Chellat : le petit frère des pauvres

  • Sofiane Chellat, sous les couleurs de Massy, et en médaillon, un soir de maraude dans les rues de Paris.
    Sofiane Chellat, sous les couleurs de Massy, et en médaillon, un soir de maraude dans les rues de Paris. Baptiste Paquot / Icon Sport / Baptiste Paquot / Icon Sport / Baptiste Paquot / Icon Sport
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Le jour, Sofiane Chellat est le pilier gauche du RC Massy Essonne. La nuit, il court les rues de Paris pour offrir son aide aux plus meurtris. Midi Olympique a suivi ses pas...

Deux kilomètres au Sud, tonne le cœur de Paris : là-bas, les boutiques et les cafés ressemblent à des palais, les femmes semblent trop délicates pour être entièrement de ce monde et les hommes trop prudents pour laisser les vents déranger leur apparence. Ce soir de décembre, une pluie fine et une bise glaciale nous rappellent pourtant à quel point la capitale est disparate. Porte d’Aubervilliers, des réfugiés politiques somaliens, des paysans d’Erythrée, des professeurs d’école du Soudan patientent en file indienne, les mains dans les poches, le regard las. Des femmes, beaucoup d’enfants, une poignée de SDF et quelques paumés du quartier attendent avec eux le long du boulevard MacDonald. Soudain, le ballet des associations humanitaires débute : on dresse des tentes, on installe des tables, on y dépose d’immenses marmites de riz chaud, du café, des jus d’orange et quelques fringues. Dans le XIXe arrondissement parisien, la distribution s’étale alors sur près d’une heure et, lorsqu’elle s’achève enfin, Sofiane Chellat transpire à grosses gouttes. Lui ? C’est un gentil colosse de 115 kilos, pilier de son état, salarié du RC Massy Essonne après être passé par Montauban et le Stade français.

Porte d’Auber’, Chellat nous présente les bénévoles de l’ONG Al-Fatiha, des voisins de Massy et quelques potes rugbymen. Hilare, il nous prend à partie : "Tu vois tonton, les joueurs de rugby ne viennent plus de Côte basque-Landes ou d’Auvergne ! L’avenir de ce sport, il est dans les quartiers !" Il marque une pause, réfléchit, reprend : "Sekou (Macalou, N.D.L.R.), Judicaël (Cancoriet), Yacouba Camara, Eddy Ben Arous, Rabah Slimani : ce sont les gamins des quartiers qui défendent aujourd’hui le XV de France !" L’international algérien (28 ans) suspend le propos, hausse les épaules, enchaîne : "En banlieue, "rugbyman" est devenu un corps de métier comme un autre. Le monde change. Il est fini le temps où on écoutait du Claude François en salle de muscu !"

Depuis que je maraude, j’ai arrêté de chialer…

Le pilier massicois a le regard bienveillant, le tutoiement facile, la vanne alerte. Les maraudes aux portes de Paris, il les a débutées en 2017. "Chaque fois que je me promenais en scoot dans les rues de la ville, j’avais l’impression de voir de plus en plus de misère, de plus en plus de gens en détresse. Je le vivais mal, je me sentais impuissant." Un après-midi de printemps, alors qu’il sort de l’entraînement, Sofiane Chellat décide de rejoindre la mosquée du quartier : "À Massy, la mosquée se trouve dans l’enceinte même du stade. Ce genre de trucs, tu ne peux le voir que chez nous. Quand j’ai terminé ma prière, je suis tombé sur une petite annonce. L’association Al-Fatiha venait de voir le jour ; elle cherchait des bénévoles pour ses maraudes." Al-Fatiha signifie "l’ouverture" en arabe. "L’islam, poursuit-il, ce n’est pas ce qu’on voit à la télé. Ce n’est surtout pas ce que les radicaux et les fanatiques du monde entier ont voulu en faire. À ce moment-là de ma vie, j’avais besoin de me sentir utile. On m’en a donné la possibilité."

Le petit frère des pauvres
Le petit frère des pauvres - DR

Après avoir griffonné son numéro de téléphone sur un morceau de papier, Sofiane Chellat est rapidement appelé par les bénévoles de l’association au chevet de réfugiés du canal Saint-Denis. "Je n’oublierai jamais la première maraude, dit-il. Arrivé là-bas, j’ai vu des hommes dormir dans les cartons d’un congélateur. Cela m’a rendu fou." Depuis, le pilar consacre deux soirs par semaine aux démunis de la capitale, leur offrant des vêtements chauds, des médicaments, du dentifrice ou les plats en sauce de madame Traoré. "Elle, c’est une femme extraordinaire qui vit à 100 mètres de chez moi. Avant, elle préparait les repas pour les mariages." Aujourd’hui, madame Traoré est femme de ménage à la Croix-de-Berny. Elle se lève à 5 heures du matin, prend le bus à 5 h 30, travaille de 6 heures à 13 heures dans des bureaux des Hauts-de-Seine. "Une fois rentrée chez elle, elle se met aux fourneaux et pour nous, elle prépare d’énormes marmites de riz au poulet." Les premières fois, Sofiane pensait que des gens passant parfois trois jours sans manger se jetteraient sur les plats de madame Traoré. Très vite, il constaterait néanmoins que la réalité de la rue était bien différente de ce qu’il avait imaginé : "Je ne comprenais pas pourquoi ils me demandaient tous trois ou quatre cafés brûlants avant de dîner. Et puis, je me suis rendu compte qu’ils avaient les mâchoires tellement gelées qu’ils ne pouvaient rien avaler avant de s’être réchauffés. C’était mécaniquement impossible. Tu veux que je te dise ?" Oui, Sofiane, dites-nous. "Depuis que je maraude, j’ai arrêté de chialer parce qu’une entorse de la cheville ou une déchirure au mollet m’arrêtait quatre semaines."

Ils sont chrétiens, juifs, musulmans mais disent merci de la même façon

Aux portes de Paris, Sofiane Chellat croise une infinité de visages. Il en oublie certains, quand d’autres le suivent à jamais. "Un soir, une dame d’une cinquantaine d’années s’est approchée de moi. Elle avait froid, voulait une veste. Je lui ai dit : "Tu arrives trop tard, tantine. On a déjà tout donné !" Elle était vraiment frigorifiée. J’ai réfléchi, ouvert ma voiture et lui ai donné la dotation de Massy, une énorme doudoune aux couleurs du club que je venais de recevoir. Elle nageait dedans. Mais quand elle m’a serré dans les bras, elle était en pleurs. Moi, j’avais juste fait pour elle ce que j’aurais fait pour ma propre mère." Dans le Nord de la capitale, il est des soirs où Sofiane réchauffe, des soirs où il nourrit, d’autres où il héberge. Le mois dernier, il a d’ailleurs lancé une cagnotte dans le monde du rugby, récupéré quelques milliers d’euros et logé plusieurs familles syriennes et afghanes dans les hôtels des portes de Paris. "C’était une sacrée mission. Le groupe Accor (propriétaire des Ibis, des Mercure ou des Formule 1) n’accepte pas les réfugiés. Alors, on a dû négocier la nuit à 30 ou 40 balles avec les privés du quartier. Tu verrais comme ces gens étaient heureux de pouvoir prendre ne serait-ce qu’une douche. Tu sais, tonton. Ils sont chrétiens, juifs, musulmans mais disent merci de la même façon. Elle n’a pas de religion, la misère."

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