• "On a vécu  le chaos"
    "On a vécu le chaos" Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Entretiens

Galthié : « On a vécu le chaos »

Vendredi 13 mars, 10 h 30 précise. C’est avec un large sourire que Fabien Galthié nous accueille à la brasserie Le Florida, place du Capitole à Toulouse. "C’est sympa non comme lieu d’entretien ? Cela change d’un bureau ? Je venais ici quand j’étais lycéen y boire des cafés", glisse-t-il. 30 ans plus tard, adepte du régime cétogène (régime visant à contrôler la glycémie en réduisant considérablement la consommation de sucres), il ne consommera que deux cafés allongés durant les deux heures de l’entretien. Sans filets et sans notes, il se montrera très précis sur le déroulé des six semaines de compétitions, quinze entraînements et quatre rencontres qu’il a dirigé durant les deux heures de l’entretien.

Durant ce Tournoi qui vient de s’achever, vous avez fait le pari de ne pas cacher votre jeu lors des entraînements. Pourquoi ?

Parce que c’est notre volonté. Raphaël Ibanez est même chargé de vous expliquer en amont ce que l’on y fait. Nous avons été consultants pour la télévision pendant 15 ans, donc nous connaissons le monde des médias. Et puis nous avons fait le tour du monde : nous avons vu que l’on pouvait faire mieux avec les médias, qui sont in fine nos supporters. Pendant trop longtemps, il y a eu une défiance entre l’équipe et les médias. Nous, on a voulu changer le prisme. Quand on parle aux médias, on parle à nos supporters. Aux gens qui nous aiment. Je ne sais pas comment on en était arrivés là. Tout s’était contracté. L’équipe de France vivait en vase clos, cela sentait le renfermé.

Ce fut votre ressenti lors de la Coupe du monde ?

Oui, mais c’était le cas depuis 10 ans. On voyait le Stade de France se vider, les journaux perdre des ventes… On s’est dit qu’il fallait qu’on parle. Alors nous sommes repartis dans les campagnes, les petits clubs, à nos origines, avec les enfants. On joue pour vous. L’équipe de France ne doit pas être en guerre avec les médias.

Vous allez donc maintenir cette ouverture ?

Oui car c’est notre prisme. L’équipe de France c’est le petit village, l’école, l’éducateur, les parents, les frères et sœurs… Il me semblait que le rugby professionnel français s’était détaché et vivait dans une tour d’ivoire. On ne voulait pas cela. Et cette équipe est à cette image : elle est composée de gens aux parcours parfaits, d’autres imparfaits qui ont une force de vivre et c’est très bien ainsi.

Comment procédez-vous pour faire la sélection des joueurs ?

Là, on touche au domaine de l’intime mais sachez que l’on prend l’avis de tous les membres du staff. Nous sommes même allés plus loin que ce que nous avions prévu : au lieu de suivre 75 joueurs, soit cinq par poste, nous sommes montés jusqu’à 89 joueurs. On ne s’interdit pas de suivre des joueurs de Pro D2, ou même qui viennent de Fédérale. Et cela a eu un impact car les joueurs de Fédérale se disent que leur championnat compte. Notre travail consiste donc dans un suivi très approfondi des joueurs, une écoute active des managers, ainsi que d’un rapprochement avec Didier Retière et Sébastien Piqueronnies pour suivre toutes les filières jeunes. On s’est entraînés avec Massy, les moins de 20 ans, on a failli le faire contre Dijon… L’équipe de France n’est plus dans une tour d’ivoire.

Les bons résultats vous ont donné raison sur le fait d’avoir tourné la page des joueurs âgés de plus de trente ans…

Nous n’avons pas tourné la page des trentenaires : Bernard Le Roux a 30 ans, Romain Taofifenua en a 29, Uini Atonio qui nous a rejoints en a 29 aussi. Nous n’avons pas fait du jeunisme, nous avons pris ce qui nous paraissait le meilleur à ce moment. La preuve, deux joueurs auraient pu venir avec nous : Maxime Médard et Yoann Huget que nous avons adoré durant la Coupe du monde. On s’est simplement dit que l’on devait développer des compétences à ces postes car elles étaient là. Nous avons capé 29 joueurs sur 55, donc 26 n’ont pas été capés. On essaiera d’être à 75 joueurs capés, même si une sélection n’est pas un cadeau mais un honneur qui se mérite.

Fabien Galthié dresse un premier bilan de son premier Tournoi des 6 Nations en tant que sélectionneur du XV de France. Il évoque également la suite avec beaucoup d’ambitions pour les Bleus.
Fabien Galthié dresse un premier bilan de son premier Tournoi des 6 Nations en tant que sélectionneur du XV de France. Il évoque également la suite avec beaucoup d’ambitions pour les Bleus. - Midi Olympique - Patrick Derewiany

Quid du processus de sélection du XV de départ ?

Cela se fait par étapes. À 42, on a déjà une idée de nos titulaires et de nos remplaçants. Mais après viennent les entraînements, les forfaits, etc. La force de nos entraînements, c’est qu’ils sont révélateurs du niveau des joueurs. S’ils sont bons la semaine, il y a 90 % de chance qu’ils le soient le week-end, et inversement. C’est de cette façon que des joueurs comme Anthony Bouthier, Mohamed Haouas ou Arthur Vincent sont entrés dans le XV de départ alors qu’ils n’y étaient pas vraiment au début.

Revisionnez-vous les entraînements ?

Bien sûr. On travaille sur une énorme base de données. Mais attention, on veut que les joueurs travaillent aussi dessus. On veut qu’ils deviennent les maîtres de leur jeu. On ne leur fait pas des démonstrations au tableau. On les place en petits groupes de travail, parfois mélangés avants et trois-quarts, et on leur demande une présentation de 30 minutes sur leurs prestations : jeu offensif, défensif, déplacement, options, choix…

On a aussi l’impression que malgré leur jeune âge des lieutenants, ou des relais du capitaine ont émergé comme Arthur Vincent…

On les appelle "des alliés" oui. En fait, les joueurs sont toujours dans le dur. Ils ne peuvent jamais aller à l’entraînement relâchés. Ils doivent être à 200 %. Du coup, des caractères se révèlent. Après, je tiens à préciser que ces contenus sont maîtrisés : même si c’est dur, on a baissé au fur et à mesure la volumétrie des séances de 30 % en temps et en distance pour augmenter l’intensité des cinq indicateurs majeurs : déplacement avec et sans ballons, vitesse, accélérations et vélocités maximales.

Pendant la Coupe du monde, le sélectionneur japonais Jamie Joseph avait imposé à ses joueurs, à 48 heures de leur match contre l’Irlande, une séance à 100 % d’intensité. Qu’est-ce que cela vous évoque ?

Je me suis rapproché de Jamie pour en savoir plus. Effectivement, c’était une séance du jeudi pour un match le samedi. Il a fait une séance terrain de 50 minutes avec 20 minutes de temps de jeu effectif. Cela m’évoque que ce sont aujourd’hui les standards pour être performant. Avant ce n’était pas possible. C’était une autre vision. Mais aujourd’hui, c’est ce que nous faisons.

Malgré tout, le XV de France a connu pas mal de blessures. Faut-il une période d’adaptation ?

Je ne trouve pas. Il n’y a pas de débat : les joueurs sont en forme pour jouer des matchs internationaux. Même durant les derniers jours, avant de les renvoyer dans leurs clubs, nous avons veillé à leur récupération. Mais il est sûr que les corps vont se transformer. Quand on demande des accélérations constantes à des corps de 120 kilos, ils doivent changer. Un mec comme Paul Willemse a perdu plus de 12 kilos depuis juillet dernier. Idem pour Romain Taofifenua, qui continue à se transformer. On a besoin de ça, car on travaille beaucoup sur la première passe, et le nombre de joueurs qui se lancent autour d’elle pour créer des options au porteur. Elle est une obsession. Idem pour la deuxième passe : ces deux-là demandent une intensité maximale pour peser sur la défense. Il faut quatre ou cinq joueurs qui bougent en même temps pour questionner la défense. On doit en faire 100 par jour. Cela doit devenir une addiction.

À ce propos, comment avez-vous intégré la nutrition dans la préparation ?

Je me suis passionné pour la nutrition depuis quelque temps et je suis un régime cétogène, c’est-à-dire sans sucres, car la glycémie joue un rôle déterminant dans la performance physique et intellectuelle. Je ne fais pas de régime pour mon poids mais pour mon humeur. Les sucres lents et rapides perturbent la glycémie, et donc l’humeur. Or, durant la Coupe du monde au Japon, j’ai été effaré par les buffets. Je me suis dit que l’équipe de France ne pouvait pas aussi mal manger que cela : des pâtes, des pommes de terre, du riz… cela créait des pics de glycémie en permanence, et cela perturbait l’humeur des joueurs. Les joueurs ont besoin de ces sucres lents, mais ils doivent maîtriser les apports. Et ajouter des végétaux, des bonnes graisses, des noix, des amandes… Eve et Florence nous ont donc rejoints et gèrent ces apports durant la semaine mais surtout à l’approche du match et à la mi-temps. Tout ce qui peut nous rendre ne serait-ce qu’un tout petit peu meilleur doit être fait. Quand je suis allé dans les clubs, je me suis rendu que certains faisaient très attention à la nutrition de leurs joueurs, et d’autres moins. On teste même les glycémies des joueurs pendant les entraînements pour voir comment chacun réagit à tel ou tel apport. C’est aussi comme cela que l’on "densifie" les joueurs comme je le disais avant.

Si des joueurs se comportent mal pendant la soirée ou sortent du cadre, c’est terminé. Ils repartent et c’est fini.

Vous avez aussi fixé un cadre de vie plutôt rigide…

Pas rigide, car on l’a construit ensemble, comme tout ce que l’on fait. On vit ensemble. À table, on mange tous ensemble. Il n’y a plus de table séparée, le staff d’un côté, joueurs de l’autre. Le premier qui arrive s’installe à côté de toi. Ensuite chaque semaine on a une réunion de cadre de vie. On y aborde cinq critères, comme la gestion de la compétition : comment est-on perçu ? Grands ? Petits ? Favoris, ou pas ? On a des louanges ? On nous parle du grand chelem ? Un de nos joueurs est attaqué, comment réagit-on ?

Vous tenez donc compte de ce qui se dit de vous ?

Bien sûr. Je ne ferai jamais partie de ceux qui disent : "Je ne lis pas la presse."

Après écosse - France, vous avez donc protégé votre charnière, qui a été critiquée ?

On partage tout. On en a parlé, mais on a aussi dit aux joueurs de ne pas se renfermer, mais de vivre les choses de façon positive. Cela fait partie du jeu. J’entends vos critiques, et je suis souvent d’accord. Je réponds juste qu’on va essayer de faire mieux. Les quatre autres critères sont : le matériel, la santé, la nutrition, et le sacré. Dans le sacré il y a le social, l’action, le club, la réflexion et la communication. Cela inclut par exemple les interventions de Guy Savoy et Thomas Coville, la dépose d’une gerbe de fleurs sur la tombe des martyrs de Nice, la visite aux enfants malades, celles aux pompiers…

Comment les joueurs gèrent leur temps libre ?

Ils sont complètement "off " pendant 24 heures. Ils font ce qu’ils veulent, dorment où ils veulent. Ils doivent juste nous prévenir. Ce sont de vrais "off". Il y a eu des soirées aussi. Lors de la dernière soirée mardi, ils sont partis ensemble et sont revenus ensemble à 5 heures du matin. Ils ont tous signé un papier. Ils se sont engagés. Si des joueurs se comportent mal pendant la soirée ou sortent du cadre, c’est terminé. Ils repartent et c’est fini. On donne de l’autonomie et de la confiance. Les joueurs sont maîtres. Il y aura certainement des erreurs. Avec Raphaël, on pense qu’il y en aura deux. Mais pour l’instant, aucune. Enfin si, "Momo" a eu un dernier avertissement. On le comprend, on va l’accompagner, la sanction a été clémente et adoucie parce qu’il a été agressé, mais il ne doit plus faire ça. "Momo ", il doit devenir comme Alun-Wyn Jones avec Joe Marler.

"On a vécu  le chaos"
"On a vécu le chaos" - Midi Olympique - Patrick Derewiany

L’avez-vous senti touché ?

Il a compris de suite, mais il est en apprentissage. On lui a redit qu’il était très important pour nous : la preuve, sans lui on a perdu. "Momo" je le connais depuis six ans. Je le voyais se faire chercher, se faire chasser à Montpellier. Mais je ne l’avais jamais vu réagir comme ça. Mais il faut revoir le match contre l’écosse et je peux vous dire que pendant 34 minutes, il a chargé sans ballon.

A-t-il une épée de Damoclès sur la tête avec son procès qui aura lieu en octobre ?

Ce que je vais dire vaut pour "Momo" mais ça le vaut aussi pour tout le monde, et pour les enfants qui nous suivent : dans la vie, on a le droit de se tromper. Se tromper parce qu’on a choisi les mauvais amis, on a été entraîné dans des mauvaises voies… Malgré tout ça, "Momo" a eu la force de vivre pour s’en sortir. Il s’est redressé et a pris un parcours exceptionnel, et c’est un mec exceptionnel. La société actuelle marque les gens, les classe, les identifie. "Momo" a fait quelque chose d’exceptionnel. Là, il s’est trompé avec nous. Mais c’est la première et dernière fois.

Pourquoi Sekou Macalou n’est-il pas parvenu à briguer une place ?

Il est vrai que Sekou est un sacré athlète. Mais surtout, c’est un super gars. Lui aussi on l’a stigmatisé. Mais c’est un gamin doux. Quand tu lui parles, il est ému. Il fait partie de l’équipe de France, du groupe et de l’aventure. Il s’est blessé à la fin mais on avait pensé à le mettre sur le banc, car les prestations des titulaires nous satisfaisaient. Après, Cameron Woki a fait de beaux entraînements, Dylan Cretin aussi d’ailleurs… mais on espère que Sekou Macalou va continuer à progresser et à croire en le projet. Nous n’avons absolument rien à lui reprocher.

Sans vouloir critiquer la continuité dont vous avez fait preuve au niveau de la charnière, ne regrettez-vous pas d’avoir fait autant jouer la paire Dupont-Ntamack, qui n’ont laissé que très peu de temps de jeu à Serin et Jalibert ? N’auriez-vous pas développé une sorte de dépendance à Antoine Dupont ?

Je ne pense pas. Mais le niveau international, c’est différent du Top 14 : on ne coache pas, sauf la première ligne que l’on peut changer deux fois en cas de blessure. En Top 14 on a douze entrées. À l’international c’est différent. Lors de France - Italie, on fait entrer Serin pour Dupont. Mais derrière, Rattez se casse la jambe et on doit finir à 14. Si tu changes ton demi de mêlée à la 50e et qu’il se blesse à la 52e, tu n’as plus de demi de mêlée. On ne peut donc pas "donner" du temps de jeu. Le joueur qui rentre, c’est un finisseur, un kamikaze.

Comment puis-je expliquer à Dorian Aldegheri ou à Clément Castets que je ne les sélectionne pas parce qu’ils sont Toulousains ?

Faites-vous preuve d’indulgence à l’endroit de votre charnière pour l’installer ? Un peu comme l’ont fait d’autres nations comme l’Irlande ou le pays de Galles pour Jonathan Sexton ou Dan Biggar ?

Nous avons une vision : celle de densifier les joueurs afin de les amener à environ 50 sélections quand ils auront 28 ans. C’est le rapport optimal entre âge et expérience au niveau international. C’est là où tu es au top. Cette équipe-là à 24 ans de moyenne d’âge, et huit sélections. Il nous reste 32 matchs à faire jusqu’à la prochaine Coupe du monde. Elle aura donc 28 ans et 40 sélections, sans compter les matchs de préparation, qui devrait porter le total à 45. On est dans les clous, et l’équipe sera prête. Même s’il y aura forcément un turnover naturel en raison des blessures.

Au terme de ce Tournoi, pouvez-vous affirmer que Charles Ollivon sera maintenu dans ses fonctions de capitaine ?

C’est la question du moment, mais je ne me permettrai pas d’en parler aujourd’hui car nous n’avons pas abordé ce sujet lors du débrief avec le staff.

Il s’est néanmoins imposé naturellement…

Il a été très bien. Il a été grand, Charles. Mais on va prendre le temps de bien analyser la question.

Aviez-vous déjà sondé les joueurs durant le Mondial ?

Je n’avais pas sondé les joueurs pendant le Mondial. Là, on vit ensemble. Donc on peut sentir les choses. Quand il y a trop de distance entre le staff et les joueurs, on peut avoir des perceptions faussées de la vie de groupe. Là, il n’y en a pas car on vit ensemble. On ne se cache rien et on voit les choses. Lors du débrief du match de l’écosse, on a identifié un problème dans le comportement vis-à-vis de l’arbitre. On s’est mal comporté. Et Charles me dit : "J’étais perturbé car ils venaient tous me voir pour que j’aille parler à l’arbitre." Notre défaite ne s’explique pas que par ce qu’il s’est passé avant le match, mais elle s’explique aussi par notre comportement. Tous les joueurs ont reconnu qu’ils ont perturbé leur capitaine. Naturellement, ils l’ont donc reconnu en tant que tel.

"On a vécu  le chaos"
"On a vécu le chaos" - Midi Olympique - Patrick Derewiany

Pendant la compétition, certains managers de clubs ont regretté un manque de communication de votre part…

Vraiment ? Disons qu’on s’est partagé les managers, et qu’on évitait de faire des doublons entre nous. J’ai eu notamment Franck Azéma au sujet de Damian Penaud avant le match Agen - Clermont pour le convaincre de nous le laisser car nous allions faire des entraînements très intenses qui lui seraient plus profitables… Ugo Mola a beaucoup communiqué avec Raphaël Ibanez et William Servat, mais j’étais en copie de ces conversations. J’ai eu beaucoup Pierre Mignoni, Xavier Garbajosa qui devait nous rejoindre avant l’Irlande, j’ai eu Laurent Travers, le Stade français, Mauricio Reggiardo… on se partage les intervenants mais on se met en copie en mail ou dans des discussions. Après, je sais que certains clubs ont été plus impactés que d’autres. C’est terrible, mais cela va continuer car si je ne dois citer qu’eux, les joueurs du Stade toulousain sont importants dans notre groupe et dans notre jeu. Cela a énormément désavantagé Toulouse, comme ce fut le cas pour Montpellier. Ce fut les deux clubs qui ont le plus souffert.

Certains sélectionneurs, comme Philippe Saint-André, s’interdisaient de prendre trop de joueurs d’une même équipe. Vous n’aviez pas cette limite ?

Comment puis-je expliquer à Dorian Aldegheri ou à Clément Castets que je ne les sélectionne pas parce qu’ils sont Toulousains ? Comment vont-ils réagir ? En revanche, nous reconnaissons que certains clubs ont été plus impactés que d’autres. Je ne peux pas dire mieux.

Travailler à 42 joueurs a vraiment changé les choses ?

C’est incontournable. Ça change la vie parce que c’est quasiment trois par poste. Et puis l’équipe ne vit plus dans une tour d’ivoire pendant toute la durée du Tournoi. Cela crée de l’émulation, cela augmente la qualité des entraînements et puis cela donne un rythme à la semaine : déjà 42, puis 28, puis 23+5… Et quand on réouvre, on sent que cela apporte de l’énergie. Et puis il n’y a plus de dramaturgie à voir des joueurs partir, puisque cela crée un mouvement. Ce qui est très important aujourd’hui, c’est que les joueurs n’oublient pas tout ce que l’on a fait, tout ce que l’on a fait. Il faut qu’au 21 juin, les joueurs aient tout en tête.

Comment ferez-vous pour la tournée en Argentine si cette dernière a lieu ?

On partira à 31. On pourrait partir à 42 car la règle 9 nous y autorise, mais ce sera 31. En gros, 25 partent après les demi-finales, et six partent après la finale. On s’entraînera sur des oppositions totales face à des clubs argentins. Je suis en contact avec Santiago Phelan et Santi Fernandez qui vont nous organiser cela avec leurs clubs de Buenos Aires.

Comment allez-vous procéder avec la suspension du Top 14 ?

Nous sommes déjà en contact étroit avec les clubs pour suivre les joueurs. Nous allons nous adapter… On découvre comme vous les décisions qui tombent. Ce qui n’est pas négociable, ce sont les décisions politiques, au sens de la vie de la cité.

Venons-en au bilan du Tournoi : avez-vous perçu le grand chelem comme une opportunité de bien commencer votre mandat ou plutôt comme un cadeau empoisonné ?

Nous, nous voulons gagner les matchs. Vite. Et gagner les titres. Vite. Ça c’est notre obsession. Revenir dans les meilleures nations du rugby mondial. On veut tout gagner. Cela ne change rien. Pendant le Mondial, on a vu les marges de manœuvre que l’on avait pour augmenter les potentiels des joueurs et de l’équipe. À partir de là, nous avons été transparents et sincères, en disant que l’on voulait gagner des matchs et des titres vite, à condition de respecter nos cadres de vie et de jeu.

Est-ce qu’un grand chelem d’entrée n’aurait-il pas donné l’impression d’une trop grande facilité ?

Rien n’est facile dans le Tournoi. C’est le chaos total. Chaque match est d’une intensité, d’une violence… Quelle belle compétition. Le niveau de ressources qu’il faut pour "matcher" pendant 7 semaines. On voulait jouer ce dernier match pour aller au bout de l’aventure, et se relever d’un carton jaune, carton rouge, d’une défaite… En écosse, on a vécu le chaos total. Et malgré tout, on se met en position de le gagner. Et que si on avait mieux exploité le jeu dans le dos, on aurait pu gagner à 14. Le pays de Galles aussi, c’était fou. Ces huit dernières minutes où Cyril Baille avait l’épaule disloquée, et que l’équipe défendait à 13 sur sa ligne. L’entrée de Jean-Baptiste Gros qui traverse la mêlée galloise avec deux première ligne de 20 ans. On aurait rejoué samedi contre l’Irlande, on voulait saisir cette opportunité extraordinaire.

Comment opérez-vous durant la mi-temps ?

On découpe notre mi-temps en trois parties : déjà, la récupération. Pendant ce temps, le staff analyse. Ensuite on traite nos sujets par secteurs : conquête, attaque, défense. Et ensuite je reprends l’équipe quand elle commence à se réactiver. Mais je ne fais pas de discours. C’est fini ça. Il faut que ce soit une image, une impression, une idée forte, un regard, une attitude. On cherche à donner un pic d’endorphine aux joueurs. De toutes les manières, il faut être habité si l’on veut que le groupe soit habité. Il faut que les joueurs deviennent "addicts" à ce chaos, qu’ils veulent revivre à tout prix. Qu’ils veulent retoucher à leurs limites.

Avec un peu de recul, quelle analyse portez-vous sur le dernier Écosse - France ?

Nous sommes arrivés au stade avec vingt minutes de retard. Nous devions arriver une heure et demie avant le coup d’envoi, et nous ne sommes arrivés qu’à une heure dix. Dans ces cas-là, on ne sait jamais ce qui peut se produire : quand j’étais joueur, une fois nous avons débarqué au stade seulement une demi-heure avant le coup d’envoi de France - Nouvelle-Zélande à Marseille (en novembre 2000, N.D.L.R.). Et pourtant cela nous avait portés car nous menions 17-0 au bout d’un quart d’heure. Donc cela ne veut rien dire. Mais dans nos débriefings avec les joueurs, ces derniers nous ont dit qu’ils avaient manqué de temps, que c’était la panique. C’est ce qu’ils nous ont dit. Cela n’explique pas tout mais sûrement notre entame ratée…

L’avez-vous ressenti dans l’avant-match ?

Non… (il réfléchit) Ou peut-être à l’échauffement, au moment où nous avons commencé à travailler la première passe avec le cinq de devant et la deuxième passe avec les trois-quarts et les joueurs jokers situés dans les couloirs. J’ai trouvé les joueurs perdus, perturbés. Mais encore une fois, les sensations que l’on peut avoir avant un match ne veulent rien dire : On y est ? On n’y est pas ? Même la veille du match, il n’y a pas de vérité. En revanche, ce sujet est revenu souvent dans le débriefing. Comme cette interminable attente, quand le bus avançait à 20 km/h au milieu de la foule aussi.

Vous avez déclaré avoir expliqué aux joueurs le contexte du Stade de France, puis du Principality Stadium, mais pas assez édimbourg… Même si le groupe France est relativement jeune, il est tout de même composé d’hommes qui savent se prendre en main non ?

Il faut leur expliquer pourtant. J’avais déjà remarqué que durant cette période difficile que le rugby français a traversée, les joueurs n’étaient pas assez « densifiés » à leur arrivée sur le terrain, dans tous les sens du terme. En tant qu’hommes déjà, mais aussi sur le plan de la préparation à l’environnement. La Marseillaise c’est quelque chose qui vous prend aux tripes ! On a donc accompagné les joueurs pour qu’ils se placent dans des bulles positives. Après, je suis d’accord avec vous mais il faut aider les joueurs. Et en écosse, on s’est fait choper par cette émotion.

Quand on se met à la place d’un supporter du XV de France, il est tout de même difficile de concevoir que l’on a réservé à un trop bon accueil à son équipe nationale en se présentant en nombre à la descente du bus…

Je ne dis pas que cela explique tout, loin de là. Je dis que ce fut un facteur. C’était beau, c’était magnifique même. Mais il faut savoir transformer cela. À chaque match nous avons réussi à trouver des postures de chasseurs, de proies jetées dans un environnement hostile où l’on nous critique… Mais là nous n’avons pas réussi à trouver les bonnes postures pour anticiper tout cela : ce retard, cette ferveur… toutes ces choses qui émeuvent.

Avez-vous été surpris par cette ferveur justement ? On se souvient de la foule de supporters tricolores qui vous attendaient à l’aéroport de Cardiff avant votre retour en France…

Ce fut très émouvant, c’est vrai. Ce le fut d’autant plus qu’à l’annonce de notre groupe de 42, on a constaté une sorte de frilosité sur sa composition : untel on ne le connaît pas, l’autre a un parcours atypique, celui est très jeune… Et de ça, on est passé à une équipe qui était portée, soulevée, et à laquelle les gens se sont identifiés. C’était incroyable. C’est allé largement au-delà de ce que nous avions prévu. On parlait d’enchantement. Et encore, je parle à l’imparfait mais je peux parler au présent…

Qu’avez-vous pensé de la défense du XV de France ? Paradoxalement, elle permet de marquer des essais mais elle manque encore d’efficacité…

C’est vrai. Mais c’est bien qu’elle ne soit pas parfaite. Cela nous donne des points à améliorer, ce n’est qu’une base, cela ne représente que onze entraînements et quatre matchs, avec un acte fondateur que je situerais davantage dans la défaite en écosse que dans la victoire au pays de Galles.

Vraiment ?

Je n’aime pas trop ce terme, déjà. Pour moi, l’acte fondateur c’est quand un joueur accepte de venir avec nous. Quand il nous répond : « Oui je veux venir. » Après, les évènements sont des moments de maturité, des étapes… Après, je sais qu’on a beaucoup identifié notre victoire au pays de Galles comme un acte fondateur, mais je préférerais qu’on l’associe à la défaite en Écosse, avec ce chaos que l’on a failli dominer. Au début, c’était facile pour nous de chasser en meute. Mais comme le l’ai dit aux joueurs : regardez ce qu’on fait les Gallois, les Anglais… Eux, ils ont un statut. Ils ne sont plus chasseurs, qu’est-ce qu’ils sont ? Ils sont des conquérants. Ils possèdent des empires.

Pensez-vous déjà à 2023 ?

Je pense tous les jours à notre planification. Nous suivons notre flèche du temps de 2020. Mais nous en avons aussi une qui va jusqu’à 2023. Et quand je parle de 28 ans de moyenne d’âge et de 50 sélections, je pense forcément à 2023. Pour l’instant, l’important est de gagner des matchs. Vite. Et des titres. Vite.

Simon Valzer et Pierre-Laurent Gou
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