Broncan : « Je bataille avec Eddie Jones, qui est confiné à Tokyo ! »

  • Pierre-Henry Broncan, a pu rentrer à temps de Bath pour entamer la période de confinement dans son Gers natal. Ci-dessus, un des derniers matchs de Bath, cette saison face à Worcester.
    Pierre-Henry Broncan, a pu rentrer à temps de Bath pour entamer la période de confinement dans son Gers natal. Ci-dessus, un des derniers matchs de Bath, cette saison face à Worcester. PA Images / Icon Sport / PA Images / Icon Sport / PA Images / Icon Sport
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En poste en Angleterre depuis l’été 2018, alors qu’il intègrera le staff de Castres la saison prochaine, Pierre-Henry Broncan a souhaité rentrer avec sa famille en France durant la crise actuelle, alors que le club de Bath a connu une vingtaine de cas de coronavirus.

Comment la crise a-t-elle débuté en Angleterre ?

Quand il avait été annoncé en France dès le jeudi soir (12 mars) que l’école serait arrêtée à partir du lundi, l’inquiétude n’était pas du tout la même en Angleterre. On a vite appris que le confinement serait mis en place le mardi en France, mais on s’entraînait normalement le lundi à Bath. Il n’y avait rien, aucune mesure. Le mardi, un entraînement était encore programmé et je me posais des questions. J’étais en lien avec mes proches en France, je sentais le décalage. J’ai dit au club : "Le confinement démarre en France, les écoles ont fermé, je souhaiterais rentrer aujourd’hui." On risquait d’être bloqués si les frontières venaient à fermer.

Avez-vous obtenu l’accord de votre président ?

Oui, il le fallait et c’est logique. Ce mardi-là, on commençait à recevoir les premières indications sur un futur arrêt de l’entraînement en Angleterre. On a réussi à rentrer dans la journée mais au club, tous les employés ont continué à se voir jusqu’au vendredi, même si l’entraînement a été suspendu. Ils préparaient la suite au cours de réunions, pour l’organisation générale ou le rapatriement de matériel chez les joueurs. Ils ont passé trois jours supplémentaires ensemble…

Et donc ?

Le bilan, c’est qu’on a eu une vingtaine de cas de coronavirus au club, entre le staff et les joueurs. La semaine dernière, une quinzaine étaient en train de se rétablir correctement mais cinq présentaient encore des symptômes assez élevés.

À quoi ressemble votre confinement aujourd’hui ?

Avec ma femme et mes deux fils, on a retrouvé notre vie gersoise, en pleine campagne. On est privilégiés, on a de l’espace, le confinement n’est pas dur. Je ne sais pas comment ça se passe en ville mais il est très respecté ici. Je ne vois personne circuler. On a notre activité physique quotidienne : le matin, on part courir mais on respecte la restriction d’un kilomètre autour de la maison, on s’est fait un parcours dans les bois. C’est vallonné, donc pas si simple !

Et qui fait les devoirs avec les enfants ?

On y passe trois heures l’après-midi, en français et en anglais. Leurs écoles anglaises envoient des exercices journaliers à faire. Ce n’est pas ce qu’ils préfèrent mais on arrive à les tenir ! Vu qu’ils sont aussi amoureux de ce sport que le père, ils pratiquent le rugby dehors dans le jardin ! Moi, je gère la partie rugby et un peu les maths (rires).

Avez-vous des missions pour Bath en ce moment ?

Le problème, pour l’instant, est que nous n’avons aucune certitude sur la reprise. On est en stand-by. Le plus gros travail est de maintenir les joueurs en bonne condition physique mais il est individuel et surveillé par les préparateurs.

Vous ne savez pas si vous revivrez en Angleterre…

Oui, on a tout laissé à la maison comme ça pour partir rapidement, et on ne sait quand on va y revenir, ni même si on va y vivre de nouveau. S’il y a un déconfinement, je pense que ce sera très long avant de pouvoir prendre un avion et repartir en Angleterre. Nous sommes dans l’attente. Est-ce que le championnat va redémarrer ? J’ai plusieurs sons. C’est différent du rugby français. Déjà, il y a moins de clubs professionnels. Chez nous, quand on parle de Top 14 et de Pro D2, c’est trente clubs. Et j’ai lu que la FFR voulait faire monter deux équipes de Fédérale 1, alors qu’il n’y aurait peut-être aucune descente. Peuvent-ils passer à 32 ? En Angleterre, c’est plus simple. Ils ont fait monter Newcastle en première division, c’est acté. Et aujourd’hui, ils en seraient à dire : on va peut-être aussi garder les Saracens et faire une ligue fermée à treize.

Ah bon ?

Je n’invente rien, c’est une hypothèse. Là-bas, ils ont la possibilité de finir, quoi qu’il arrive, le championnat en juillet et août, ce qui n’est pas exclu, de donner le mois de septembre en récupération pour tous les clubs et de repartir plus tard sur une ligue fermée à treize. Ils peuvent même choisir de sortir de la Coupe d’Europe pendant un an, ce qui ferait vingt-quatre matchs de phase régulière et deux de phase finale. Cette éventualité circule. Ils sont beaucoup plus libres pour aménager leurs formules et leurs calendriers.

Et si ça reprend en juillet et août, où serez-vous ?

Je ne sais pas. Est-ce que je devrais rester l’été à Bath alors que mon contrat aura démarré à Castres ? Aucune idée.

La période vous permet-elle de basculer plus concrètement sur cette future aventure castraise ?

Oui, je prépare la saison prochaine et mon arrivée à Castres. Je bataille un peu avec Mauricio Reggiardo et Matthias Rolland comme on dit (sourires). Sur le projet de jeu, il m’a fallu traduire en français ce que j’ai élaboré ces deux dernières années en anglais. J’essaye de l’adapter au CO et j’ai de nombreux échanges téléphoniques avec Mauricio pour savoir ce qu’ils faisaient exactement. Ça prend du temps, et je ne l’avais pas eu en étant en poste à Bath. Là, je l’ai davantage. Mais il n’y a pas qu’avec eux que je bataille !

Avec qui d’autre ?

Eddie Jones par exemple, qui est au Japon et avec qui je suis en contact quotidien.

Comment ça ?

Il est confiné à Tokyo et on se cale des rendez-vous pour batailler sur le rugby. On aime bien ça. C’est un véritable passionné de ce jeu, comme moi, et nous nous sommes rencontrés durant mon expérience anglaise. Je lui ai présenté des projets sur lesquels je travaillais, pour avoir son expertise sur le sujet. Et puis on a continué à échanger.

Les entraîneurs français sont d’un niveau supérieur dans le contenu rugby aux entraîneurs étrangers

En quoi consistent ces "batailles" ?

Avec le décalage horaire, c’est souvent en fin de matinée et ou début d’après-midi. Ou alors dans la soirée, après 22 heures, quand il se lève. On s’échange des croquis qu’on réalise chacun de notre côté sur des bouts de papier. Eddie n’est pas trop branché informatique, il fait à l’ancienne (rires). Maintenant, il va avoir un bureau à Tokyo, où il travaillera pour la Fédération anglaise. Il sera sûrement plus équipé qu’il ne l’était ces dernières semaines. Je lui montre ce que je fais, par rapport à la saison prochaine à Castres par exemple, et lui me donne son avis. Eddie regarde beaucoup de rugby à XIII actuellement et s’en inspire sur le secteur offensif. C’est toujours intéressant, même à distance, d’échanger avec quelqu’un d’aussi pertinent que lui.

Le choix du CO correspondait-il à une envie de vous rapprocher davantage du terrain ?

J’étais sur le terrain au quotidien à Bath mais le plus gros changement concernera la communication avec les joueurs, qui sera plus fluide. Je ne regrette pas l’expérience, j’ai découvert une autre approche du rugby et de l’entraînement. La planification est vraiment différente. Tout n’est pas à prendre car les mentalités ne sont pas les mêmes mais il y a des choses, dans la structuration, dont on peut s’inspirer. Les Anglais formalisent tout, ça surprend au début. Puis on s’adapte et ça devient une habitude. Finalement, ce n’est pas mal.

En quel sens ?

Par exemple, sur les deux dernières saisons de Bath, j’avais tout : les entraînements, les dates exactes, le nombre de joueurs, le contenu, etc. On a des archives incroyables et on peut s’appuyer précisément dessus pour savoir comment repartir lors de l’exercice suivant, sur quoi insister, ce qu’il faut changer. Je me suis retrouvé à regarder des séances qui dataient de deux ans et d’y trouver des éléments intéressants.

Que retiendrez-vous ?

J’y suis parti en me disant : "Le rugby, je le connais car j’ai pas mal bourlingué en France, qu’est-ce que je vais apprendre ?" J’étais curieux, et tu t’aperçois que tu as beaucoup à apprendre. En arrivant à Bath, je me suis dit : "Ah ouais, il y a encore du travail." Puis quand je suis allé voir l’équipe d’Angleterre à son camp d’entraînement : "Alors là, c’est une autre planète, je n’ai jamais vu ça." La démarche de passer deux ans à l’étranger a été enrichissante. Autant pour moi que pour ma famille et mes enfants qui sont bilingues.

Revenez-vous avec un bagage plus complet ?

Je le pense. Notre sport évolue sans cesse et se structure de plus en plus. On devient très professionnel et c’est vrai pour les clubs français. Je m’en suis aperçu depuis l’Angleterre. Je me suis dit : "Les Français ont quand même une force de frappe énorme désormais avec des effectifs très costauds et un championnat très dense." La différence entre le premier et le dernier n’est plus aussi criarde que par le passé.

De nombreux clubs vous ont contacté. Voulaient-ils bénéficier de votre expérience anglaise ?

En France, on cherche des entraîneurs étrangers car on a l’impression que c’est mieux ailleurs. On n’est jamais prophète en son pays, c’est vrai pour le rugby. Combien de présidents pensent "on va prendre un entraîneur étranger car il doit être meilleur" ? Pour avoir exercé en Angleterre, autant la planification et la structuration sont très bonnes, autant le contenu rugby est beaucoup moins bon qu’en France. Je l’ai toujours dit et répété : les entraîneurs français sont d’un niveau supérieur dans le contenu rugby aux entraîneurs étrangers. Je peux vous l’assurer par rapport ce que j’ai vu. Mais les clubs ont pu se dire : au lieu de récupérer un étranger, on va récupérer un Français qui est parti à l’étranger (sourires).

On loue souvent la formation anglaise aussi…

Les Anglais avaient pris de l’avance mais nous les rattrapons, avec ces deux titres de champions du monde moins de 20 ans. Cela a propulsé beaucoup de jeunes dans les équipes premières et c’est tant mieux. Le travail réalisé dans les centres de formation et dans les clubs est très bon. Il faut leur tirer un coup de chapeau car, à la différence des Anglais, ce sont les clubs qui ont fait ce boulot. La formation, elle est basée dans les clubs en France, qui font tout de A à Z, alors qu’elle est scolaire en Angleterre. C’est beaucoup plus simple là-bas de récolter le fruit de ce travail scolaire. Je parle des clubs professionnels mais aussi amateurs, qui sont extrêmement structurés dorénavant. Le travail dans les écoles de rugby est énorme. En Angleterre, les clubs, c’est juste le loisir du dimanche matin pour les jeunes ! La formation, elle se passe tous les jours dans le milieu scolaire et c’est ce qui permet d’avoir autant de talents parmi les joueurs anglais.

Ou les Français, car votre fils, Leny, fut élu ouvreur dans l’équipe type de l’année des jeunes de Bath !

Je vais raconter une anecdote. Leny a participé à la détection de l’académie de Bath, une région qui correspond à Midi-Pyrénées géographiquement. On est envoyé par l’école ou le club. Lui, c’était l’école. Il est rentré à l’académie avec des entraînements très structurés en semaine pour les moins de 13 ans, avec préparateur physique, kiné, deux entraîneurs, un manager. C’était déjà très pro ! Tout est piloté par la Fédération anglaise et chaque gamin a un profil envoyé sur un fichier. Et l’autre jour, je reçois un message d’Eddie Jones : "Alors t’as le futur grand 10 français dans le jardin ?" Là, je ne comprends pas et lui répond : "Tu parles de qui ?" Et Eddie me dit : "Ton fils ! Comme je vais faire la Coupe du monde 2023, j’ai regardé le nom à chaque poste jusqu’à ceux nés en 2006, et j’ai vu un Broncan !" C’est fou que le sélectionneur puisse voir ça. Leur système permet de rentrer dans les bases de données de la RFU dès les moins de 13 ans.

Fabien Galthié va vouloir vous embaucher comme espion auprès d’Eddie Jones…

La Coupe du monde est en France, il ne faudrait pas que j’accompagne les Anglais (rires).

Jérémy FADAT
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