Tchale-Watchou : « Celui qui a la solution est un magicien »

  • Robins Tchale-Watchou, le président de Provale, l’assure : la question médicale doit être au cœur des préoccupations des réunions de la Ligue autour d’une reprise ou non du Top 14. Photo Icon Sport
    Robins Tchale-Watchou, le président de Provale, l’assure : la question médicale doit être au cœur des préoccupations des réunions de la Ligue autour d’une reprise ou non du Top 14. Photo Icon Sport Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
Publié le / Mis à jour le

Acteur central des négociations qui ont cours à la Ligue nationale de rugby, Robins Tchale-Watchou, président de Provale, évoque ses craintes sur le front médical, ouvre un soutien des joueurs envers leur club et réaffirme l’obligation d’envisager une saison qui n’irait pas à son terme.

Vous participez actuellement aux réunions, nombreuses, qui se tiennent entre acteurs du rugby professionnel. Quelle est l’ambiance ?

C’est constructif. C’est un cadre à poser d’emblée : tous les acteurs de la LNR travaillent dans une ambiance apaisée. Il y a une volonté de trouver les solutions de façon collégiale, pour sortir de cette crise aussi positivement que possible.

Il nous remonte pourtant tout l’inverse : une ambiance très tendue, des accrochages et des passes d’armes lors de ces réunions…

Des moments tensions, bien sûr qu’il y en a. La situation actuelle aura des incidences financières qui ne seront pas négligeables pour notre écosystème, qui était certainement un petit peu fragile. Il est normal que chacun défende son bout de gras et cherche à minimiser l’impact négatif sur sa structure. Les tensions dont vous parlez sont donc aisément compréhensibles. Pour l’instant, la situation est encore assez nouvelle et les débats sont passionnés. Mais quand nous appuyons sur le bouton pour arrêter la visioconférence, chacun reprend en pleine "gueule" la réalité du monde extérieur. Celle d’un pays qui souffre. Cela remet nos problèmes en perspective et le rugby à sa place. Même s’il nous passionne, il reste un sport et seulement un sport, face à une situation sanitaire dramatique.

Voyez-vous une issue positive à tout cela ?

Celui qui prétend avoir déjà la bonne solution est au mieux un magicien, au pire un menteur. La particularité de la crise épidémiologique que nous traversons, c’est que son issue est de l’ordre du pronostic. Nous travaillons sans prévision fiable sur une date de sortie de crise et de reprise. Difficile, dès lors, de construire un projet sans savoir s’il nous reste 4, 6 ou 8 semaines d’arrêt des compétitions. On ne le sait pas, comme on ne sait pas comment le public va réagir à la sortie d’une telle période. Ces deux aléas joints nous poussent à être pessimistes. Dans tous les scénarios qu’on évoque, il ne faudrait pas oublier celui de la saison qui n’irait pas à son terme. C’est une crainte qu’il faut envisager sérieusement si on veut être raisonnable.

Y aura-t-il un protocole médical spécifique avant la reprise des entraînements ? Concernera-t-il l’ensemble des joueurs ou seulement les joueurs qui ont été infectés ? Quel sera le protocole ?

Cette hypothèse est-elle clairement posée en réunion, ou est-ce encore tabou ?

Ce n’est pas tabou. Nous travaillons en priorité sur les scenarii d’une reprise. S’il y a une opportunité d’aller au bout, on la saisira. C’est une démarche intelligente. Mais personne ne nie les évidences. Les différents éléments du contexte sanitaire et l’évolution négative des choses n’incitent pas à l’optimisme.

Dans ces réunions, vous avez obtenu qu’à la reprise, si elle vient, les joueurs bénéficient de quatre semaines de préparation avant le premier match. Une satisfaction ?

C’est ce qu’on pouvait faire de mieux pour la santé des joueurs, dans le cas où la saison reprendrait mi-mai. Les entraîneurs ont immédiatement adhéré. Il y a eu unanimité.

Et si la reprise ne se fait pas mi-mai ?

La coupure aura été plus longue, la phase de reprise devra donc être plus longue également. Une ou deux semaines supplémentaires. On reviendra autour de la table pour en discuter.

Une reprise début juin avec cinq à six semaines de préparation avant le premier match ? Autant dire tout de suite que si la reprise ne se fait pas mi-mai, elle ne se fera pas du tout…

Disons que cela ajoutera un aléa négatif à la liste.

Vous parlez d’unanimité pour les entraîneurs : on l’entend bien, ils réclamaient cette période. Mais les présidents, inquiets de leurs finances et pressés de reprendre ?

C’est évidemment un petit peu différent, vous le comprendrez. Il n’y a pas eu unanimité mais ils ont entendu notre position. Avec l’UCPR (syndicat des présidents, N.D.L.R.), nous avons pu avoir des désaccords mais sur la situation présente, nous sommes aussi conscients de leurs difficultés. Les présidents portent un système dans la tempête, ils se battent toute l’année pour trouver des ressources pour leur club et ils s’inquiètent désormais de savoir ce qu’il restera de ce travail dans les mois à venir. Il faut aussi se mettre à leur place et comprendre que, sur un dossier comme le délai de reprise, ils veuillent grappiller quelques jours. Sur ce dossier, Provale est dans un rôle pédagogue. Nous leur avons expliqué notre préoccupation médicale. La santé des joueurs ne peut pas souffrir de leur problématique financière. Ils l’ont bien compris.

De ce qu’on en sait, la question médicale, c’est aussi un risque cardiaque qui pourrait peser sur les joueurs porteurs du virus, même asymptomatiques, en cas d’effort intense et répété…

C’est exact. À ce sujet, la commission médicale de Provale, dirigée par le docteur Alexis Savigny, va adresser un courrier à la commission médicale de la LNR.

C’est-à-dire ?

Il y a une forte demande des joueurs sur cette question. Ils sont inquiets, clairement. Et cette question médicale des risques encourus à la reprise d’une activité physique intense revient constamment. Nous leur avons déjà présenté les études réalisées sur ce sujet des complications à l’effort, même pour des joueurs porteurs sains. Nous allons aussi saisir la commission médicale de la Ligue en demandant ceci : y aura-t-il un protocole médical spécifique avant la reprise des entraînements ? Concernera-t-il l’ensemble des joueurs ou seulement les joueurs qui ont été infectés ? Quel sera le protocole ?

On parle de risques cardiaques, tout de même…

Oui et nous les prenons très au sérieux. C’est une question centrale. Quand on connaît le passif récent du rugby sur la question médicale, il faut affirmer dès à présent le risque zéro. La majorité des joueurs revient toujours sur cette question. Et la commission médicale de la LNR devra y répondre.

Et s’il n’y a pas de réponse franche, par défaut de connaissance à ce stade des recherches ?

Cela créera un nouvel aléa négatif. Ce qui en fera beaucoup…

Les joueurs votent en temps réel. Nous avons un groupe Whatsapp qui regroupe le capitaine et le correspondant Provale de chaque club. On les tient au courant immédiatement de chaque discussion, de chaque évolution

Dans un entretien au quotidien économique La Tribune, le président du Stade toulousain, Didier Lacroix, ouvre la porte à de possibles coupes dans les salaires des joueurs, "en fonction de la dangerosité dans laquelle nous aura plongés cet arrêt". Qu’en pensez-vous ?

Les joueurs, comme l’ensemble des acteurs du rugby professionnel, contribueront aux efforts à faire pour préserver notre écosystème. Mais avant de prendre une décision quelconque, il faut savoir quel sera l’impact exact de la situation sur chaque club. Est-ce qu’on parle de 1 million d’euros de pertes ou de 3 à 4 millions ? Qu’on nous donne les chiffres exacts. Par exemple, il faut d’abord bien analyser toutes les mesures mises en place par l’État, pour savoir ce qu’il reste à payer dans chaque club. Ensuite, nous participerons à l’effort nécessaire. Les joueurs veulent parler d’une seule voix mais ils ne se défileront pas, conscients de la situation d’exception. Sur le sujet du soutien aux clubs, nous sommes donc ouverts à tout ce qui est raisonnable. Toucher à des jours de congé, par exemple.

Vous ne répondez pas à la question : des coupes dans les salaires, est-ce "oui" ou "non" en ce qui concerne Provale ?

Si c’est 30 %, c’est non. Si c’est 2 %, pourquoi pas.

Des bruits circulent sur un accord oral passé entre Provale et l’UCPR, pour une baisse globalisée des salaires des joueurs de 15 %, la saison prochaine…

(il hausse le ton) Ce truc-là commence à sérieusement m’énerver…

Visiblement, notre question ne vous surprend pas…

J’ai entendu parler de ça. C’est une connerie, une rumeur de poubelle et je vais y répondre une bonne fois pour toutes : je n’ai eu aucun échange à ce sujet. Ni formel, ni informel. Avec personne. Le sujet n’est jamais venu sur la table des réunions, ni dans les discussions de couloir. Il n’y a rien. Celui qui s’amuse à raconter partout le contraire, qu’il vienne me confronter. En fait, un tel accord n’est même pas possible : il faudrait que les joueurs le valident car j’ai mis en place un système de gouvernance d’urgence où ce sont les joueurs qui décident, plus le comité directeur de Provale.

C’est-à-dire ?

Face à l’ampleur de la crise, nous avons souhaité revoir notre processus de prise de décision. Les joueurs votent en temps réel. Nous avons un groupe Whatsapp qui regroupe le capitaine et le correspondant Provale de chaque club. On les tient au courant immédiatement de chaque discussion, de chaque évolution. On les abreuve de documents, des discussions s’enclenchent et à la fin, ils votent. Tout se décide en direct et j’ai pris l’engagement solennel de défendre chacune de leurs décisions, quelle que soit mon opinion personnelle sur le sujet porté. L’heure est trop grave pour politiser nos décisions ou que je décide tout seul, dans mon salon. Nous travaillons de façon participative et réactive.

Votre situation est aussi particulière, avec l’arrivée sur le "marché" d’un deuxième syndicat de joueurs. Est-ce un concurrent ou un renfort, pour que les joueurs aient plus de poids dans les débats ?

Si l’arrivée d’un second syndicat des joueurs se faisait parce qu’il y a des désaccords chez nous ou un manque d’engouement, alors ce serait effectivement une difficulté. Mais ce n’est pas le cas. Il ne faut pas confondre une ambition ou une lubie personnelle avec du syndicalisme.

Celui que vous ne citez pas, c’est Laurent Baluc-Rittener, votre ancien opposant à l’élection de Provale et qui porte aujourd’hui ce nouveau projet syndical…

C’est exact. Mais je ne veux pas entrer dans ce type de lutte syndicale. Je ne veux pas me figer dans la revendication. Provale doit être force de proposition dans un monde du rugby en constante évolution. L’important est là, loin de ma situation personnelle. D’ailleurs, je ne me considère pas indispensable. Je ne suis que de passage à Provale, je le sais et je le revendique : ce n’est pas mon bateau. J’en suis aujourd’hui à la barre mais il voguera après moi. D’ailleurs, j’ai moi-même instauré la limitation du nombre de mandats de président de Provale.

La pluralité des syndicats n’est-elle pas un signe de bonne santé démocratique ?

Vous parlez de pluralité et de démocratie, mais il y a eu un scrutin démocratique à Provale il y a quinze mois, auquel mon opposant était candidat. La démocratie, elle est là et elle s’est alors exprimée. Que je sache, les candidats perdants aux dernières élections municipales n’ont pas, depuis, créé de mairies parallèles ou dissidentes, si ? Mais il agit ainsi. Je ne commenterai pas plus. Si la vie m’a appris une chose, c’est l’humilité.

Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir