Kotaro Matsushima, tête de gondole

  • Kotaro Matsushima (Japon).
    Kotaro Matsushima (Japon). Steeve Haag / Icon Sport / Steeve Haag / Icon Sport
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Né en Afrique du Sud d'une mère Japonaise et d'un père Zimbabwéen, passé par Toulouse, Durban, Sidney, Melbourne, Yokohama et bientôt Clermont, l'ailier du Japon a connu un parcours hors norme, pour un joueur de tout juste 27 ans. Les enjeux qui l'entouraient, très tôt tournés vers le marketing, l'ont exposé en même temps qu'ils retardaient son éclosion. 

Tout sauf un simple clin d’œil. Le 3 février dernier, c’est via un long communiqué intégralement rédigé en japonais que Clermont officialisait ce qui avait déjà fuité depuis quelques jours dans nos colonnes : la venue en Auvergne et pour deux saisons de Kotaro Matsushima, ailier ou arrière du Japon et comptant parmi les stars du dernier Mondial. Un communiqué ignorant notre langue et même notre alphabet, sans traduction à disposition. Derrière l’anecdote de communication, la cible du public japonais était alors clairement identifiée. Un marché immense et son public élargi par le succès populaire de la dernière Coupe du monde sur l’archipel. Une population peu avare sur le terrain du merchandising, ce qui ne gâche rien. Le marché japonais du rugby a le vent en poupe. C’est peu de le dire. Fin juillet 2019, le Lou officialisait un partenariat avec le club NTT Communications Shining Arcs.

Quelques semaines plus tard, le Stade toulousain emboîtait le pas et se rapprochait des Yamaha Jubilo, sous la forme d’un partenariat formel. Avant eux (février 2019), les Clermontois avaient déjà dégainé en posant une semaine leurs valises près de Nagoya, sur l’île du nord. Plus récemment lors de la dernière Coupe du monde, la LNR avait dépêché à Tokyo quelques émissaires pour y négocier des partenariats, pendant que la FFR discutait dans les salons du même hôtel pour arracher quelques dates de tournée estivale, quand le Japon était jusque-là ignoré des calendriers internationaux du tier 1. C’est à ce même sujet marketing, anticipant la vague, que le Top 14 s’était intéressé une première fois à Kotaro Matsushima. Il y a bientôt dix ans.

À 18 ans, dans le viseur de la marque Serge Blanco

Toulouse a eu très tôt le diamant brut entre ses mains. Dès 2011. « Avec Kotaro, on a effectivement raté le coche » se souvient Eric Vartabedian, à l’époque parmi les dirigeants de l’association du Stade toulousain, en charge des Crabos. Quelques mois plus tôt, son téléphone avait sonné. Au bout du fil, Lionel Lauby, « un ami d’enfance », président-directeur général du groupe LBY, qui gère - entre autres - la marque de textile Serge Blanco. En 2011, le Japon venait d’obtenir l’organisation de la Coupe du monde pour 2019 et Lauby avait flairé l’explosion à venir du marché du rugby nippon. Pour anticiper, il recherchait un jeune joueur japonais sur lequel sa marque pourrait déjà investir. « Lionel avait donc demandé à un ami, Robert Verdier, bien introduit au Japon et bénéficiant d’un gros réseau dans le rugby nippon, de lui sortir le nom d’un jeune joueur, autour de 18 ans, le plus prometteur de sa génération au Japon, se souvient Vartabedian. L’idée était que, avec les années, il arriverait pour le Mondial japonais en pleine force de l’âge, à 26 ou 27 ans. Il en serait alors une des stars. » Et, de longue date, il serait un ambassadeur de la marque Serge Blanco.

Le coup est ambitieux et, avec le recul, bien senti. Restait alors à trouver le bon jeune sur lequel investir. Ce ne pouvait être personne d’autre que Matsushima. Le jeune homme, métissé, né en Afrique du Sud d’un père zimbabwéen et d’une mère effectivement japonaise, a grandi sur l’archipel nippon où il est très vite devenu un phénomène du rugby dans ses catégories de jeunes. « À 13 ans, nous l’avons envoyé passer une année au Graeme College (1). C’est là-bas qu’il a découvert le rugby, raconte aujourd’hui sa mère, Taeko Matsushima. Dès sa première année, il a été élu « meilleur 13 ans » de l’école. Il est ensuite rentré à la maison, au Japon et il a poursuivi le rugby. Il faut savoir que Kotaro était un enfant qui ne tenait pas trop en place ! Le sport lui faisait du bien. » Intenable, déjà. Sa mère poursuit : « Il était plutôt timide mais son énergie semblait sans fin. À l’adolescence, ses conseillers scolaires l’ont fait suivre pour ADHD (2). Mais tout est finalement rentré dans l’ordre. Le sport et le rugby y ont alors largement contribué. Kotaro ne pensait qu’à ça. »

Sacré champion du Japon avec son lycée, le Toin Gakuen HS, multiprimé « meilleur espoir » du pays à titre individuel, star déjà émergente du rugby scolaire japonais et parti peaufiner sa formation au sein de l’académie des Sharks de Durban, Matsushima est promis au plus beau des destins. Quand Lionel Lauby frappe à sa porte, un projet marketing en mains. « Logiquement, Robert Verdier nous a proposé le nom de Kotaro mais il fallait désormais qu’il bénéficie d’une meilleure exposition en France. » Voilà comment, par l’intermédiaire du trio Lauby-Verdier-Vartabedian, Matsushima atterrit à Toulouse à seulement 18 ans. « Ce fut d’abord une démarche marketing. » La suite ? Rien ne s’est passé comme prévu. À Tououse, la mayonnaise n’a jamais pris. « D’abord, il y avait la barrière de la langue. Kotaro parlait bien anglais mais pas du tout français. Donc tout l’inverse de ses coéquipiers, chez les jeunes. Il s’est retrouvé un peu isolé. Ensuite, Kotaro est arrivé blessé à une cuisse. » Une déchirure de quatre centimètres qui retarde ses débuts. Et quand ils arrivent enfin, Matsushima se retrouve l’objet de tensions internes au Stade toulousain, entre l’association qui l’a fait venir et la structure professionnelle qui n’a jamais été consultée sur ce recrutement. « Le club n’a rien mis en place pour l’accueillir dignement » regrette Vartabedian. Les premières semaines, Matsushima vit chez lui, « dans un petit T2 qu’on partageait à trois, avec mon épouse ». Le Japonais prend ses repas au club, parfois seul.

Et sur le terrain ? « Ses qualités sautaient aux yeux ! jure pourtant Vartabedian. Son gros point faible, c’était le jeu au pied et c’est encore vrai aujourd’hui. Pour le reste, il avait déjà cette explosivité, ces appuis, cette vitesse d’exécution et une qualité de passe très au-dessus de la moyenne, pour un gamin de 18 ans. » Les désaccords internes ont pourtant raison de ses chances. Matsushima ne disputera que quelques minutes avec les espoirs du Stade toulousain, et ne sera jamais essayé avec le groupe professionnel. Avant de repartir, trois mois seulement après être arrivé.

Enfin prêt à l'export ? 

Son éclosion sportive, finalement, Matsushima la connaîtra bien après les espérances marketings qui l’ont très vite entouré. De retour au pays, il devient un joueur régulier des Suntory Sungoliath et titulaire indiscutable de la sélection japonaise. Jusqu’au son explosion, médiatique, lors de la dernière Coupe du monde, où il fut l’un des joueurs les plus en vue. Le bon moment pour retenter l’aventure européenne. Le président clermontois Eric de Cromières, qui a décroché sa signature, y croit. « Bien sûr que c’est une fierté d’accueillir ce joueur, qui a su montrer toute sa qualité lors de la dernière Coupe du monde. Il sera un magnifique joueur pour nous, j’y crois vraiment. » L’ombre du marketing, pourtant, n’est jamais loin quand on parle de Matsushima, nouvelle star déclarée du rugby japonais, accompagné d’une ribambelle de marques. « Même s’il ne faut pas s’imaginer n’importe quoi en la matière, tempère Cromières. Il a une certaine renommée au Japon et notre club en profitera. Tant mieux. Mais il sera difficile de mettre en place plus de partenariats directs avec ses sponsors. Pourquoi ? Parce que le salary cap veille, tout simplement, et qu’on ne peut pas faire n’importe quoi dans ce secteur. »

Difficile toutefois d’imaginer que la communication clermontoise ne cherchera pas à vite draguer les 200 000 abonnés du joueur sur ses réseaux sociaux, par exemple. Quand Ayumu Goromaru s’était engagé à Toulon, en 2016, une équipe de télé japonaise s’était immédiatement installée sur la côte varoise, pour un an. Au tour de Clermont d’en profiter.

 

(1) prestigieux établissement scolaire d’Afrique du Sud, parfois surnommé « l’autre Oxford » (2) déficit de concentration lié à l’hyperactivité, en anglais attentiondeficit hyperactivity disorder

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