Haouas : casque bleu

  • Mohamed Haouas avec France militaire
    Mohamed Haouas avec France militaire DR / DR
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À 25 ans, mohamed Haouas est une des révélations du début du tournoi. un destin improbable au regard du parcours de ce pilier, arrivé sur le tard au rugby, condamné par la justice et passé par l’armée. Mais l’enfant du Havre a su forcer son destin. Voici comment…

Dans l’ouest de Montpellier, trois kilomètres distancent le Petit-Bard, enclave populaire, de l’Ovalie, quartier bien nommé où trône le stade Yves-du-Manoir. Une demi-heure de marche, voire quelques arrêts de bus à première vue mais un monde d’écart aux yeux de celui que toute le monde appelle "Momo". Un adolescent de la cité comme les autres, passionné de taekwondo et carrossier en devenir.

En 2009, une rencontre impromptue ouvre soudainement son horizon et abat des barrières sur son chemin. Un mercredi, le gamin du Havre, exilé dans le Sud avec sa mère, s’initie au rugby à toucher. Un dénommé Abdel Khanfar, éducateur de l’association Hérault Sport, le repère : "Il l’avait marqué par son explosivité et sa dimension physique, raconte Stéphane Welch, son entraîneur pendant quatre ans. Il l’avait incité à venir se tester à l’entraînement au MHR." L’adepte des sports de combat était de longue date intrigué par cette discipline de lutte et d’engagement. Jusqu’alors, ses désirs d’enfant s’étaient confrontées à une réalité d’adultes : le coût d’une licence à trois chiffres. Mohamed Haouas saisit la main tendue et bénéficie de l’inespéré coup de pouce pour franchir le pas : "Le club l’avait aidé pour les papiers et l’inscription. Dès lors, il était reconnaissant et conscient de la chance qui lui était offerte." Ce colosse aux pieds d’argile débarque à 15 ans au sein d’un groupe déjà constitué au stade Yves-du-Manoir : "Personne ne le connaissait et il venait d’un peu nulle part, reprend Stéphane Welch. Les gars se sont demandé : Mais c’est qui, lui ? " Rapidement, les masques tombent et une complicité se tisse : "Il était tellement heureux d’être là. Il avait la banane tous les jours et il s’est pris à fond au jeu." Le travail de formation n’en reste pas moins considérable : "Il n’avait ni les codes ni les basiques, décrit l’ancien joueur. Alors, il a fallu lui consacrer beaucoup de temps. Mais rapidement, j’ai vu qu’il avait un truc en plus dans le déplacement et le combat. Et ce qu’on le fasse jouer à gauche, à droite ou même en deuxième ligne."

L’accord qui va tout changer

Au fil du temps, le grand gaillard du Petit-Bard se forge sa petite notoriété : "Je me souviens d’une tournée en Afrique du Sud en 2014 avec une sélection régionale. Il avait été un des seuls à rivaliser physiquement avec les costauds d’en face et il était devenu la mascotte du groupe car il mettait une sacrée ambiance. Narbonne et Béziers l’avaient repéré à ce moment." Sur le terrain, le prometteur Mohamed attise des convoitises. Mais en dehors, "Momo" s’attire quelques ennuis. À peine entamée, la belle histoire part en "compte" de faits divers : en 2014, il est condamné pour quatre cambriolages présumés de bureaux de tabac. Tout un club se mobilise pour garder le pilier droit en jeu et lui éviter la case prison. Isabelle Gély, alors responsable pédagogique au MHR, raconte l’instant charnière : "Quand on m’a demandé de veiller sur lui, il était en plein milieu de ses affaires. Il avait déjà effectué deux ou trois jours de détention. Son avocat avait obtenu un accord avec le juge et le procureur : si on le sortait du quartier, il restait libre. Il fallait le tenir sinon il serait de nouveau enfermé. Ce n’était pas la bonne solution pour lui." Dès le premier échange, la cheville ouvrière de l’école de rugby du Pic Saint-Loup se convainc de l’honnêteté de ce garçon à la mauvaise réputation mais au bon fond : "Il m’avait parlé de ses affaires. Il reconnaissait avoir fait quelques bêtises mais, pour le coup, il m’avait dit qu’on lui faisait porter un chapeau qu’il n’avait pas à porter. Momo ne supporte pas l’injustice." Un pacte est scellé entre les deux : "Il a bien compris que l’on s’engageait en son nom. Il m’a donné sa parole et je le croyais sans arrière-pensée. Une relation de confiance s’est installée."

Isabelle Gély cherche à placer son protégé dans un cadre sain et rassurant : trois ans après avoir abandonné, il reprend, grâce à une dérogation du rectorat, son BTS carrosserie, obtenu avec 14 de moyenne, et décroche un contrat… militaire. "L’armée est arrivée à point nommé, reprend-elle. Je lui ai fait signer une convention avec la marine qui recherchait des piliers." Philippe Vergéladi, sélectionneur de l’équipe de France militaire de 2008 à 2015, se remémore la rencontre : "Sur le coup, on s’était regardé avec l’amiral qui était à mes côtés. On en avait vu des cas particuliers à Toulon, à Grenoble… "Momo" était à part avec cette histoire de contrôle judiciaire. Mais bon, j’estimais que c’était notre vocation de tendre la main à des jeunes qui avaient besoin d’un cadre. Et puis, ça restait des bêtises de minot... C’est pourquoi nous l’avons recruté. "

"Certains ont été assez méchants avec lui"

L’uniforme kaki tout juste enfilé, le nouveau pensionnaire effectue ses classes, avec ses passages dans la boue, ses nuits à la belle étoile et ses éreintantes randonnées. Avant de prendre la direction du Cirfa de Montpellier où il s’astreint à un strict emploi du temps : "Il avait un contrat de 20 heures hebdomadaires : le matin, il était avec nous, il entretenait les véhicules, s’occupait de l’administratif et répondait au téléphone, ce qu’il ne savait pas faire jusque-là. Et l’après-midi, il allait au centre de formation." Un équilibre précieux mais encore précaire. Sur les sentiers de sa rédemption se dressent en effet des obstacles : "Du fait de ses origines, les gars ne lui faisaient pas de cadeau, admet Philippe Vergéladi. Certains ont été assez méchants et injustes avec lui. Il a dû s’employer pour être accepté." Les coups bas et les mots durs l’accablent aussi sur les terrains : "Beaucoup ont essayé de le faire craquer, notamment des spectateurs, témoigne Isabelle Gély. Il a subi des attaques racistes. Ce n’était ni le premier ni le dernier malheureusement. J’avais peur, parfois, car je le savais impulsif. Mais il a su se recentrer sur le jeu." Car là réside son salut. L’encadrement du XV de France militaire le surveille de près dans les premiers temps : "Quelques mois après son arrivée, nous étions partis en Afrique du Sud en tournée, reprend l’actuel entraîneur de La Valette. On le savait influençable alors nous l’avions prévenu : "Si tu bois ou si tu fais des conneries, ton contrat avec l’armée s’arrêtera." Il avait été exemplaire dans son comportement." La bonne pioche sportive se révèle être une belle surprise sur le plan humain : "Il était très respectueux et à l’écoute. En toute humilité, ce passage chez nous lui a, je pense, apporté le cadre qui manquait dans sa vie quotidienne." Mis sur le droit chemin, Mohamed Haouas se sait tout de même en sursis. Vis-à-vis de la justice comme de ses mentors. Alors coûte que coûte, il s’efforce de garder le cap. Même quand il se traîne une vilaine blessure à une main, résultat d’un coup de couteau reçu en s’interposant au milieu d’une bagarre de rue. " Il m’a juré qu’il n’avait rien fait de mal et il s’est entraîné comme si de rien n’était, raconte Isabelle Gély. Il ne m’a jamais trahi et je ne pense pas qu’il m’ait menti une seule fois. " Stéphane Welch, son entraîneur au centre de formation, insiste : "Je n’ai jamais eu aucun souci avec lui, sincèrement. Il avait trouvé une deuxième famille au sein du club. Ses deux vies étaient séparées, il ne les a jamais mélangées. Il ne voulait pas gâcher une telle opportunité."

"On aurait dit qu’il était le maire de la ville"

En 2015, sa carrière décolle véritablement : en février, il affronte les espoirs de Montpellier avec le XV de la Marine Nationale, en amont de la Coupe du monde. Drôle de rendez-vous pour "Momo", face à ses propres couleurs et à quelques pas de la maison. "Nous avions mangé dans une cafétéria de son quartier et on aurait dit qu’il était le maire de la ville, sourit le sélectionneur. Tout le monde venait le saluer. Il était tellement attachant." Ce jour-là, il tape pour la première fois dans l’œil d’un certain Jake White : "Il était venu voir le match en famille. J’avais entendu dire qu’il avait fait forte impression. Il était encore un peu en difficulté en mêlée, bien qu’il ait déjà progressé sur les appuis. Mais il se démarquait par son explosivité et ses qualités de déplacement." Huit mois plus tard, il monte sur la troisième marche du podium du Mondial militaire en Angleterre. "Le soir du succès contre les Anglais, il m’avait dit : "J’espère que ma mère est fière de moi." Ce n’était qu’une compétition mineure mais il ne souhaitait rien d’autre." "Il s’était fixé pour mission de rendre fier sa maman et son petit frère, confirme Isabelle Gély. Maintenant qu’il est marié et papa, il fait tout ça pour son petit garçon. C’est sa raison de vivre."

Le but de sa croisade, menée envers et contre tous les éléments. "S’il y a bien un mec qui a réussi en partant de tout en bas, c’est lui", résume Philippe Vergéladi. Isabelle Gély, restée proche de son protégé, revient sur le tournant de ce parcours accidenté : "C’est un gamin qui a choisi de passer du bon côté de la barrière et qui a fait confiance aux bonnes personnes au bon moment. Mais tout ce qui lui est arrivé, il ne le doit qu’à lui-même. Il y en a beaucoup d’autres à qui l’on a donné la même attention et qui n’ont pas saisi leur chance." Une morale toute trouvée pour cette fable moderne. Celle du minot du Petit-Bard entré dans la grande histoire du XV de France : "Il a toujours cru en lui et il s’est constamment donné à fond. Mais je pense que lui, le premier, n’aurait jamais pensé qu’un tel destin était possible."

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