Mbanda : « Ma priorité, c’est de sauver des gens »

  • Jusqu’au 11 mars, Maxime Mbanda n’était qu’un « simple » joueur pro et international italien. Depuis, il est aussi ambulancier pour la Croix Jaune italienne et se bat tous les jours contre le Covid-19.
    Jusqu’au 11 mars, Maxime Mbanda n’était qu’un « simple » joueur pro et international italien. Depuis, il est aussi ambulancier pour la Croix Jaune italienne et se bat tous les jours contre le Covid-19. Ipp / Icon Sport / Ipp / Icon Sport / Ipp / Icon Sport
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CORONAVIRUS - Troisième ligne international italien, l’international transalpin s’est engagé comme ambulancier volontaire à Parme, au cœur de l’épidémie. Il est en service pendant presque treize heures chaque jour et nous a raconté son combat de tous les instants.

Maxime Mbanda avait connu un mauvais coup du sort juste après la victoire historique (24-29, le 11 janvier dernier) de son équipe des Zebre sur la pelouse de Jean-Bouin face au Stade français. Une blessure au genou gauche survenue dans les toutes dernières minutes de la rencontre l’avait contraint à déclarer forfait pour le Tournoi 2020.

Après un mois de rééducation, Maxime Mbanda, 26 ans, espérait reprendre le cours de sa carrière internationale qui compte à ce jour 20 sélections. Convoqué dans le groupe de 30 joueurs retenus pour défier l’Angleterre à Rome, il pensait que son souhait allait être exaucé. À cette époque, la menace Covid-19 s’était déjà révélée de manière sournoise dans la province de Lodi, en Lombardie, et progressait lentement mais inexorablement dans le reste du pays, allongeant un peu plus tous les jours la liste des contaminés.

Une fois le Tournoi reporté et toute activité sportive suspendue pour d’évidentes raisons sanitaires, Mbanda prit la décision de quitter temporairement le flanc de la mêlée pour monter en première ligne. Pas sur le terrain, mais aux côtés des ambulanciers volontaires de la SEIRS-Croix Jaune de Parme, patrie de son équipe des Zebre. Depuis, il se mesure quotidiennement à un adversaire aussi inédit que dangereux, et dont le plan de jeu demeure à ce jour inconnu.

Qu’est-ce qui est à l’origine de votre décision ?

Mon père (originaire de Kinshasa, N.D.L.R.) est médecin à Milan et a consacré sa vie à sauver des personnes. Mon éducation s’est donc appuyée sur ce principe : aider ceux qui sont en difficulté. Je serai toujours reconnaissant envers mes parents et j’espère pouvoir le transmettre un jour à mes fils. Lorsque la Fédération a pris la décision de suspendre toute activité, je me suis demandé comment rendre service à la communauté malgré mon manque de toute compétence médicale. Alors j’ai fait des recherches, dans la presse, pour finalement trouver un article où l’on parlait d’une collaboration sanitaire entre la Région Emilie-Romagne, la Mairie de Parme et le "SEIRS-Croix Jaune". Ils cherchaient des volontaires pour délivrer des médicaments et de la nourriture aux personnes âgées en régime de confinement préventif. J’ai pris contact avec eux, le 11 mars dernier. C’est parti comme ça.

La peur s’est emparée de la quasi-totalité des personnes

Comment cela a été accueilli par votre famille, au sein de votre club et par vos coéquipiers ?

J’ai d’abord ressenti un peu de crainte autour de moi, et notamment de ma copine. Mais aujourd’hui elle est bien consciente que je ne fais ça que pour aider des personnes à survivre et c’est ma priorité pour l’instant. Dans le même temps, je savais que tous mes proches seraient fiers de ce que j’allais faire. Les Zebre, ainsi que ma famille, m’ont totalement supporté dans ma décision de sauver des vies quitte à laisser le rugby de côté. Eux aussi sont bien conscients que la situation de notre pays est grave. Mes coéquipiers se sont engagés, chacun en fonction de leur situation de famille car la majorité d’entre nous ont de jeunes enfants ou vivent avec leurs parents âgés. Ils sont donc partis donner leur sang, une chose dont on a désespérément besoin en ce moment. Mon président, Andrea Dalledonne, m’a écrit une lettre où il m’exprimait tout son soutien et son admiration. J’ai promis à tous d’être prudent puisque je ne veux pas risquer d’amener ce virus chez moi. De là, je suis en accord avec ma conscience.

Vous avez passé une formation spécifique préliminaire à votre entrée en service ?

Après un premier jour passé à distribuer des médicaments et de la nourriture, le manque de personnel m’a vite conduit en première ligne, pour transférer des patients d’un hôpital à un autre en raison des nécessités de thérapies d’urgence. D’abord, on a fait des briefings pour apprendre comment s’habiller correctement, garder l’hygiène personnelle pour se protéger soi-même et protéger les autres. On sait que l’incubation du Covid-19 serait d’environ 15 jours, mais il n’y a pas de certitude pour l’instant. La forme de pneumonie qu’il peut provoquer est très dangereuse et cause des difficultés respiratoires qui obligent à l’intubation orale. Au début j’étais un peu emprunté dans mes mouvements, mais au fil des jours je me suis amélioré.

Comment parvenez-vous à vous protéger efficacement, en étant si fréquemment au contact du virus ?

Cette situation m’impose de me désinfecter en continu. Lorsque l’on transporte des patients en ambulance, ils sont conscients ou pas. Ceux qui le sont comprennent très bien ce qu’il se passe. La majorité d’entre eux sont des gens âgés, mais pas seulement et l’intubation les empêche de parler. Là, tu vois la peur dans leurs yeux. Ils ne savent pas où ils vont, ni ce qui va leur arriver. Plusieurs demeurent dans les hôpitaux pendant des jours. Un homme m’a raconté qu’au début de son séjour, son voisin de lit était mort après trois heures de souffrance. Que deux femmes avaient connu le même sort la nuit dernière et que des personnels passaient leur temps à courir partout pour enregistrer les admissions en réanimation. Il n’avait jamais connu un contact aussi direct avec la mort : au bout de 10 jours, il était effrayé ! Chaque fois que l’on transporte un patient, on ne peut pas s’éviter de penser que le prochain sera peut-être un parent ou un ami. Souvent, les patients vous demandent de leur prendre la main, parce qu’ils ont peur… Alors vous vous exécutez et vous leur donnez un geste de tendresse. Mais dans le même temps, vous savez que vous devez vous protéger à tout prix. Alors vous trouvez le moyen de vous cacher derrière la civière pour vous désinfecter aussitôt. Ça, c’est terrible.

Je voudrais aussi blâmer ces gens qui ont tellement paniqué au point de former d’interminables queues devant les supermarchés : il n’y a aucune explication rationnelle, car la livraison de nourriture est assurée

Pouvez-vous nous décrire votre journée type ?

On n’arrive jamais à mettre le mot "fin " au bout de chaque journée. Depuis le 11 mars, lorsque j’ai commencé mon service, je n’ai jamais eu un jour de repos. Moi et mes collègues, nous sommes opérationnels sur la route pendant presque 13 heures par jour, dès 8 heures du matin. C’est tous les jours comme ça. Pour ma journée la plus légère, j’ai travaillé 9 heures à la suite. Lorsqu’on arrive sur site, les équipes sont déjà formées. On lit simplement le tableau d’affectation et allez, on repart ! En cas d’urgence, ils nous appellent et il faut se précipiter. Cela vous fait comprendre quel est le niveau de l’urgence dans la province de Parme…

Quelle est la situation dans les hôpitaux ?

La propagation rapide de la maladie est telle que l’on ne peut qu’hospitaliser les gens qui ont besoin d’une thérapie d’urgence, en raison des places limitées. Il y a des médecins et des infirmiers ou infirmières qui font des gardes de 22 heures et qui ne peuvent pas se reposer de toute la journée. Donc il faut absolument éviter de surcharger les structures sanitaires. Cela oblige au déplacement de patients d’un hôpital à l’autre (il y en a trois dans la province : Parme, le majeur, Fidenza et Borgo Taro, en montagne, N.D.L.R.) en fonction de l’évolution de chaque cas clinique individuel. Beaucoup d’entre eux nécessitent d’être transportés sur civière, avec un respirateur. J’ai même été obligé d’apprendre sur le tas la méthode pour leur mettre de l’oxygène, ou celle pour les faire passer d’une civière au lit car il n’y avait pas de temps. La situation l’imposait. Le soir, une fois rentré à la maison, je consacre une partie du temps qu’il me reste à suivre une formation spécifique sur les procédures.

"Ma priorité, c’est de sauver des gens"
"Ma priorité, c’est de sauver des gens"

Est-ce que la vie quotidienne a beaucoup changé dans les villes pendant ces trois semaines ?

Beaucoup. Vous sentez la crainte qu’ont les gens dans leurs relations sociales, même s’il s’agit de rencontres occasionnelles. Presque personne ne se laisse approcher sans masque et cela devra continuer jusqu’au moment où un vaccin sera disponible. La peur s’est emparée de la quasi-totalité des personnes. Ce qui m’énerve, ce sont les gens qui font semblant d’ignorer la gravité de cette situation et qui continuent à faire leur vie comme si tout cela n’existait pas. Il faudrait qu’ils voient dans quelles conditions se trouvent les patients dans les hôpitaux. Je peux vous assurer qu’il est plus agréable de s’ennuyer un peu à la maison que de se faire intuber. Je voudrais aussi blâmer ces gens qui ont tellement paniqué au point de former d’interminables queues devant les supermarchés : il n’y a aucune explication rationnelle, car la livraison de nourriture est assurée. Au contraire, cela ne fait que multiplier des occasions de transmettre le virus. Il faut sortir de cette situation à tout prix et cela ne peut se faire que par le respect des règles strictes édictées par les autorités publiques. Ce n’est qu’une question de respect envers toute la communauté et tous ces professionnels de santé, qui sont en service permanent depuis un mois.

Votre formation sportive vous a-t-elle servi pour affronter une expérience si forte au niveau émotionnel ?

Dans le rugby, l’objectif est de marquer un essai. Là, l’enjeu pour moi est de sortir le plus vite possible de cette urgence et de sauver le maximum de gens. Pour cela, j’ai glissé de la troisième à la première ligne. Je n’ai que cet objectif en tête en ce moment. Je sais qu’une fois que tout cela sera terminé, je conserverai mon engagement volontaire. La Croix Jaune est désormais ma seconde famille.

"Ma priorité, c’est de sauver des gens"
"Ma priorité, c’est de sauver des gens"

Avez-vous toujours la possibilité de vous entraîner ?

Je dois la trouver à tout prix car je reste un joueur professionnel et cette expérience ne doit pas m’empêcher d’être rigoureux dans mon travail. Le soir, une fois rentré à la maison, l’entraînement me donne l’occasion de me décontracter et de relâcher toute la tension accumulée pendant la journée. J’ai un programme et je le suis.

En France la situation est en pleine évolution : souhaitez-vous transmettre un message ?

Respectez les règles de confinement édictées par les autorités, c’est pour l’instant la seule manière de combattre le Covid-19 de façon efficace.

Diego Antenozio avec Simon Valzer
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