Béziers-Perpignan 2004, souvenirs d'une bagarre de légende

  • Yannick Nyanga (Béziers) contre Perpignan en 2004
    Yannick Nyanga (Béziers) contre Perpignan en 2004 Midi Olympique / Patrick Derewiany / Midi Olympique
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Il y a seize ans, en 2004, le match Béziers - Perpignan fut secoué par une bagarre mémorable. Retour sur un événement de 45 secondes à peine mais qui est resté dans tous les esprits.

C’était il y a seize ans et c’est devenu un vrai «classique» avec un joli palmarès sur YouTube. Midi Olympique avait titré : « Les mécanos de la générale ». C’est vrai que les amateurs de sensations fortes en avaient eu pour leur argent. Quarante-cinq secondes, d’échauffourée à haute intensité, avec trois foyers simultanés et un épicentre qui se déplace sur vingt mètres. On a coutume de dire que « c’était une autre époque ». Oui, sans doute, même si en 2004, le rugby se voulait déjà moderne et professionnel.
Cette bagarre mémorable entre Béziers et Perpignan avait commencé sous un renvoi après 17 minutes de jeu. Le jeune talonneur Dimitri Szarzewski (21 ans) plaqua la deuxième ligne Colin Gaston en l’air et tout s’enflamma. « Oui, je suis passé en dessous du bloc de saut. Il faut savoir que nous avions été remontés toute la semaine par Jean-Pierre Elissalde, pour être à la hauteur dans ce derby. Mais on avait pris l’eau dès le début... Et Jean-Marc Aué nous a rassemblés dans l’en-but, pour nous dire : « Il faut faire quelque chose, on ne peut pas prendre autant de points comme ça. » On est donc montés très déterminés sur le renvoi, j’ai bousculé le lifteur adverse, et Bernard Goutta me met un coup de poing, et c’est parti dans tous les sens. »

Bernard Goutta évoque des souvenirs légèrement différents : « Je me souviens de Jean-Pierre Elissalde se déplaçant pour transmettre des consignes aux joueurs. En tout cas, dès le renvoi au centre, j’ai senti une tension monter. J’avais vu tout le manège, j’ai réagi, peut-être pas de la meilleure des manières... Mais il faut dire qu’on était en play-off et on s‘était déjà affrontés dans la saison. J’ai pensé qu’il fallait aguerrir les jeunes Szarzewski et Nyanga... Mais sincèrement, je ne pensais pas que ça durerait aussi longtemps. Au départ, je voulais juste calmer les choses... »

Les Biterrois se surprenaient eux-mêmes

Ce match ASBH - Usap était un vrai rendez-vous. Les deux équipes s’étaient extraites de la phase de poule pour se retrouver en deuxième phase, en poules de quatre. Perpignan était un gros bras qui visait le titre, et ce Béziers-là réalisait une saison inattendue. « Nous nous étions maintenus grâce au dépôt de bilan de Bègles. Beaucoup de joueurs s’attendaient à jouer en deuxième division. On avait aussi bénéficié de l’effet Coupe du monde, on avait battu des équipes qui n’avaient pas leurs meilleurs éléments comme Biarritz ou Toulouse », se souvient le colossal deuxième ligne Guy Jeannard, pas fainéant lors de cette bagarre. Au fil des matchs, les « miraculés » biterrois avaient donc retrouvé une belle estime d’eux-mêmes. « On faisait une belle saison, eux aussi. On a senti ce jour-là que l’ambiance était électrique. Mais je ne me souviens pas d’antécédents, ni de compte à régler, tout est parti d’un seul coup. Je pense que c’était l’ambiance du derby. Il faut dire aussi que notre entraîneur Jean-Pierre Elissalde avait le verbe haut. »

JP Elissalde aux commandes

« JPE » ne renie pas cette soirée même s’il la juge d’une autre époque. Il en parle avec sa causticité coutumière : « Il faut se souvenir que j’entraînais seul, alors je n’avais pas de modérateur. Je me souviens qu’on vivait ça comme un derby et que Loulou Nicollin m’avait dit qu’au match précédent, on s’était échappé, qu’on avait été ridicules. J’avais aussi l’image de Perpignan qui avait reçu plus que virilement Bourgoin-Jallieu en début de play-off. Ils avaient des clients, avec Konieck, Le Corvec et consorts. Je réfléchissais beaucoup sur l’équilibre des forces. J’avais un pack solide, lourd, une équipe pas vraiment faite pour jouer au large. J’avais moi aussi des « clients » avec les Jeannard, Petrache, Ouembaev, les Géorgiens. Et puis, je cherchais à fédérer mon groupe et j’avais vu que je l’avais fédéré sur la connerie...c’était bien la preuve qu’on m’écoutait. Je me souviens leur avoir dit : ils nous en mettront une, mais pas deux ! »

Le décor était donc planté et les esprits échauffés. Revenons sur les faits avec Dimitri Szarzewski : « Oui, j’ai pris une poire de Goutta, alors je lui ai foncé dessus. Je suis vite retrouvé face à Porcu et Gaston. Ça partait dans tous les sens. On s’est déplacés sur le côté, puis j’ai vu Yannick Nyanga aux prises avec Konieck alors j’ai fait demi-tour et je suis allé lui prêter main-forte. » Se souvient-il de ce qui lui passait par la tête ? « Franchement, non. Je pensais juste à être vigilant, j’avais mis les « rétroviseurs ». J’ai fini très essoufflé, je suis resté en apnée tout le temps... à Béziers, nous avions été éduqués comme ça : si tu ne te battais pas, tu n’étais pas un rugbyman. Il fallait s’imposer aussi comme ça. Dans les équipes de jeunes, on regardait des cassettes de nos bagarres, parfois filmées par les parents des joueurs eux-mêmes. »

L’éruption volcanique n’a duré « que » 45 secondes. Soit ne éternité dans ces conditions... « Je ne sais pas si c’est la plus grosse que j’ai vécue, mais c’est celle qui a fait le plus de bruit », poursuit Szarzewski. « Elle a aussi marqué les gens parce qu’on était télévisée en direct un vendredi soir et d’habitude, il ne se passait rien lors de ces matchs-là », narre Guy Jeannard. « Qui se souvient que j’ai manqué ma deuxième Coupe du monde des moins de 21 ans après une grosse bagarre à Biarritz ? Mais ce n’était pas passé à la télé », reprend Szarzewski.

Manas expulsé à la place de Goutta

Bernard Goutta confirme : « Le direct de la télé l’a rendu célèbre. » YouTube n’existait pas encore, mais les chaînes avaient repassé les images en boucle avec souvent des réactions de fausse indignation. Tout le monde pensait, sans le dire, que ce genre de défoulement amenait et amènera toujours un peu d’oxygène à nos sports modernes si aseptisés. C’est vrai aujourd’hui, ça l’était déjà il y a seize ans. Bernard Goutta poursuit : « C’était impressionnant, mais ce n’était pas si méchant. Il n’a y a pas eu de blessés. Je pense aussi que cette bagarre a contribué à calmer la suite des événements qui ont été moins violents qu’ils auraient pu l’être. Parce que dans ce genre d’affaires, on laisse pas mal de jus, croyez-moi. À vivre, c’est un drôle de stress. »

Au milieu de ce champ de bataille, il y avait un casque bleu, vêtu de jaune, Franck Maciello, aujourd’hui boss des arbitres. « J’étais au milieu des hostilités. Il faut se souvenir qu’à ce moment-là, il n’y avait pas d’arbitrage vidéo. Il fallait prendre des décisions dans l’instant.  Je m’attendais à des débordements et j’avais préparé ce match dans cet esprit. » Il n’a donc pas été pris de court. « J’ai de suite pris l’option d’expulser un gars de chaque côté ! Celui que je pensais au départ de la bagarre, Szarzewski, ainsi qu’un adversaire. » La foudre tomba sur le trois-quarts catalan Christophe Manas, pas vraiment le plus coupable... « Possible, oui. Mais ma priorité, c’était d’éteindre l’incendie. » Franck Maciello savait ce qu’il avait à faire. Durant le pugilat, il resta plutôt spectateur évidemment : « Au départ, on essaie d’éteindre le feu, mais quand il prend trop d’importance, ça ne sert à rien de lutter. Il faut attendre que la fatigue fasse son œuvre... »

Szarzewski méritait sans doute son expulsion. Manas beaucoup moins, voire pas du tout. « C’est moi qui aurais dû l’être, reconnaît Goutta. Aujourd’hui, ces images me font rigoler bien sûr. Il n’y a pas eu mort d’homme, n’est-ce pas ? Et je peux vous dire que l’après-match avait été très sympa. On avait bu une bière ensemble. » Il y eut quand même un carton rouge de plus sept minutes plus tard pour le Biterrois Arnaud Costes… Et trois cartons jaunes... Manas et Szarzewski avaient écopé de trente jours de suspension.

Peut-être que cette rencontre restera aussi comme un des derniers exemples de vrai derby à l’ancienne. On veut croire que le rugby nous en « offrira » toujours encore quelques-uns de temps en temps. Même si tous les acteurs expliquent que ce genre de pancrace n’a plus court. Au fait, « JPE » soutient mordicus qu’il n’a pas donné lui-même le signal de la bagarre. « Non. Je crois que je n’étais pas au bord du terrain. J’avais dû faire une bêtise et j’étais déjà suspendu... Quant à l’après-match, il s’est bien passé, même si j’ai perdu par 27-8 et par deux cartons rouges à un. Mais je m’en souviens : Louis Nicollin était content. Est-ce que je suis fier de ça ? Non, mais je ne suis pas allé me confesser avec un curé pour autant. »

 

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