Un jour, une histoire : la 1ère victoire des Bleus à l'extérieur a 100 ans

  • Lubin Lebrère
    Lubin Lebrère
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Les joueurs du premier Tournoi d’après 14-18 portaient aussi bien les stigmates des champs de bataille que leur gloire. Il leur fallut dans la foulée faire face à la guerre d’indépendance irlandaise et échapper à l’épidémie de grippe espagnole. Quel contexte !

On s’est toujours demandé dans quel état d’esprit s’étaient retrouvés les rugbymen internationaux pour ce Tournoi 1920, celui de la grande reprise. Ça s’est passé le 1er janvier au Parc des Princes. On pourrait imaginer qu’en ces temps lointains, sans télévision ; au sortir d’un conflit mondial très meurtrier, le rugby ne représentait pas grand-chose. Première erreur : il y avait 30 000 personnes au Parc des Princes pour ces retrouvailles. Et le président de la chambre des Députés, Paul Deschanel, s’était déplacé. Le même qui, élu Président de la République, se retrouverait en pyjama sur une voie ferrée avant de démissionner à cause de sa fragilité psychologique. Dans ce genre de retour en arrière, c’est le contexte qui est le plus difficile et le plus intéressant à saisir. La grande histoire se mêle souvent à la petite. Le programme commençait par un France - Écosse qui aurait pu être sulfureux. La précédente rencontre avait été marquée par de graves incidents, les supporters avaient voulu lyncher l’arbitre. Les Écossais avaient été tellement choqués qu’ils avaient refusé de recevoir les Français en 1914.

Le match des borgnes

Mais la guerre avait mis un voile sur ce gros différend, au nom de la fraternité d’armes. Ce fut l’un des effets paradoxaux de 14-18. Que se serait-il passé sans ça ? Qui sait si les Français n’auraient pas été virés du Tournoi ? Le fait que les dirigeants aussi conservateurs que ceux de la SRU aient aussi facilement passé l’éponge est aussi un témoignage de la violence du conflit. Il y avait d’ailleurs des anciens combattants sur le terrain. Anciens combattants, le mot nous renvoie forcément à des images d’anciens aux cheveux blancs et aux jambes chancelantes. Imaginons à l’époque que ce terme s’adressait à des gars vigoureux et encore jeunes, puisque les sélectionneurs de l’USFSA les avaient appelés. Observons les plus anciens : le pilier gauche Jean Sébédio, 29 ans seulement, le pilier droit Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère, 28, comme le demi de mêlée Philippe Struxiano, le troisième ligne Robert Thierry, 27, et le centre Félix Lasserre, 25 ans. Sur ces cinq de 1920, quatre étaient déjà là en 1914 (seul Thierry était néophyte). Cinq, c’est déjà énorme mais Francis Meignan, historien du rugby et ancien médecin précise : « Il n’y avait pas que les « anciens » de cette équipe qui avaient fait la guerre. À cette liste, vous pouvez ajouter André Chilo, Paul Serre, Adolphe Jaureguy, Aimé Cassayet, Louis Puech, Joseph Laurent, Pierre Pons… Ils ont tous participé d’une façon ou d’une autre au conflit mondial. » Il faut faire un effort et faire comme si aujourd’hui Jefferson Poirot et Anthony Bouthier revêtaient le maillot Bleu avec quatre ans de combat dans les jambes, ainsi qu’une usure physique, des séquelles psychologiques, mais aussi de vraies blessures de guerre. Car la presse donna un surnom qui claque à ce match des retrouvailles : « Le match des borgnes. » Pour faire mousser un événement, on a rarement fait mieux. En ce 1er janvier, cinq des trente joueurs étaient présentés comme privés d’un œil, perdus dans les combats : deux Français (Robert Thierry et Frédéric-Lubin Lebrère) et trois Écossais (Andrew « Jock » Wemyss, Arthur Douglas « Podger » Laing et John « Jenny » Hume). Le décor patriotique était bien planté. Lisons ce qu’écrivait le magazine La vie au Grand Air. « Nos adversaires comptaient dans leur rang deux (sic !) blessés de guerre ayant perdu un œil dans les combats… de même parmi les nôtres, Thierry et Lubin. Cette infirmité ne semble en rien limiter l’ardeur et la valeur de ces joueurs. Il faut admirer l’énergie dont ils ne cessent de faire preuve à cette occasion en continuant à pratiquer le rugby malgré le danger que leur fait courir la dureté fréquente de ce sport (cité par Gilles Dhers dans Libération). » Dans un excellent article, notre confrère Nicolas Stival de 20 minutes a rappelé qu’un doute subsiste sur la réalité des blessures écossaises : Jock Wemyss était vraiment borgne, ce qui ne l’empêcha pas de devenir commentateur à la télé et à la radio plus tard. Pour Laing et Hume, les sources écossaises sont moins formelles. Des historiens britanniques modernes n’ont pas trouvé de preuves et font remarquer que la presse d’outre-Manche n’a pas écrit sur les handicaps des joueurs de ce match. L’histoire du « match des borgnes », ce fut donc un angle typiquement français. Il montre que la presse s’en est donné à cœur joie, preuve supplémentaire de la popularité du rugby et de la joie des Français de réintégrer le Tournoi.

Lubin-Lebrère, personnage flamboyant

Le match de la reprise ne fut pas un festival offensif, il pleuvait à seaux et la pelouse du Parc était trop boueuse pour espérer de grandes envolées. L’Écosse s’imposa 5- 0 grâce à son art du dribbling, cette technique aujourd’hui surannée qui consistait à conduire le ballon à ras de terre avec les pieds par les avants. L’ailier GB Crole réussit à marquer un essai « sur un contre, en se couchant dans l’en-but » expliquèrent les observateurs. Deux ans avant, il était encore pilote de chasse dans la nouvelle RAF. La transformation délicate fut bien négociée par, selon les sources, le pilier Finlay Kennedy ou le borgne en puissance Andrew Laing qui jouait deuxième ligne. Difficile de se mettre à la place des joueurs de cette époque… Le Toulousain Lubin-Lebrère par exemple : le plus beau tempérament de l’équipe (avec Sébédio). Que représentait vraiment un match international pour lui ? Une récréation gratifiante ? Une autre façon d’affirmer son patriotisme, valeur cardinale à ce moment-là ? Ses coéquipiers l’avaient vu revenir brusquement à l’entraînement en 1919 alors qu’il avait disparu pendant trois ans. À quel degré pouvait-il donc prendre un match international après avoir vécu l’épreuve que décrivit un jour notre ancien collaborateur Denis Lalanne : « Il tombe à la bataille de la Somme en 1916 avec quatorze balles dans le corps et un œil crevé. […] Il est porté disparu, mort au champ d’honneur à 25 ans. Le rugby n’est qu’un cimetière. Mais Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère, lui, s’exclut du lot tragique un beau dimanche de 1919 lorsque, au regard ébahi des fidèles du stade des Ponts-Jumeaux, il ressuscite sans prévenir après trois ans d’absence. L’explication est qu’il a été relevé par l’ennemi entre les lignes, soigné et retenu en Allemagne jusqu’à la fin des hostilités. Il faut l’entendre raconter sa guerre et « ses quatorze balles dans le cul ». » Des Lubin-Lebrère, il y en avait sans doute dans toutes les équipes. Robert Thierry, cultivateur dans la Brie, avait été blessé à trois reprises et son œil s’était fermé à jamais en juillet 2017. Le capitaine Philippe Struxiano avait pris une balle en 1915 devant Souchez (Pas-de-Calais). Il était cycliste dans un régiment d’infanterie. Dans le XV de la Rose, jouait un ailier nommé Cyril Lowe, seul homme à avoir gagné quatre grands chelems complets (13-14-21-23), un peu mieux que Fabien Pelous. Moisson entrecoupée de quatre ans de combats aériens et d’une place dans le club des premiers as de l’aviation britannique.

Dans un Dublin à feu et à sang

Le plus extraordinaire, dans ce Tournoi 1920, c’est que, à peine remis de 14-18, le Tournoi se télescopa avec un autre grave événement géopolitique : la guerre d’indépendance irlandaise. Et ce n’était pas de simples petits troubles. Dublin était quadrillée par l’armée britannique, on fusillait les fauteurs de troubles, le maire en personne s’était fait assassiner. Le XV de France avait fait connaissance avec cette atmosphère durant son trajet en bateau avec des fouilles sous la menace de revolvers. Lubin-Lebrère, encore lui, en flânant dans les rues striées de barricades et de pavés disjoints avait entendu la Marseillaise venue d’un soupirail. Il crut que c’était des supporteurs français (drôle d’idée vu le contexte), mais à Dublin, notre hymne était un chant de ralliement des Républicains. Il frappa à la porte d’une sorte de pub clandestin où il fut bien accueilli au point de se joindre aux convives, jusqu’à une descente de police ou de soldats très musclée. Ça lui valut une garde à vue, presque un emprisonnement, avant que le commissaire de police le renvoie à l’hôtel des Français. C’était le 3 avril, il y a cent ans exactement. Voilà comment la France gagna son premier match à l’extérieur de son histoire (15-7), dans un Lansdowne Road, assimilé à un îlot pacifique dans une ville plongée dans la terreur. Ça avait déjà été le cas, le 14 février pour un Irlande - Angleterre organisé sur des charbons ardents, mais qui se déroula sans l’ombre d’un incident.

Après quatre ans de coupure pour cause de guerre mondiale, il était écrit qu’une guerre civile ne troublerait pas davantage le Tournoi. Ni une épidémie d’ailleurs car il est un fait qui n’en finit pas de nous étonner. La terrible épidémie de grippe espagnole capable de tuer 250 000 personnes en France n’a eu que très peu d’incidences sur le monde du rugby. Aucune rencontre reportée et pas de grands joueurs fauchés. En 1919, elle fit pourtant des ravages. Francis Meignan évoque le cas possible d’un finaliste de 1914, Félix Fauré, talonneur de Tarbes, trois fois international la même année. La maladie vint l’emporter à l’hôpital, en pleine guerre, où il se remettait d’une jambe arrachée par un obus. Mais la précocité de la date rend la cause contestable. Le flamboyant Lubin-Lebrère, s’est éteint qu’en 1973. Jusqu’au bout, il vint assister aux matchs du Stade toulousain. Henri Fourès, figure disparue récemment, se souvenait de lui, de sa stature et de son timbre rocailleux. Chaque 11 novembre, il venait aux cérémonies du souvenir et à l’appel du nom des morts au combat du Stade toulousain. Il répondait d’une voix de chambellan : « Présent ! »

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