Une génération sévèrement burnée

  • Une génération sévèrement burnée
    Une génération sévèrement burnée Midi Olympique - Patrick Derewiany
Publié le , mis à jour

Si les Bleus se sont imposés là où ils échouaient depuis dix ans, ils le doivent avant tout au culot d’une génération n’ayant plus rien de fragile ou d’impressionnable. Sacrés mômes, va…

Il est souvent question de science, de chiffres et de "datas" lorsque l’on cause rugby, à l’hiver 2020. Il est souvent question d’hygiène de vie, de nutrition et de cycles de sommeil, quand on évoque la contemporanéité du XV de France. À ce sujet, on a tous attentivement écouté Raphaël Ibanez, au moment où le manager des Bleus assurait que le dernier "entraînement à haute intensité, avec un player load à 280 ", avait compris "64 minutes de ball in play" et "4 000 mètres parcourus" par chaque Tricolore. On a également acquiescé quand Bernard Le Roux a salué les bienfaits des "jus de betterave" concoctés par les "nutri girls" du XV de France sur la récupération de sa petite personne, après les grands matchs internationaux. Mais la science, nom d’une chèvre, serait d’une inutilité crasse si elle n’était aujourd’hui servie, passez-nous l’expression, par une ardeur de "hardeur", une montagne de testostérone et, à n’en pas douter, un culot de champion.

Hé quoi ? Il faut croire que l’on s’est posé, au sujet de ce déplacement à Cardiff, des questions qui n’ont jamais traversé l’esprit de ces mômes. Il faut croire que l’on n’a pas la moitié de leur aplomb ou alors, que les images d’un passé pas si lointain nous avaient tous emmurés dans un fatalisme crasse et qui nous fit, au coup d’envoi de ce match, revoir Jules Plisson se faire culbuter par Jamie Roberts, Pascal Papé perdre ses nerfs et tutoyer Alain Rolland, l’arbitre du Galles-France de 2014, comme à un vieux pote de fac, ou plus près de nous, Guilhem Guirado et la génération maudite quitter l’arène la tête basse, le dos courbé de trop de brimades. "Il n’y a pas de hasard, nous disait Bernard Laporte dimanche matin. Le caractère de la jeune génération résulte en partie de la fermeture du Pôle France, qui enfermait nos meilleurs joueurs dans un cocon. Aujourd’hui ? Ils s’entraînent dans leurs clubs, avec des joueurs souvent plus expérimentés qu’eux et qui les soumettent à une concurrence les poussant enfin à se faire violence."

Chat : "Je n’aurais pas dormi de la nuit…"

Sans peur et sans reproche, la bande à Ollivon n’a jamais baissé les yeux dans l’enfer de Cardiff. à peine a-t-elle frissonné, samedi, au moment où le Land Of My Fathers, allumé depuis la pelouse par la fanfare du "Welsh Royal Regiment" et repris, vingt mètres plus haut, par un chœur de 80 000 individus convaincus de n’exister aux yeux du monde qu’à travers le prisme de cette équipe nationale, a secoué l’armature en acier du plus beau stade du circuit international. Là-bas, il y eut d’abord la course folle d’Anthony Bouthier, tout à coup persuadé que le contre qu’il acheva en début de match ne serait que plus beau, s’il était aplati entre les perches. Il y eut le 100 % au plaquage de François Cros, le "sans-faute" général en conquête directe, le coup de reins de Demba Bamba en mêlée fermée et l’étrange chevauchée de Camille Chat, grattant un ballon in extremis au centre Nick Tompkins qui filait vers l’en-but comme une balle, dans le "money time" : "J’avais un peu mal à la cuisse et le Gallois avait du gaz, nous confiait-il samedi soir. Mais s’il avait marqué, je n’en aurais pas dormi de la nuit. Alors, j’ai tout donné." De loin, cette équipe de France fait pourtant l’impression d’un montage un rien baroque. Laurent Labit, l’entraîneur des trois-quarts français, le dépeint d’ailleurs mieux que personne : "C’est un mélange de jeunes habitués à gagner (Antoine Dupont, Romain Ntamack…), de gens qui auraient mérité d’être appelés plus tôt (Anthony Bouthier, Paul Willemse, Mohamed Haouas…) et de joueurs qui avaient des comptes à régler après le dernier quart de finale de Coupe du monde. Et tous ensemble, on s’était juré de punir les Gallois dans leur jardin."

 

Ils y sont à ce point parvenus que les "boys" de Pivac, pourtant reconnus comme des animaux à sang froid, ont totalement perdu les pédales, se vautrant sous les ballons hauts, s’entêtant sur des mêlées fermées qu’ils ne dominaient guère, perdant par instants le "kicking game" où Dan Biggar et Leigh Halfpenny excellent pourtant, d’habitude : "Il faut être fort pour faire reculer les Gallois sur les mauls pénétrants, nous confiait Shaun Edwards dimanche matin. Il faut être fort pour empêcher Alun-Wyn Jones de pourrir ta conquête après touche. Il faut être fort pour gagner le jeu de l’occupation, quand on affronte Leigh (Halfpenny) et Dan (Biggar). Alors, tout le monde croit que j’y suis pour quelque chose mais tout le crédit revient ici à Karim Ghezal (responsable du jeu d’avants) et Vlok Cilliers (spécialiste du jeu au pied). Bravo à eux…"

Clive Woodward : "Une équipe métamorphosée par Galthié…"

La sentez-vous pousser, cette lame de fond qui accompagne à nouveau le XV de France depuis trois matchs ? Le sentez-vous tourner, ce vent qui jadis ne colportait que son lot d’infamies, de défaites encourageantes ou de disgrâces assumées ? Samedi matin, même cette vipère de Clive Woodward, si prompte à tirer sur Brunel, Novès ou le Goret, allait de son petit compliment sur l’équipe de France, assurant dans sa chronique que "métamorphosée par Galthié et Edwards", la sélection tricolore "gagnerait de six points au pays de Galles". Et chez nous, alors ? Devant leurs télés, près de huit millions de personnes (pic d’audience en fin de rencontre) nous rappelaient après match qu’il y a six mois, le France - Argentine de Tokyo en rassemblait deux fois moins, à l’époque où les bachibouzouks du monde entier se plaisaient à ressasser que les aventures du commissaire Magellan remportaient cycliquement leur mano à mano avec la balle ovale. Et il est où, Magellan, maintenant que les Bleus luttent pour leur premier grand chelem depuis 2010 ? Il est où ? "L’essentiel, c’est que l’équipe de France ne laisse plus indifférente", glissait Raphaël Ibanez. "À notre égard, enchaînait alors Fabien Galthié dans une des métaphores qu’il affectionne, l’histoire sera indulgente parce que nous avons décidé de l’écrire nous-mêmes." À ce sujet, on n’est pas sûr de toujours tout comprendre. Mais on voit l’idée, oui…

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