Béchu, à cœur et à cri

  • À gauche, Éric Béchu au millieu des Albigeois en 2009 ; à droite, Fabien Galthié, Didier Bès et éric Béchu, coentraîneurs à Montpellier en 2011. Photo archives Midol
    À gauche, Éric Béchu au millieu des Albigeois en 2009 ; à droite, Fabien Galthié, Didier Bès et éric Béchu, coentraîneurs à Montpellier en 2011. Photo archives Midol MIDI-OLYMPIQUE / GARCIA BERNARD / MIDI-OLYMPIQUE
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Caractériel, gueulard, fou furieux… Au vrai, Éric Béchu est simplement un homme exigeant. Un affectif qui a fait de sa vie un combat contre l’injustice. voyage à la rencontre d’un ours, qui griffe pour défendre son équipe.

On ne met pas Éric Béchu à la porte. C’est lui qui s’en va. Les ruptures ne sont pas forcément définitives mais l’homme sait choisir son destin. Quitte à se fâcher. Quitte à se réconcilier. Affectif, hyper-sensible, Béchu n’a, de sa vie, jamais évité les conflits. "Changement ! Dit à Weber de sortir." Les hurlements de Fabien Galthié dans le talkie-walkie ont résonné dans les gradins albigeois. Ces cris, qui remontent au mois d’avril 2007 lors du premier Albi - Stade français, Éric Béchu ne les a pas entendus. Mais il comprit vite que son ami, l’enfant qu’il accompagna à l’école de rugby de Colomiers, lui jouait un mauvais tour.

En "blessant" de son pilier, Galthié forçait l’arbitre à simuler les mêlées. Il rendait stérile la domination du pack albigeois qui courrait en vain après un succès capital dans la course au maintien. Béchu savait mais ne pouvait se résoudre à l’évidence. C’est Daniel Blach, son adjoint, qui tonna. "J’espère que votre joueur est vraiment blessé." L’amitié Béchu-Galthié fut un temps mise à mal. Il fallut l’intervention de Pierre-Henri Julien, éducateur columérin et pote de toujours, pour les réconcilier après un mois et demi de silence et d’incompréhension. Deux ans ont passé. Éric Béchu a pardonné.

Casque bleu

L’ancien troisième ligne élancé est l’une des figures du rugby pro. Un technicien reconnu, formé à la culture columérine par José Osès, "le père de l’USC", passé entre les mains expertes de Robert Bru au Creps de Toulouse. Un meneur d’hommes, passionné et passionnant. "C’est un vrai manager. Exigeant, qui t’impose parfois un rapport de force pour arriver là où il veut. Mais c’est toujours dans l’intérêt du joueur et du groupe", note Pierre Correia, pilier du SCA qui l’a quitté cet été pour Paris.

"Quand j’étais gosse, les jours d’entraînements, il venait me chercher et me ramenait ensuite à la maison. Parfois, il restait goûter avec moi. Il possédait une grande qualité d’éducation et ce n’est pas un hasard si l’USC a eu cette génération de joueurs dans les années 90. À Albi, il est parvenu à reproduire avec des pros ce qu’il avait fait avec les enfants de Colomiers." Fabien Galthié pourrait parler des heures du phénomène. Il lui suffit d’une minute pour affirmer que son image est loin de correspondre à la réalité. Écornée par des coups de gueule. L’homme a souvent endossé le rôle de bouclier afin de protéger ceux qui l’entourent. "Éric nous a fait et c’est nous qui avons fait Éric." En quittant le club, Philippe Guicherd, l’ancien deuxième ligne albigeois, résumait ainsi une aventure humaine qui dura plus de cinq ans, mêlant les destins autour de l’emblématique manager du SCA.

Son œuvre brisée

Galthié témoigne encore : "Il défend tellement ses hommes que parfois il dérape. Joueur, ce n’était pas un méchant, plutôt un casque bleu. Et il n’a pas changé." Pierre-Henri Julien : "C’est un affectif, il déteste l’injustice. Et comme il dit ce qu’il pense, ça peut faire mal. Et s’il a souvent raison sur le fond, il peut se tromper sur la forme." Comme le 7 février (2009), après une défaite à Narbonne (9-10) quand il fustige l’arbitrage de M. Gauzins.

Bilan : 40 jours de suspension, plus 20 d’un sursis qui tombe. Béchu est interdit de banc de touche et de vestiaire d’arbitres. C’est le point culminant d’un début de saison où Albi sera sans cesse placé au cœur de l’actualité. Sa performance sportive, d’abord louée, est occultée par les accrochages. Le SCA est toujours présumé coupable. "J’ai horreur de l’injustice, plus encore quand elle est d’origine sociale, avoue Éric Béchu. Je crois à l’autorité sauf que je ne supporte pas l’autoritarisme. Mais si on m’explique, je comprends."

À cœur et à cri
À cœur et à cri - MIDI-OLYMPIQUE - PATRICK DEREWIANY

Au mois de juin, Albi fut relégué pour raisons administratives. Une sanction jugée disproportionnée par les Tarnais, qui n’a toujours pas été digérée même si Béchu porte le projet d’une remontée immédiate. "Imaginez l’œuvre d’un compagnon du devoir, bâtie année après année, que l’on casserait à peine terminée. Éric, cela faisait plus de sept ans qu’il construisait cette réussite et, finalement, on a cassé son jouet", explique Bernard Archilla, président du SCA. "Sincèrement, je ne souhaite à personne de vivre ce que l’on a vécu. Le club n’a jamais été relégable. Alors oui, je trouve que la sanction est disproportionnée par rapport à la faute commise", dit l’entraîneur, qui ne sera véritablement en paix qu’au terme de la saison. Quand il aura tout donné pour ramener Albi dans l’élite.

"Mes colères ne salissent que moi"

Les sorties de son manager ont contribué à brouiller l’image du SCA. Du pain béni pour les adversaires. "Une équipe a laissé une feuille dans le vestiaire où figuraient les consignes. Il était écrit : faire disjoncter Albi", raconte Archilla, désabusé. Béchu refuse l’idée de porter préjudice à son équipe. N’empêche, il tempère au sujet des arbitres. "Je suis pour surprotéger les arbitres, qu’ils aient un vrai statut. En revanche, on doit pouvoir dire quand ça ne va pas. L’arbitre a toujours raison, dit-on, il n’y a pas plus grosse connerie." Philippe Laurent, son fidèle adjoint, témoigne : "C’est un perfectionniste, jamais satisfait, qui cherche sans cesse. Son exigence rejaillit sur son entourage." Bernard Archilla : "Il est attaché aux choses justes, il adore les gens. C’est un passionné, franc, très engagé. Alors, il peut sur-réagir. Il doit arriver à plus de recul, à moins nourrir les autres."

Il est question de l’entraîneur, qui passe cinq jours sur sept à plancher sur le rugby, du technicien qui encaisse les critiques à propos du jeu restrictif de son équipe. "On caricature le jeu d’Albi. La saison de notre accession en Top 14, si nous avions copié les autres, nous courrions à l’échec. Mais la deuxième, nous avions pratiqué un rugby total, en gardant c’est vrai des fondements qui sont plus humains que rugbystiques. Moi, je n’ai aucune certitude, je pense toujours que les autres font mieux que nous." Et d’ajouter : "Nous ne remonterons qu’en maîtrisant toutes les formes de jeu. Depuis peu, nous avons relâché un peu l’engagement physique pour aller vers plus de mouvement. Les joueurs m’ont demandé si je n’étais pas allé faire un stage à Dax." Sourires.

Il est surtout question de l’homme, calme, qui profite de sa famille sur les hauteurs de Saint-Girons. Un passionné de BD (Thorgal, Jeremiah). Un fondu de musique, qui adore la chanson française et regrette le silence de Goldmann. Un guitariste qui enregistra trois disques et fit quelques concerts avec son ami Arnaud Duplan. Un amoureux de la nature. Un homme qui puise sa force au contact de son entourage. Sa garde rapprochée est fournie ; ses sources d’inspiration encore plus grandes. Il cite les Vincent, Arnaud, Pierre, José, Robert, Jean-Pierre, Bernard, Jo, Daniel, Jean-Michel, Jean-Christophe, Philippe, Sébastien, Laurent. Et tant d’autres.

L’image du combattant lui colle à la peau. Son look, cheveu ras et barbe drue, renforce l’idée d’un ours mal léché. Comme Chabal, Béchu n’a rien prémédité. "Cela fait partie de mon personnage mais il ne faut pas croire que je sois un abruti. Les soirs de colère, je ne suis pas fier de moi. Mais je ne peux pas dire que je ne recommencerai pas si je croise l’injustice." Il se tait, puis reprend : "Mes colères, elles ne salissent que moi."

Éric Béchu a arrêté de fumer il y a six mois. Pas pour lui, pour Lili-Marie, sa fille. Celui qui a dessiné la Colombe du logo columérin a toujours porté les valeurs de l’USC. Il affirme croire à l’instinct grégaire, se dit fier d’être albigeois, "professionnel avec l’esprit amateur". Affectif jusqu’au bout : "L’homme est plus important que tout. Le rugby, la musique ne sont que des prétextes."

 

Making-of

C’était un lundi de début mars 2009. En pleine conférence de rédaction de Midol, Jacques Verdier m’avait dit : "Manu, il faut préparer un portrait d’Éric Béchu. Ce type est tout sauf ce qu’il donne à voir." Jacques faisait référence aux coups de gueule de l’entraîneur albigeois, qui venait d’écoper d’une suspension de 40 jours pour des mots doux échangés avec les arbitres, un soir de défaite du SCA à Narbonne… J’avais appelé Éric et il m’avait répondu tout de go : "Viens, on va manger un bout. Mais je te préviens, sur moi je n’ai pas grand-chose à dire…" On avait mangé et il s’était longuement raconté jusqu’à l’entraînement du soir. En débarquant dans le vestiaire du Stadium d’Albi où nous étions assis, ses joueurs avaient sonné la fin de la première mi-temps. Notre entretien s’était alors poursuivi quelques jours plus tard sur les hauteurs de Saint-Girons où il résidait en famille. J’ai mis trois jours à tout écrire au plus juste des mots et des sentiments, avant de terminer dans une chambre d’hôtel de Londres à quelques heures d’un Angleterre - France.

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