Charabas : « Le seul mot d’ordre est  : "Donner le plus de chances au plus de monde possible" »

  • Thomas Charabas, arbitre de Top 14 ou de coupes d'Europe, a repris mardi son « vrai » travail d’urgentiste, en première ligne face à la crise du coronavirus qui frappe la France de plein fouet
    Thomas Charabas, arbitre de Top 14 ou de coupes d'Europe, a repris mardi son « vrai » travail d’urgentiste, en première ligne face à la crise du coronavirus qui frappe la France de plein fouet Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
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CORONAVIRUS - C’est mercredi après-midi, quatre jours après sa reprise aux Urgences de Bayonne et au réveil d’une sieste bien méritée, que Thomas Charabas nous a accordé cette interview. Vendredi dernier, celui qu’on a davantage l’habitude de croiser sur les terrains de Top 14 était encore aux États-Unis, dont il a eu quelques difficultés à revenir. « J’avais des vacances prévues depuis quelque temps puisque le Top 14 faisait relâche, nous expliquait en préambule l’arbitre. Quand je suis parti, l’hôpital commençait à se mobiliser au sujet des dépistages et de sa réorganisation au sujet de l’accueil des patients. Cela a été compliqué de rentrer mais finalement, j’ai pu rentrer. De toute façon, les galères d’avion, j’y suis assez habitué au travers des déplacements pour le championnat ou la Coupe d’Europe… » C’est ainsi que Thomas Charabas a pu reprendre mardi son « vrai » travail d’urgentiste, en première ligne face à la crise du coronavirus qui frappe la France de plein fouet. L’occasion de lever le voile sur un quotidien méconnu, de filer quelques métaphores troublantes entre ses deux fonctions, mais aussi d’asséner quelques vérités bien senties. 

Quelle est la situation aux urgences de Bayonne ?

Pour être honnête, nous avons beaucoup de chance par rapport à nos confrères de Colmar, Mulhouse ou de la grande couronne parisienne, où les hôpitaux sont clairement sous tension. À Bayonne, ce n’est pas notre cas, le flux de patients est contrôlé. On a eu la chance de ne pas avoir de « cluster », c’est-à-dire de rassemblement de cas précoces, au contraire des régions gravement touchées par la pandémie. Mais ça ne veut pas dire que nous ne sommes pas en alerte, au contraire. D’ailleurs, de tous les jours, nous avons de plus en plus de consultations pour des motifs respiratoires.

En quoi le confinement a-t-il eu un impact sur votre quotidien ?

La difficulté dans le contexte du moment, c’est que les urgences « tout venant » existent toujours. Les gens font toujours des AVC, ont toujours des problèmes cardiaques, respiratoires… Mais on se rend compte que l’activité est tout de même moins importante, certaines présentations spontanées ont disparu, ou sont redirigées efficacement vers d’autres services. Pour nous, c’est un des bons effets du confinement, il y a des pathologies qu’on ne voit plus, ou presque. Comme les gens sortent moins et font mois de sport, il y a moins de traumatismes, moins d’accidents de voiture, de choses comme ça…

Pratiquement, combien de cas de Covid-19 avez-vous eu à gérer ?

On évite de communiquer les chiffres, pour ne pas contribuer à générer de la psychose. Disons que nous gérons quelques dizaines de cas, mais que nous sommes encore loin d’installer un hôpital de campagne sur le parvis.

Le coronavirus vous a-t-il conduit à densifier un emploi du temps qu’on imagine « aménagé » en tant qu’arbitre de haut niveau ?

Non, pas du tout. En ce qui me concerne, j’arbitre avec le statut d’amateur, je suis indemnisé au match. Mais je suis urgentiste à temps complet alors, en général, je me débrouille avec mes collègues pour me libérer du temps. De base, je suis médecin généraliste. Mais de par ma fonction d’arbitre, il était difficile d’ouvrir un cabinet ou de faire des remplacements en disant  : « Désolé, le cabinet sera fermé de vendredi à lundi, parce que j’arbitre en Coupe d’Europe. » Ce n’était pas possible…

D’accord…

C’est pour cela que je me suis dirigé vers la médecine d’urgence, d’une part car cette pratique me plaisait, et d’autre part parce qu’elle me permet mieux de gérer mon emploi du temps. Pratiquement, je gère mes plannings avec la complicité de mes collègues avec pour objectif de me libérer du temps quand j’en ai besoin pour me déplacer ou pour aller m’entraîner. L’idée étant bien sûr de leur rendre en échange…

On imagine donc facilement qu’en ce moment, le rugby constitue le cadet de vos soucis…

Effectivement… On continue d’appeler et d’échanger avec certains arbitres, pour se donner des nouvelles et parfois pour en rassurer certains qui s’inquiètent un peu de la situation ! Il y a quelques hypocondriaques dans notre corporation  ! (rires) Mais j’avoue qu’au vu de l’actualité, je ne me passionne pas au sujet des réflexions pour savoir quelle formule adopter pour terminer le championnat. J’ai d’autres préoccupations en ce moment.

En tant que médecin, pensez-vous qu’une reprise du championnat début mai soit possible, ou qu’il faudra attendre beaucoup plus ?

Tout dépend de l’évolution de l’épidémie. Si le risque de contagion est moins important, je ne serais pas choqué que le championnat reprenne, mais ce n’est là que le point de vue d’un médecin urgentiste de Bayonne. De toute façon, cela, on ne peut malheureusement pas le prévoir, et je n’ai aucune information à ce sujet… Tout ce que je peux vous dire, c’est que si on reprend, j’en serai le plus heureux. Car cela voudra dire qu’on a remporté notre combat  !

La question est peut-être naïve, mais à côtoyer de si près l’épidémie, comment vit-on au quotidien avec la crainte d’être infecté ?

On n’y pense pas. En ce qui me concerne, je suis jeune, mais je comprends que certains de mes confrères plus âgés puissent se poser des questions, sachant que des premiers décès ont été constatés au sein du personnel soignant. On essaie de faire attention au moment des habillages et des déshabillages, à se laver régulièrement, à respecter à la lettre les gestes barrière. À l’apparition du moindre signe, on doit se faire dépister. Mais si nous, médecins, commençons à avoir peur, on ne s’en sortira pas…

À ce sujet, le débat est vif au sein du corps soignant, au sujet des médecins qui seraient tentés de continuer à travailler tout en ayant contracté le virus…

C’est drôle mais en y pensant, c’est exactement comme les commotions. Lorsque des joueurs sont commotionnés et n’ont pas la lucidité ou l’honnêteté de le dire, ils se mettent en danger eux-mêmes et ils pénalisent l’équipe. En ce qui nous concerne en tant que soignants, si on a des symptômes et qu’on n’en tient pas compte parce qu’on veut trop en faire, on se met soi-même en danger et on met en danger les patients, même si on n’a qu’un simple rhume. Pour pousser la comparaison, des protocoles existent. Les joueurs ont des protocoles commotion qui permettent de décider s’ils peuvent revenir sur le terrain. Nous avons des dépistages qui confirment ou infirment si nous sommes touchés ou pas par le virus. Et si le test nous le permet, pas de souci, on revient sur le terrain. Sinon, on observe une période de repos avant d’y retourner…

Puisque vous avez lancé la métaphore entre arbitrage et médecine, tentons de la prolonger. Y a-t-il un lien entre la prise d’une décision importante à la dernière minute d’un match de Top 14, et la gestion d’un service d’urgences ?

C’est incomparable, parce que les enjeux sont différents. D’ailleurs, si cette crise permet de relativiser l’importance de certains enjeux, de nuancer la portée d’une défaite ou la perte d’un point de bonus défensif, elle aura au moins servi à cela. Mais bon, même si les enjeux sont différents, on peut s’en nourrir quand même. Vous savez, quand vous êtes amené à prendre une décision dans l’urgence face à 15 000 personnes qui ne sont pas d’accord avec vous, il faut être précis, serein, capable de garder de la lucidité. Dans la médecine d’urgence, ou vit quelque part la même chose, où il s’agit de prendre des décisions importantes et rapides, sachant que le droit à l’erreur n’est pas tout à fait le même quand la vie de quelqu’un est en jeu. Et il n’y a pas de vidéo en médecine, en plus… (sourire) Ou alors, si on prend le temps de revoir une décision, c’est qu’on n’a probablement pas pris la bonne…

Alors, le médecin nourrit-il l’arbitre, ou l’arbitre nourrit-il le médecin ?

Je pense que cela va dans les deux sens. Le fait d’arbitrer sous tension, dans des contextes très passionnés, permet de travailler son assurance et son calme lorsqu’il s’agit de résister à la pression. Et parallèlement, pratiquer la médecine permet de relativiser l’importance des décisions que l’on prend. On les prend simplement en son âme et conscience, le plus professionnellement possible. Mais ça ne reste que du sport…

Le débat est désuet, mais à une période où l’on ne parle que de professionnalisation de l’arbitrage, votre approche a le mérite de faire entendre une autre voix…

À titre personnel, je suis convaincu de l’intérêt de la pluriactivités pour les arbitres. Attention, il y a besoin d’arbitres professionnels et je comprends que certains aient envie de se lancer dans cette voie. C’est impossible de cumuler un métier avec la fonction d’arbitre lorsqu’il s’agit de se déplacer pendant plusieurs semaines à l’étranger, pour préparer certains matchs de très haut niveau. Mais c’est un choix de vie. Je suis convaincu qu’il y a un équilibre à trouver entre le rugby, son lot de joies et de déception, et une vie professionnelle. C’est ma façon de le vivre, en tout cas. Même si c’est parfois très fatigant. (rires)

Arbitrer, c’est choisir. La crise du Covid-19 a mis en lumière des situations auxquels doivent faire face des services saturés, obligés de trancher entre certains patients pour une place en réanimation. Craignez-vous d’avoir à faire face à ce genre de choix dans un avenir proche ?

La première chose à savoir, c’est que le « choix » ou le « tri » à l’entrée en réanimation, c’est quelque chose qui s’est toujours pratiqué, et qui se pratiquera toujours. Lorsqu’un patient très âgé arrive, dépendant, qui présente un problème de santé aigu ou grave, on pèse toujours le pour et le contre au sujet des bénéfices réels d’une tentative de réanimation. D’ailleurs, beaucoup de familles privilégient d’elles-mêmes le « choix de confort ». Je le répète, ce sont des choses qui existent depuis toujours. Là, en situation de crise sanitaire, il peut effectivement nous arriver d’avoir des critères plus restrictifs que d’habitude, compte tenu des limites physiques des services de réanimation. Cela fait partie du travail des urgentistes et des services de réanimation, dont le seul mot d’ordre est  : « Donner le plus de chances au plus de monde possible. » Si vous bloquez tout un service pour un patient qui n’a que peu de chances de survivre et que vous n’avez plus de place pour d’autres, ce n’est rien d’autre que de la mauvaise médecine.

À la vue des réseaux sociaux ces derniers jours, on s’est surpris à se dire qu’il n’y avait jamais eu en France autant d’experts en infectiologie. Exactement comme il n’y a jamais autant de spécialistes du règlement sur Twitter et Facebook qu’après un match marqué par une erreur d’arbitrage…

C’est drôle, c’est exactement ce que je disais dans la semaine à un collègue arbitre du Top 14. Il me parlait de la crise actuelle, et m’avançait des « y avait qu’à », « fallait qu’on » en fondant son raisonnement sur ce que rapportaient les réseaux sociaux. Je lui ai répondu  : « Et quand les réseaux sociaux disent que tu es nul, tu crois qu’ils ont le niveau d’expertise pour le faire  ? Là, c’est la même chose  ! » Devant cet argument, il a fini par tomber d’accord avec moi. Et pourtant, il est dur en négociation  !

Parvenez-vous à l’expliquer ?

Parce que le rugby est un sport compliqué  ! C’est très difficile pour le profane d’expliquer les raisons objectives de la défaite d’une équipe. Pourquoi elle a mal utilisé le jeu au pied, pourquoi elle a été dominée en conquête, pourquoi elle n’a pas réussi à conclure telle ou telle occasion… C’est pourquoi, ces gens-là se réfugient sur les décisions arbitrales parce qu’ils les voient avec un côté manichéen. Pour eux, une décision arbitrale, c’est noir ou blanc, et en plus, de l’extérieur, on a l’impression que c’est facile. Et c’est vrai qu’on a l’impression d’assister à la même chose en ce moment sur les réseaux sociaux au sujet de la gestion de la crise sanitaire…

On avait l’habitude d’une certaine cacophonie à la tête des instances qui gèrent le rugby. On s’aperçoit aujourd’hui que la même cacophonie règne au plus haut niveau de l’État lorsqu’il s’agit d’une crise sanitaire…

Je ne suis pas de ceux qui tapent aveuglément sur les médias, qui sont nécessaires. Mais il va de soi que tout ce climat est entretenu par le jeu médiatique. Je vais me servir du rugby pour illustrer mon propos  : une polémique d’arbitrage, même énorme, sera moins traitée si elle concerne un match de Pro D2 qu’une petite erreur sur un match de Top 14. Voilà comment certaines situations prennent de l’ampleur, selon l’éclairage qu’on leur donne… Et pour en revenir à la médecine, on est en plein là-dedans au sujet de la chloroquine. Qui avait déjà entendu parler de ce médicament voilà trois semaines  ? Qui connaissait le professeur Raoult il y a quinze jours, à part dans les milieux de la science et de la médecine où il est une sommité  ? Je ne dis pas que la situation et les débats n’existent pas, au contraire. Simplement que certains sont mis en exposition plus que d’autres, ce qui ne contribue pas à évoluer dans la sérénité. Le jeu médiatique et politique ne doit pas précipiter et forcer les décisions…

Vous avez choisi d’embrasser deux fonctions peu « populaires » dans le sens où on a beaucoup de mal à les faire comprendre…

(il coupe) Pourtant, on essaie de faire preuve de pédagogie, d’expliquer le mieux possible. Mais aussi bizarre que cela puisse vous paraître, l’arbitrage comme la médecine ne sont pas des sciences exactes. La médecine, à l’origine, c’est un art, et je ne suis pas loin de penser que l’arbitrage en est aussi une forme (sourire). En médecine comme en arbitrage, jamais n’existe pas. On a beau essayer de tout prévoir, on fera toujours face un jour à une situation inédite. Alors oui, on essaie d’expliquer, mais le plus difficile à faire entendre aux gens, c’est qu’on peut aussi se tromper.

Voilà…

On peut excuser un joueur quand il rate une passe ou un coup de pied, on peut excuser un patient qui a « oublié » de nous donner un élément-clé dans son questionnaire, mais on ne pardonne jamais un médecin ou un arbitre qui s’est trompé. Là, tout de suite, on parle de faute professionnelle, de scandale, d’inaptitude. Et pourtant, l’arbitre comme le médecin sont toujours les premiers navrés de s’être trompés… Cela fait aussi partie de ces métiers.

N’est-ce pas parfois lassant ?

Je vois surtout ces deux fonctions comme des postes à responsabilité, où l’on est amené à prendre des décisions en situation d’urgence, en notre âme et conscience, même s’il est facile de nous faire des procès d’intention. En tant qu’arbitre, pour ne vous parler que de mon cas, je suis né à Bayonne, j’habite à Bayonne, j’ai joué à l’AS Bayonne, je travaille aux urgences de Bayonne mais pour beaucoup, une légende urbaine raconte que je suis lié à l’hôpital de Bordeaux, donc à l’UBB. Que des supporters m’en parlent, à la rigueur, admettons. Mais que des managers de Top 14, qui se reconnaîtront, puissent en arriver à proférer des trucs pareils… C’est malheureux pour eux de tomber là-dedans, franchement.

Pour conclure sur une note d’optimisme, ne pensez-vous pas que cette crise sanitaire aura au moins le mérite en remettre en perspective certains enjeux, en ce qui concerne le rugby ?

C’est bien ce que je disais un peu plus tôt… (sourire) Cela permet de mettre en évidence que malgré tous les enjeux et tout le professionnalisme qu’on peut y mettre, il ne faut pas oublier que le rugby n’est qu’un sport. Attention, qu’on soit bien clair, ce n’est pas parce que j’arbitre avec le statut d’amateur que je ne cours pas de la semaine ou que je me déplace seulement pour la réception  ! Je me prépare de la manière la plus professionnelle possible. Mais j’ai conscience de certaines choses, et j’espère que cette crise permettra à certains de relativiser. Un peu…

Un dernier mot, peut-être ?

Je veux juste passer un grand salut à tous mes confrères, tous les soignants à l’hôpital, en ville, à la campagne, et plus largement à tous les gens qui continuent à travailler pour que le pays ne s’arrête pas de vivre. Pour nous, tous les gestes de solidarité comptent. On reçoit des masques, des repas, et ça nous touche beaucoup. Et puis, je ne vais pas être original, mais si je dois faire passer un seul message, c’est celui de bien respecter les mesures de confinement et les fameuses mesures barrières, qui sont les seules par lesquelles on pourra gérer au mieux cette épidémie. Cette décision n’a sûrement pas été prise de gaîté de cœur, mais si on met tout un pays à l’arrêt, ce n’est pas pour une simple grippe…

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