Habana, ses confidences toulonnaises

  • Bryan Habana a quitté le RCT en 2017. Depuis reparti en Afrique du Sud, l’ancien ailier garde toujours des souvenirs particuliers de son passage en France.  Photo Icon Sport
    Bryan Habana a quitté le RCT en 2017. Depuis reparti en Afrique du Sud, l’ancien ailier garde toujours des souvenirs particuliers de son passage en France. Photo Icon Sport
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Bryan Habana - Ancien ailier de Toulon et des Springboks (124 sélections) Le Sud-Africain Bryan Habana, qui depuis sa retraite sportive avec Toulon, vit au Cap en Afrique du Sud, a pris le temps d’une longue conversation sur le rugby en général, l’impact de la victoire au Mondial des Springboks, mais aussi de ses années passées avec le RCT en se remémorant le doublé Coupe d’Europe - Championnat de 2014.

Comment allez-vous ?

Aussi bien que possible vu la situation. Vous savez, le week-end de Pâques est très important en Afrique du Sud. En plus de lundi, le vendredi saint est aussi férié. C’est normalement une période où tout le monde voyage, se retrouve en famille. Plus de 60 % de la population sud-africaine est de confession chrétienne. C’est l’une des grosses fêtes religieuses. Là, nous sommes confinés chez nous, dans nos logements.

Votre pays est-il fortement impacté par la crise du Covid-19 ?

Pas pour le moment ! Le gouvernement a décidé, il y a quinze jours, d’instaurer un "lockdown" pour au moins trois semaines. Il s’agit d’un confinement très strict. On ne peut sortir que pour aller faire ses courses. Contrairement à l’Europe, on n’a pas le droit d’aller faire du sport à l’extérieur des maisons. La vie économique est arrêtée. Les conséquences vont être importantes, car nous avions un taux de chômage qui avoisinait les 30 %. Mais bon, il est question de santé publique et personnellement, je n’ai pas le droit de commencer à me plaindre car nos populations pauvres vont vraiment souffrir.

C’est-à-dire ?

L’Afrique du Sud n’est pas la France. Dans les townships qui se trouvent en périphérie des grandes villes, les gens vivent à une dizaine dans moins de 40 mètres carrés, survivent grâce à des petits boulots très précaires, avec pas mal d’insécurité. Y faire respecter le confinement est très difficile. Pour moi, l’effort n’est pas très important, je suis dans ma maison avec mon épouse et mes deux fils de deux et cinq ans.

Surtout que vous vivez au Cap, une des villes préservées de la délinquance qui peut sévir à Johannesburg ou Durban ?

N’ayez pas une image trop idyllique du Cap. La situation économique dans mon pays est compliquée et c’était déjà le cas bien avant la crise du Covid-19. Et si j’en crois les dernières statistiques, Le Cap est devenu la troisième ville d’Afrique du Sud où il y a le plus d’homicides. Il existe encore une sorte de ségrégation économique. Pour les "riches", la vie est assez tranquille mais pour les personnes pauvres, le plus souvent des personnes dites de couleurs, c’est très, très difficile même ici dans la région du Cap.

Parlons de rugby, qu’en est-il aujourd’hui ?

Tout est arrêté aussi, et on ne sait pas quand cela va pouvoir reprendre que ce soit les championnats des écoles, ou la Currie Cup ou le Super Rugby.

Que reste-t-il de la victoire des Springboks au Japon lors de la dernière Coupe du monde ?

En ce moment, pas grand-chose. Cinq mois après, notre quotidien c’est une grave crise économique et sociale amplifiée avec le coronavirus. La victoire des Springboks a eu un très grand retentissement pendant quelques semaines, ils ont amené du soleil au quotidien de mes compatriotes mais aujourd’hui la vie a repris son cours même si je dois reconnaître que le fait que Siya Kolisi soit le capitaine des champions du monde a quand même bouleversé le regard des Sud-Africains.

Pour quelles raisons ?

Il a vraiment connu la misère, les townships. C’est devenu un modèle une icône. Plus que des gens comme JP Pietersen ou moi-même. Son histoire est devenue un exemple à suivre. Ici c’est une star stratosphérique. Il est sorti du seul cadre du rugby. Et puis, Siya est tellement belle personne, son humilité, son parcours, son courage forcent le respect. Le succès ne lui est pas monté à la tête. Il n’oublie pas d’où il vient. Il s’engage énormément en faveur des défavorisés, parfois de manière médiatique, parfois non. Il est une chance pour notre pays. Le sacre de 2019 a plus marqué les gens que celui de 2007. Il est au moins aussi important que celui de 1995 pour l’histoire de l’Afrique du Sud. 65 % de la population a les mêmes origines que Siya. Ce petit garçon qui faisait 10 kilomètres chaque jour pour aller à l’école, qui n’avait pas accès à l’information, à la TV…

Dans cette génération de 2019, il y a aussi Cheslin Kolbe, votre digne héritier ainsi que de Chester Williams...

Il a eu une telle progression et c’est à Toulouse qu’il est devenu véritablement une star. Cheslin est un joueur fantastique. J’adore le voir jouer. Ses appuis ou plutôt, ses changements d’appuis à pleine vitesse sont exceptionnels. Avec Antoine Dupont c’est le meilleur joueur du Top 14. Ils sont associés en plus, jouent dans la même équipe. Quelle chance pour le Stade toulousain...

Parlez-nous aussi d’Eben Etzebeth qui vit comme vous, dans la région du Cap ?

Eben est un joueur typique du rugby sud-africain. Solide mais capable de beaucoup se déplacer. On l’a vu, il a déjà changé le RCT. Avec lui, Toulon retrouve le haut du classement. Eben et Cheslin donnent une belle image de notre sport. On peut être fier d’eux.

On parle de la possibilité pour l’Afrique du Sud d’intégrer le Tournoi des 6 Nations, qu’en pensez-vous ?

Ce n’est que mon opinion car je n’aime pas faire de la politique, mais cela me paraît compliqué et peu cohérent. Le calendrier est déjà surchargé et puis contrairement au football ou au cricket pour avoir un sport comparable, le rugby n’a pas de saison globale. Je m’explique. Il existe deux calendriers distincts avec des intersaisons différentes et des logiques particulières. Au Nord, la saison se découpe sur onze mois avec une coupure durant l’été, la prédominance des clubs en Angleterre et en France, une compétition historique qu’est le Tournoi. Dans le Sud, en décembre et janvier c’est notamment en Nouvelle-Zélande et en Australie une phase de coupure, celle des vacances scolaires, et ensuite on se prépare, on joue en Super Rugby, puis en équipes internationales, il n’y a pas d’aller ou de retour. Et pas aux mêmes périodes que l’Europe mis à part durant les Coupes du monde. Tout ça pour dire que je ne vois pas l’Afrique du Sud remplacer l’Italie dans le 6 Nations. De mon point de vue, ce n’est pas pertinent.

Et une possible Coupe du monde des clubs, idée relancée par Bernard Laporte et Bill Beaumont la semaine passée ?

C’est une bonne idée mais quand ? Je le répète, je crois qu’il serait judicieux d’harmoniser d’abord les calendriers Nord et Sud. Regardez, nous avons deux équipes sud-africaines en Ligue celte, les Cheetahs et les Kings, et ils ne font personne au stade. Pourquoi ? Les matchs se déroulent surtout durant la séquence décembre-janvier or nous sommes en pleine période de vacances scolaires… Si on arrivait, et je sais que c’est complexe, à harmoniser les calendriers alors pourquoi pas créer une compétition mondiale des clubs !

De par votre expérience, joue-t-on trop en France ?

C’est vrai que pour beaucoup de joueurs, la saison dure à peu près 11 mois dans votre pays et qu’on peut se retrouver à jouer 30-35 matchs. Mais il faut savoir que pour les internationaux du Sud, c’est à peu près la même chose, s’ils enchaînent Currie Cup, Super Rugby, Rugby Championship et les tests. Il m’est arrivé de faire plus de trente matchs dans une année. Mais bon, les rugbymen gagnent bien leur vie, des entreprises investissent dans notre sport, les chaînes de télévision paient cher pour les compétitions, c’est un peu la rançon du succès. Le rugby ne dure qu’un temps.

Que gardez-vous de votre passage en France et à Toulon ? Avez-vous conservé un pied à terre ?

Malheureusement non. Je voulais le faire et pour diverses raisons, mais cela ne s’est pas fait. Mes deux fils sont nés en France. J’y ai terminé mes études avec une formation à la Toulouse Business School qui me sert dans mon travail. J’y ai gagné des titres que ce soit en 2007 ou avec le RCT. Mais ce que je retiens et ce qui me manque le plus, c’est la passion qu’engendre le rugby chez vous. Chaque ville ou presque a son club. Les stades sont certes plus petits qu’en Afrique du Sud, mais quand je jouais avec Toulon, on ne se déplaçait que dans des enceintes pleines, avec de la couleur en tribunes, des chants. Et que dire des demi-finales ! Voir les fans faire autant de kilomètres pour nous soutenir, c’est irréel, on ne voit pas cela chez nous. Les supporters des Stormers ou des Bulls restent dans leur stade. L’engouement est fantastique. En discutant avec vous, je me revois revenir à Toulon en 2014 avec le Bouclier de Brennus. La ville était noire de monde. Même en 2007 avec les Springboks, je n’avais pas connu un tel enthousiasme. Avec les Bulls, j’ai été champion par deux fois, mais une fois que l’on avait quitté le stade, c’était terminé. Pas en France, où tu fêtes un titre des semaines !

L’équipe de Toulon de 2014 est-elle la meilleure dans laquelle vous avez évolué ?

Avec un peu de recul je me rends compte que mes partenaires s’appelaient Carl Hayman, Ali Williams, Matt Giteau et Drew Mitchell, Jonny Wilkinson sans compter Bakkies Botha ou Juan Smith. Elle était spéciale. La meilleure ? Peut-être la seule qui aurait été capable de battre celle des Springboks de 2007 même si comparer deux équipes pas au même moment c’est difficile. Mais c’est certain que cela reste des moments de ma carrière gravés dans ma mémoire.

Et le management à la Bernard Laporte ?

C’est sûr que parfois il pouvait être très "strange" ! Notamment quand il piquait des colères à la mi-temps des matchs. Et vous n’aviez pas intérêt à baisser les yeux, car vous en repreniez une autre ! Pour nous les étrangers, il y a eu une phase d’adaptation, mais Bernard, il aimait foncièrement ses joueurs. Il n’y a qu’à voir sa relation avec Matt Giteau et Drew Mitchell. Au départ avec ces deux-là, Bernard n’était pas sur la même longueur d’onde, il fallait voir comme les deux regardaient notre manager pendant ses colères ! Ils étaient à deux doigts de se tordre de rire. Mais finalement, Bernard, Matt et Drew sont devenus copains.

Et avec vous ?

Je vais vous raconter une anecdote. Au printemps 2015, mon frère doit se marier en Afrique du Sud. La cérémonie tombe entre la demi-finale de Coupe d’Europe que Toulon doit jouer et une éventuelle finale, sur une journée de Top 14. Je demande des congés à Bernard et Mourad, et les deux me disent un non catégorique. J’essaie d’insister auprès de Bernard. Négatif, il s’énerve même en me disant que nous avions une demi-finale à jouer au Vélodrome de Marseille face au Leinster et que je devais penser à ce match et à rien d’autre ! Je prends les places pour le lundi suivant quand même. Le match se déroule un dimanche, prolongations, j’intercepte, marque et nous sommes qualifiés pour la finale. Dans le vestiaire, Bernard me saute au cou, j’en profite, "Bernard le mariage de mon frère ?" "Vas-y, s’il le faut je te paye le billet d’avion" me répondait-il… Il est comme cela Bernard !

En revanche avec Fabien Galthié votre relation ne s’est pas passée de la même façon ?

Quand il est arrivé, j’ai été blessé, il ne m’a jamais accordé ni sa confiance, ni sa chance, il pensait malgré l’avis des médecins que je n’avais pas retrouvé l’intégralité de mes moyens. Sur le coup, j’ai été énervé, mais maintenant je me dis qu’il avait sans doute raison. Je n’ai pas de regret, je n’ai pas choisi ma fin de carrière, tant pis. J’aurais aimé faire comme Richie Mc Caw, ou Jonny Wilkinson, terminer sur une finale. Mais je vois aussi que Giteau ou Carter ont peut-être rangé les crampons d’une manière aussi frustrante que moi. Mon corps a dit stop ! Il fallait que ma tête l’accepte, cela a pris un certain temps car j’étais, et je suis un compétiteur, mais je n’ai ni regret, ni amertume envers Fabien aujourd’hui.

Que faites-vous aujourd’hui ?

Je suis ambassadeur pour plusieurs marques engagées dans le rugby notamment HSBC et Mastercard, mais j’essaye aussi de développer mon business ici en Afrique du Sud. Avec des associés, j’ai créé Retractive Digital, une agence de marketing qui officie dans le milieu du sport et dernièrement j’ai investi dans une start-up Paymenow, qui a créé une plateforme de paiement en ligne. Je suis également consultant pour les chaînes de télévision anglaises durant la Coupe d’Europe. Mon emploi du temps est bien rempli.

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