitaine, et en bon soldat, il les avait appliquées sans sourciller. Alors, il avait assuré deux drops "pépères" au milieu d’une profusion de chandelles. "Attaquer plus ? Pas question. Cela aurait été le seul moyen de donner des ballons à vos trois-quarts…" ajouta Beaumont, guère étouffé par la confiance en ses lignes arrières.

Ceci dit, une révision du match montre un premier essai (de NJ Preston) sur une attaque au large (après réception d’une chandelle il est vrai) et un crochet intérieur de l’autre centre nommé… Clive Woodward. Mais le pré carré de ces Anglais, c’était le côté fermé avec les mains d’or de John Scott : "Je partais avec Steve Smith et John Carleton. Combien de fois, on a tenté cette combinaison. À se demander comment l’adversaire a fait pour ne pas la contrer…"

Angleterre-Galles : une boucherie

Bill Beaumont était le patron incontesté de cette lourde brigade. Un camarade joyeux et charismatique. Mais il travaillait main dans la main avec un autre personnage, très peu médiatisé : Mike Davies, ancien deuxième ligne devenu jeune entraîneur du collège chic de Shelbourne. À la surprise générale, la RFU l’avait bombardé coach de la sélection à l’automne. Personne ou presque ne lui rendit hommage sur le moment. C’est pourtant lui qui avait bâti ce pack de fer, avec subtilité en plus. Midi Olympique avait prévenu, avant le match, sous la plume d’Henri Nayrou : "Il paraît qu’il a mis au point un système de mêlées tournées pour faire perdre les pédales au numéro 8 adverse…" Après l’Irlandais Duggan lors du premier match, le Français Manuel Carpentier en fut victime. "Oui Mike était un gars fantastique, il aurait dû rester entraîneur bien plus longtemps. Il s’entendait très bien avec Bill, c’était les mecs les plus charmants que vous pourrez rencontrer", détaille l’ancien numéro 8 John Scott. "Il venait directement du monde scolaire, un autre univers, mais les joueurs l’ont tout de suite respecté. Mais il faut dire qu’il ne s’est pas comporté comme un prof avec nous. Il a gagné la confiance de Bill. Mike était très focalisé sur le jeu d’avants, et très clair et précis", poursuit le centre Paul Dodge (deux matchs sur quatre).

Ce grand chelem, l’Angleterre est allée le chercher à Murrayfield, le 15 mars avec un succès facile (30-18). Mais elle le forgea vraiment à Paris et bien sûr à Twickenham lors d’un duel "explosif" contre le pays de Galles. Un vrai morceau de bravoure et de férocité que ce rendez-vous à la suite duquel le Mirror titra : "Quelqu’un va mourir !" (sous-entendu, si on continue comme ça). 80 minutes de chicanes en tous genres avec, comme climax, la charge du troisième ligne gallois Paul Ringer sur Horton en train de dégager. Un choc bras en avant, genre "coup de la corde à linge". Volontaire ? Involontaire ? Les versions divergent mais l’arbitre Clive Burnett, stressé, montra la sortie au Gallois, pensant naïvement calmer les esprits. Peine perdue : plaquages à retardement, sans ballon, percussion après des arrêts de volée, prises de col. L’Anglais Scott qui donne deux coups de poing au Gallois Holmes alors qu’ils jouent dans le même club à Cardiff. Double coup de pied après mêlée relevée, entre Colclough et Price puis Martin et Wheller. "Ça reste ma seule victoire face aux Gallois mais ce fut la pire ambiance que j’ai vécue à Twickenham. Un match horrible, le genre de partie qu’on veut juste gagner, un point c’est tout. On l’a fait, mais en jouant vraiment très mal", narra Beaumont. Les médias décomptèrent 28 points de suture distribués dans cette boucherie. "On aurait pu voir trois ou quatre expulsions. Ma mère me dit ensuite qu’elle ne voulait plus venir voir un match du rugby. Elle avait été effrayée par ce qui aurait pu m’arriver ", déclara Clive Woodward. Roger Uttley confirme, en plus lyrique : " Une atmosphère malsaine et une intensité terrible. Ça m’a rappelé la fin de "Bilbo le Hobbitt" de Tolkien quand les Elfes avancent vers les Gobelins pour la bataille finale, sous un ciel qui devient sombre avec partout, la sensation d’un destin imminent qui doit basculer d’un côté ou de l’autre."

Les Anglais l’emportent sur le score très laid de 9 à 8, trois pénalités contre deux essais et Dusty Hare, en bon comptable mélancolique, qui crucifie les Gallois par une ultime pénalité. Le pauvre avait été aussi largement matraqué sous les chandelles. "On a dit beaucoup de choses sur ce match, parfois fausses. Mais les médias en ont fait des tonnes car c’était la première fois dans cette génération qu’on menaçait sérieusement les Gallois", conclut John Carleton l’ailier. L’Angleterre devait sans doute passer par cette épreuve du feu face aux maîtres gallois. Après une telle foire d’empoigne, le match face à l’Ecosse ressembla à une promenade de santé. Le système de Mike Davies fonctionna comme une horloge, le pack de Bill Beaumont enfonça impitoyablement son vis-à-vis. Miracle, le capitaine autorisa les Gallois à ouvrir les vannes. Clive Woodward fit un festival au centre sans penser qu’un jour, il serait champion du monde. Ce Grand Chelem, ne déboucha sur rien du tout. C’est ce qui fait son charme après tout. L’Angleterre retomba vite dans les errances de l’amateurisme bon enfant, quelques exploits vite gommés par des désastres grandioses. Ainsi voguait la lourde barque du rugby anglais selon John Scott : "Nous sommes restés prisonniers de ce Grand Chelem, les choses ont stagné après. C’était l’époque amateur " ; quant à Mike Davies, viré en 1982, il resta dans son collège, modestement au service de la base. Dans le rugby actuel, il aurait trouvé de juteux contrats.

Le groupe anglais

Trois-quarts : Dusty Hare, John Carleton, Paul Dodge, Clive Woodward, Anthony Bond, John Preston, Paul Slemen.

Demis : John Horton, Steve Smith.

Avants : Tony Neary, John Scott, Roger Uttley, Maurice Colclough, Nigel Horton, Bill Beaumont, Phil Blakeway, Peter Wheeler, Mike Rafter, Fran Cotton.

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