Lorenzetti : « Arrêtons de pleurer »

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Depuis la suspension du championnat, Jacky Lorenzetti était resté silencieux. Le président du Racing 92 prend aujourd’hui la parole. Et comme souvent, c’est saignant…

Comment vivez-vous cette période étrange ?

La situation n’est pas loin d’être catastrophique pour notre salle de spectacles. McCartney, c’est 40 000 places… Green Day, 40 000 places… Et puis, on avait vendu près de 200 000 billets pour Céline Dion. Alors voilà, il faut aujourd’hui discuter avec les agents, les assureurs et les producteurs pour trouver des solutions.

Et le vin, alors ?

Les primeurs ont été reportés parce qu’il n’y avait plus de client asiatique, russe ou américain. Aujourd’hui, j’ai plus d’un million de bouteilles sur le dos. Vous ne voulez pas m’aider à les boire ? (rires) Ouais, c’est bizarre, tout ça… La bourse s’effondre, l’immobilier est à l’arrêt mais malgré tout, le moral est bon. On vaincra la bébête, le rebond sera bon.

Vous semblez confiant…

Je suis un éternel optimiste. Et je n’ai pas à me plaindre. Les vrais héros de ce temps, ce sont les toubibs et les infirmières qui luttent pour sauver des vies.

Avez-vous participé à l’élan de solidarité national ?

Au Racing, on a fait ce que l’on a pu. On a d’abord mis l’Arena à disposition des soignants : une salle de 800 mètres carrés a été aménagée pour y placer des lits médicalisés, du matériel… Et on a aussi distribué 25 000 tablettes dans toute la France pour permettre aux malades isolés de rester en contact avec leurs proches.

Beaucoup de présidents de clubs ont pris la parole ces dernières semaines. Qu’en avez-vous retenu ?

Il y a beaucoup de donneurs de leçons. Ce sont de petits faiseurs qui ne voient que par le prisme de leur intérêt personnel. Ils veulent utiliser l’effet d’aubaine. Ils s’imaginent qu’en arrêtant la saison maintenant, ils continueront de profiter des largesses du gouvernement sur le chômage partiel et ainsi sauver leurs finances. Ce n’est pas une attitude très civique.

Quelle est votre position ?

Dans la mesure où la santé des joueurs et des spectateurs n’est plus mise en danger, il faut absolument finir ce championnat. C’est une question de respect pour notre public, nos partenaires et notre diffuseur (Canal +) qui s’est engagé à soutenir financièrement le Top 14, quelle que soit l’issue de celui-ci.

À qui profite le crime ? Aux clubs qui avaient peur de descendre ?

Certains présidents spéculent sur tout. Quelques-uns d’entre-eux, actuellement en retard sur le nombre de Jiff, ont même demandé à ce que les hypothétiques derniers matchs soient disputés avec vingt-trois Jiff sur la feuille pour s’éviter les pénalités et les amendes… C’est petit…

Vous êtes donc dans le camp de Laurent Marti, le président de l’UBB…

C’est clair. On peut être tous deux taxé de « gens intéressés », puisqu’il est premier avec une belle avance et nous troisièmes. Mais si les conditions sanitaires sont remplies, il faut aller au bout de ce Top 14.
 

Et si le championnat ne reprend pas ?

Il faudra permettre à ceux qui sont actuellement les mieux placés de démarrer la saison prochaine avec un bonus de points et aux moins bien classés d’avoir un léger handicap. En clair, il ne faut pas que la saison en cours soit blanche, vide, inutile. (mercredi soir, au cours d’un vote à main levée, les trente présidents du rugby pro ont préféré ne pas retenir cette option et, en conséquence, la saison en cours n’aura pas d’impact sur la suivante, N.D.L.R.)

Y a-t-il un infime espoir de reprise ?

Oui ! Si j’en crois la presse de ce matin (l’entretien a été réalisé lundi matin, N.D.L.R.), il y a quelques rayons de soleil à l’horizon. Nous, présidents de clubs, devons incarner l’espoir. Notre rôle, ce n’est pas de dire que c’est la fin du monde.

Mohed Altrad, le président du MHR, estime la perte du MHR à 700 000 euros sur le seul mois de mars. Et vous ?

On parle tous de lourdes pertes dans les budgets du Top 14 mais on ne parle pas de l’aide considérable du gouvernement. Nos joueurs reçoivent de la part de l’état 84 % de leur salaire net, vous rendez-vous compte ? On parle ici de salaires importants, des salaires largement supérieurs aux revenus de ceux qui touchent deux fois le Smic pour sauver nos vies. Le système social français est exceptionnel. Alors arrêtons de pleurer, ça devient indécent. Le rugby, ce n’est pas que du chiffre et des gribouilles d’experts-comptables.

Il y aura néanmoins de la casse…

(il soupire) Il y a douze ans que je suis dans le rugby. Je n’ai encore jamais vu un club mettre la clé sous la porte. En Top 14, chacun a son modèle économique mais ça fonctionne : l’investissement d’un mécène qui soigne un peu son ego ; l’intervention de mécènes sociaux comme à Clermont ou Castres, qui ont créé des clubs pour distraire la ville : car que seraient Clermont et Castres sans les clubs de rugby ? Le CO, l’ASM, ce sont les phares de la fin de la semaine. Il y a aussi le modèle classique d’un club qui s’appuie sur son territoire, tels Toulouse, Bordeaux ou La Rochelle. Et puis, il y a des entrepreneurs comme moi qui s’essaient à un modèle nouveau.

C’est-à-dire ?

J’ai mis 35 millions d’euros sur les dix dernières années mais désormais, le Racing et l’Arena fonctionnent dans une quasi-indépendance. Le point d’équilibre, ce serait pour nous 15 500 spectateurs de moyenne à l’Arena. Et nous n’en sommes plus très loin…

Êtes-vous favorable à la baisse des salaires des joueurs du Top 14 ?

Je vous pose une question : seriez-vous d’accord pour baisser votre salaire de 30 % ?

On vous répond qu’au Midol, on ne touche pas 12 000 euros par mois…

(il éclate de rire) Vous avez raison ! Les joueurs de rugby sont mieux payés que les journalistes mais beaucoup moins que les tennismen, les pilotes de Formule 1 ou les joueurs de foot ! Les salaires au rugby ne sont pas extravagants. Je ne suis donc pas un farouche défenseur de la baisse des salaires.

Parlez-nous de vous : comment vivez-vous le confinement ?

On a créé une équipe de crise au Plessis-Robinson. Je vais donc au bureau tous les jours et le matin, en arrivant au club, le toubib me prend la température. Parce qu’il paraît que je ne suis plus si jeune que ça…

Dans quel état physique allez-vous retrouver vos joueurs ?

On leur a donné un programme. J’espère qu’ils ne mangeront pas de la choucroute tous les jours ou qu’ils videront leurs caves. Le baromètre, ce sera Ben Tameifuna. Mais aux dernières nouvelles, il a plutôt maigri, ce qui est plutôt une bonne chose. Il doit avoir la pétoche de sortir. (rires) Plus sérieusement, on parle d‘une période d’un mois pour la réathlétisation des joueurs. On aura donc trois semaines sans match, à la fin du confinement.

L’un de vos amis a été emporté par le Covid-19. Depuis quand connaissiez-vous l’ancien ministre Patrick Devedjian ?

Quarante ans… Quand je l’ai rencontré, il était maire d’Antony (Hauts-de-Seine). J’ai pris un coup terrible, à sa disparition. (il marque une pause, reprend avec la voix tremblante) Et puis, ses funérailles se sont déroulées en tout petit comité en raison des normes sanitaires, c’était triste… J’espère qu’on pourra lui rendre un tout autre hommage dans quelques semaines.

Vous avez 72 ans, soit quasiment le même âge que lui. Sa disparition vous a-t-elle fait réfléchir ?

Ça choque, ça émeut, ça bousille… Mais on ne peut pas rester couché à pleurer. La vie continue, malgré tout.

Revenons au rugby. Avez-vous oui ou non signé Kurtley Beale ?

Je ne communique pas sur le recrutement avant la fin de la saison. Mais j’ai vu passer dans la presse un salaire avoisinant les 400 000 euros et je pense qu’on n’aurait pas voulu payer plus cher. C’est un prix raisonnable pour un joueur de ce calibre.

Il a une réputation de caractériel…

Des fois, je reproche à mes joueurs de manquer de caractère… Bon… Beale, il est peut-être plus expressif… Mais c’est la diversité qui fait la réussite. Et puis, s’il y a un incendie, Laurent Travers prendra un extincteur.

Et Maro Itoje, alors ?

On l’a vu, oui. Il fait rêver. Mais bon…

Quoi ?

On est tout près du plafond du salary cap. On le caresse, on le lèche. Et puis, on est déjà très bien lotis en deuxième ligne avec Ryan, Bird, Palu… Enfin, il y avait sur ce dossier des accords complexes à prendre avec les Saracens… Je ne dis pas que celui qui signe Itoje l’an prochain ne respectera pas le salary cap mais bon… Les conditions étaient particulières, quoi… En tout cas, il ne sera pas chez nous.

Bernard Laporte annonçait lundi dans nos colonnes être favorable à un projet de Coupe du monde des clubs. Seriez-vous d’accord avec cette idée ?

Le Mondial des clubs, c’est un vieux serpent de mer… L’élément nouveau dans ce dossier, c’est l’arrivée au rugby de CVC. Ce fonds d’investissement vient de mettre un milliard d’euros dans le rugby, toutes compétitions confondues, et veut aujourd’hui bouger les lignes. La Coupe du monde des clubs, j’y suis favorable oui, mais tous les quatre ans. Ça aurait de la gueule, ouai… À condition de ne pas glisser sur des modèles de ligues fermées, comme aux Etats-Unis… Mais j’ai une question : s’il y a quatre qualifiés en Top 14, que feront les autres clubs pendant six semaines ?

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