Uhila, une vie de roman

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Des strates pauvres des Tonga au confort du rugby professionnel, Loni Uhila a gravi chaque échelon avec une philosophie étonnamment positive. Et un coup de pouce du destin, quand il forçait les portes de son exil en Nouvelle-Zélande. Et si, demain, tout devait s’arrêter ? « Rien de plus simple : je retournerai travailler. »

On l’a vu avec des lunettes violettes, grillagées, ou des « mono-verre » horizontal façon Roswell. On l’a vu avec des chaussures roses et montantes jusqu’à mi-mollet ou déguisé en dinosaure. Crâne rasé ou crête à la Mister T, chaîne en or et débardeurs de NBA qui donnent à voir deux bras comme des cuisses, Loni Uhila n’est pas le dernier quand il s’agit de se marrer. Et, si possible, de faire marrer les autres.

Aux entraînements, il est celui qui met l’ambiance, la musique et parfois le bordel. Il est celui qui organise, quand le rideau se baisse sur la dernière séance de musculation, des combats amicaux de boxe anglaise avec ses partenaires, au milieu d’un cercle, façon bare knuckle dans Snatch (1). La violence en moins, le rire en plus.

Uhila sourit de tout et s’amuse d’un rien. C’est la force de ceux qui ont connu la galère, la vraie. Parce qu’il a vécu mille vies, souvent rudes sur l’homme, avant de décrocher son premier contrat premier professionnel à 27 ans seulement, l’ours tonguien (2) ne sait plus prendre le rugby au sérieux. C’est un compliment.

Sa situation actuelle n’échappe pas à la règle. En juin prochain, Loni Uhila sera en fin de contrat. Avec quelques touches mais rien de concluant avant que la vague du Covid-19 ne stoppe le rugby, le pilier clermontois se retrouvera probablement sans club, d’ici quelques semaines. Là où beaucoup angoissent, pour n’avoir connu que cela et ne rien savoir faire d’autre, Uhila relativise. « C’est bien simple : contractuellement, je n’ai rien. Je ne sais pas où je serai et, franchement, je n’ai nulle part où aller » jurait-il, la semaine dernière. Et donc ? Uhila sourit encore. Toujours. Il y a plus grave. « C’est une situation effrayante ? Il faut relativiser. Moi, j’ai déjà connu le travail, le vrai. S’il faut y retourner, sans problème. Je n’avais jamais rêvé de devenir un joueur de rugby professionnel. » Ici commence son roman d’opportunités, qu’il vient de conter au site Rugbypass.

Au nom de la mère nourricière

L’enfance d’Uhila ouvre une fenêtre sur la tonalité rude de son histoire. Venu au milieu d’une fratrie de cinq (deux frères et deux sœurs), il a grandi sur l’archipel des Tonga dans les jupes d’une mère forte comme un roc, Lile. Et comme seule ressource l’argent envoyé par un père parti s’exiler aux états-Unis, en quête de travail et, si possible, de fortune. La fortune ne viendra jamais mais, un temps, Mapa Uhila enverra bien vers son foyer familial tonguien de quoi subvenir à ses besoins les plus essentiels. Avant de couper les vivre. « Je ne lui reproche jamais ce qu’il nous a fait, à moi et à ma famille, dit le Clermontois, toujours bienveillant. Je pense seulement qu’à partir d’un certain stade, il s’est dit qu’il n’avait plus besoin de nous aider. Il a vécu sa propre vie et nous a oubliés. » Une déchirure ? « Je lui pardonne. Peu importe ce que vous pouvez me faire dans la vie, je vous pardonnerai toujours. Même si je sais que tout le monde n’en fait pas autant. Mes deux frères ne veulent plus entendre parler de lui. »

Ce père qui abandonne est aussi revenu. Aux Tonga, chez lui, et auprès de sa femme et mère de ses enfants, qui lui a pardonné. Ensemble, ils ont repris l’exploitation agricole des terres familiales, désormais suffisantes à subvenir aux besoins de la famille et sécuriser les fins de mois. Loni Uhila y veille. « Je leur ai acheté deux tracteurs pour être sûr qu’ils s’en sortent. Ils se débrouillent plutôt bien, désormais. C’est chouette de savoir qu’ils ont enfin de quoi manger chaque jour, sur la table. » Ce ne fut pas toujours le cas. Loin de là.

Quand elle élevait seule ses enfants, Lile Uhila s’occuper seule de ces terres. « Elle faisait pousser des trucs dans la brousse, comme du tapioca, pour nous nourrir dans les moments difficiles. Mais il y avait cinq bouches à nourrir, en plus de la sienne. Et il n’y avait que des moments difficiles… » Ce sont les voisins, alors, qui nourrissaient souvent la gourmandise ronde du jeune Loni. « Nous avons été élevés par tout le village. Ils nous apportaient de la nourriture par qu’ils savaient que ma mère, étant célibataire, ne parvenait plus à subvenir à nos besoins. Mais nous n’avons jamais rien demandé. Certains déposaient simplement de quoi manger devant notre porte. D’autres voisins en laissaient sur le rebord de la fenêtre et je passais grignoter, pendant la nuit. »

Loni « Nakajima » Uhila

Si la vie d’Uhila est une succession d’opportunités heureuses « pour passer d’une enfance difficile au confort que je connais aujourd’hui », celle de son départ vers Nouvelle-Zélande tient du miracle. Au moins, de la bénédiction. Adolescent galérien du BTP aux Tonga, il lui tombe entre les mains une bourse pour intégrer le prestigieux Sacred Heart College d’Auckland. L’incubateur de Sean Fitzpatrick ou des frères Maka. Uhila serait-il de cette lignée ? « Je jouais un peu mais je n’étais pas très bon et pour tout dire, le rugby ne m’intéressait pas trop » reconnaît pourtant le joueur. Un ami à lui, un enfant du même village est en revanche vite remarqué par les recruteurs des colleges néo-zélandais (3) pour des aptitudes physiques démentielles. Il s’appelle alors Isileli Vakauta, mieux connu désormais sous le nom de Nakajima, colossal pilier du Japon teint en blond, lors de la dernière Coupe du monde. Vakauta décroche son ticket d’or pour le Sacred Heart College mais passe son tour. Et confie le sésame à son ami… Loni Uhila. Qui se fait alors passer pour Vakauta et file à Auckland. « Les mecs s’attendaient à voir arriver un super joueur et un athlète. Un jeune qui intégrerait immédiatement leur équipe première. Isi (Vakauta) est grand et costaud. Quand je suis entré dans la salle, je les ai tous vus grimacer. « Non, ça ne peut pas être lui. Ça ne peut pas être le gars qu’on a recruté. Celui-là est petit et gros. » »

La supercherie ne tient pas longtemps. Après une année sans jouer et en échec scolaire, Uhila quitte le Sacred Heart College mais le dur est fait : il est sur le territoire néo-zélandais. Il enchaîne alors les petits boulots, bosse sur les docks d’Auckland, fait le livreur la nuit et tond les pelouses le jour puis descend à Hamilton, 100 km plus au sud, où il travaille dans les champs de fraise et d’asperge. « J’étais prêt à faire n’importe quel boulot. Éboueur, s’il le fallait. Je voulais juste rester en Nouvelle-Zélande. » Il envoie chaque semaine de l’argent à sa famille et, en parallèle, il poursuit le rugby en amateur. À Marist, club d’Hamilton, qui l’aide à obtenir son visa. Avant de décrocher, enfin, à 27 ans, un premier contrat professionnel pour les Hurricanes, avec lesquels il gagnera le Super Rugby (2016). Et de filer à Clermont, en 2017. « Voilà mon histoire. Et aussi pourquoi je ne m’inquiète pas pour la suite. Je n’ai plus de contrat, et alors ? Si le rugby s’arrête ici pour moi, je retournerai travailler, voilà tout. Ça ne changera pas ma vie, simplement mon compte bancaire à la fin du mois. Mais je sais que j’aurai, aussi, plus de mérite pour l’argent que j’aurais gagné. » Tous les contes ont une morale.

(1) combats à mains nues sacralisés dans le film Snatch, avec Brad Pitt
(2) son surnom quand il montant sur un ring de boxe anglaise professionnelle pour deux combats à buts caritatifs (1 victoire, 1 défaite)
(3) équivalent de nos universités

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