Le chant des sirènes

  • Gaël Fickou (France) contre le Pays de Galles
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Les techniciens du monde entier s’accordent : cette équipe de France sortie des limbes s’imposera dimanche à Murrayfield avant de réaliser le Grand Chelem. Comme cette mélopée nous semble dangereuse…

On ne sait vraiment s’il faut s’en réjouir ou s’en préoccuper. Mais l’emballement autour de cette équipe de France invaincue depuis trois matchs et toujours en tête du Tournoi est total, irréversible et absolu. À la télé, ces Bleus rassemblent près de trois millions de téléspectateurs de plus que les Tricolores de l’an passé, ceux de la génération maudite, qui traînaient leur misère de défaite encourageante en grosse fessée. À Marcoussis, chaque entraînement ouvert au public tourne au bain de foule et, après avoir accueilli 1 000 personnes il y a quinze jours, le CNR en hébergeait tout autant dimanche soir, malgré les averses de neige fondue, un froid polaire et la psychose liée au coronavirus. Le charme opère, on dirait. Et tout le monde succombe, Ian McGeechan le premier. Pour situer le personnage, l’Ecossais le plus titré du rugby mondial a été champion d’Europe et d’Angleterre avec les Wasps, dans les années 2000 ; il a offert à l’Ecosse son dernier Grand Chelem en 1990 et incarne encore en Grande-Bretagne la figure tutélaire des Lions britanniques : "Je suis très impressionné par cette équipe de France, dit-il aujourd’hui. Je me régale à voir jouer ces gosses. Pourtant, j’étais vraiment sceptique au départ : je me disais que cette sélection manquerait forcément d’expérience, à un moment ou à un autre. Je m’étais trompé. Fabien Galthié a eu beaucoup de courage de disputer le Tournoi avec une telle équipe. Et aujourd’hui, ses gamins le lui rendent bien…"

Au sujet du XV de France, l’ancien Supremo poursuit ainsi : "Si ce n’est l’équipe d’Angleterre, sur un temps de jeu très restreint, aucun adversaire n’a vraiment pu contrôler le XV de France depuis le début de la compétition. C’est très étonnant, d’ailleurs : les Bleus sont passés de "dominé" à "dominant" en quelques mois à peine. Les chasseurs, ce sont eux désormais".

McGeechan : "Mon ami Shaun Edwards…"

Mais comment l’explique-t-il, au juste ? "Mon ami Shaun Edwards offre une discipline nouvelle à cette sélection. À l’époque où nous bossions ensemble aux Wasps (2005-2009), ils disaient aux joueurs : "Je veux que vous vous éclatiez à défendre ! Je veux que cela devienne aussi jouissif qu’une course, une passe ou un essai !" Et son message a semble-t-il été reçu par l’équipe de France : quand les Bleus n’ont pas le ballon, ils savent désormais défendre de longues minutes sans être sanctionnés. Les Français ne donnent plus de points faciles à l’adversaire et, subitement, ils enchaînent une série de trois victoires consécutives et sont sur le point de décrocher leur premier Grand Chelem depuis dix ans. Il n’y a pas de miracle…" Sur le plan offensif, l’analyse de Ian McGeechan tourne là aussi à la haie d’honneur, quand nous étions à ce propos beaucoup plus réservé, après l’Angleterre et l’Italie : "Je ne suis pas d’accord avec les critiques émises çà et là sur le jeu d’attaque du XV de France. De ce que j’ai vu -et croyez moi, je regarde les matchs avec beaucoup d’attention- aucune équipe du Tournoi n’attaque comme la France. L’essai refusé à Gaël Fickou, à Cardiff, fut à ce titre une pure merveille. Je m’étonne, en revanche, que la mêlée tricolore soit un peu en souffrance depuis le début du Tournoi. Ce fut longtemps la grande force des Bleus." Et parfois la seule, on dirait…

À Murrayfield, les Bleus toujours battus depuis 2014

Emballante, enthousiasmante, la bande à Galthié réunit donc de très nombreux suffrages, lorsque se pose la question de sa victoire dans le Tournoi et, au sein de ce collectif encore en construction, ce sont souvent les mêmes noms qui reviennent : "Je ne serais pas très original, poursuit McGeechan. La charnière Ntamack-Dupont est formidable. Et puis, la troisième ligne est une troisième ligne bien française, avec un numéro 8 très costaud et deux flankers qui flottent sur les extérieurs au soutien des trois-quarts. Au fond du terrain, Anthony Bouthier est très influent dans tous les déploiements d’attaque tricolores : là aussi, l’audace de Galthié est significative, puisque j’ai bien compris que cet arrière n’était qu’un troisième choix, au départ. J’ai enfin beaucoup d’admiration pour ce que réalise Bernard Le Roux en deuxième ligne : quelle activité !"

Passé les satisfecit, il est maintenant important de rappeler qu’un déplacement en Ecosse reste un voyage d’une pénibilité certaine et qu’en tout état de cause, le XV de France reste sur trois défaites à Murrayfield et n’a plus gagné là-bas depuis mars 2014, date à laquelle Jean-Marc Doussain avait sauvé les Bleus d’une pénalité sur le gong. "Les Ecossais aiment affronter les Français à Murrayfield, assure McGeechan. Ce sont en général des matchs très ouverts, très plaisants. Mais cette semaine, j’ai surtout cru comprendre que notre mêlée voulait défier celle des Français pour prouver que dans ce secteur de jeu l’échelle des valeurs s’était largement renversée, ces dernières années. La défense écossaise est également devenue très forte, au fil du temps : elle tentera bien de ralentir le tempo des attaques françaises et si elle y parvient, Antoine Dupont et Romain Ntamack seront moins à l’aise qu’à l’accoutumée…"

Reste que cette équipe d’Ecosse, aussi ardente soit-elle en sa terre, jouera une nouvelle fois sans le meilleur ouvreur d’Europe, le Racingman Finn Russell : "C’est du gâchis, conclut Ian McGeechan dans un soupir. Je pense que l’Ecosse a besoin de Gregor Townsend et de Finn Russell (les deux hommes se sont parlés cette semaine et Finn Russell devrait faire partie de la tournée écossaise prévue cet été). J’aimerais qu’ils fassent tous deux un pas en arrière et s’expliquent enfin. Vous savez, l’Ecosse n’a pas la richesse de la France ou de l’Angleterre : pour être dangereuse, elle a besoin de tous ses meilleurs joueurs. Je comprends que Finn (Russell) s’éclate au Racing mais il a aussi besoin d’une vitrine internationale." Qu’on le veuille ou non, quelques-uns des plus grands techniciens (Woodward, McGeechan…) donnent donc les Français favoris à Edimbourg, ce dimanche, et finalement très proches de leur première Grand Chelem depuis 2010 en cas de victoire face à l’Irlande. De notre côté, on n’oublie pas que le dernier déplacement du XV de France en Ecosse avait tourné au vinaigre sur la pelouse (32-26) avant de virer au cauchemar le lendemain matin, au moment où les "policemen" britanniques avaient débarqué dans l’avion fédéral pour y interroger sept Tricolores, supposément mêlés à une affaire de mœurs. Et si on tournait la page ?

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