Zirakashvili : « On n’est pas au Club Med ! »

  • Le pilier de Clermont, Davit Zirakashvili, n’imaginait pas une telle fin de carrière. L’international géorgien garde tout de même un petit espoir... Photo Icon Sport
    Le pilier de Clermont, Davit Zirakashvili, n’imaginait pas une telle fin de carrière. L’international géorgien garde tout de même un petit espoir... Photo Icon Sport / Icon Sport
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Dans le monde du rugby professionnel, Davit Zirakashvili (36 ans) est un ovni. Chef d’entreprise, féru d’histoire et boulimique d’actualités, le pilier de l’ASMCA livre ici un témoignage surprenant sur la période qu’est en train de traverser l’humanité. C’est à vous, "Dato"…

Comment vivez-vous cette période particulière ?

Le matin, je vais au bureau pour régler quelques affaires, répondre à des emails, relever le courrier… L’après-midi, je reste confiné avec ma femme et mes enfants. Rien d’extraordinaire, quoi…

Quelle est la situation, en Géorgie ?

Les gens sont également confinés. Il y a même un couvre-feu après 20 heures. Au pays, le gouvernement a anticipé la catastrophe et pris de bonnes mesures : si l’épidémie s’était installée en Géorgie, on n’aurait pas pu la contenir. L’état de notre économie ou de nos hôpitaux ne l’aurait pas permis.

Les Français ont-ils réagi trop tard ?

Je ne permettrai pas de juger. Je constate simplement que les gens ne sont jamais satisfaits de leurs dirigeants : lorsque madame Bachelot, sous la menace de la grippe H1N1, a commandé des millions de masques, on a dit que c’était de l’argent jeté par les fenêtres ; et lorsque le gouvernement n’en avait plus un seul sous la main, on a dit qu’il était incapable d’anticiper. Alors…

Quel sentiment cette crise vous laisse-t-elle ?

Ce qui me choque aujourd’hui, c’est que les personnes décédées dans les Ehpad ne sont pas comptabilisées parmi les victimes de l’épidémie. Comme si leurs vies n’avaient pas la moindre espèce d’importance. C’est curieux, dans un pays comme la France où euthanasier un chien peut faire naître un débat national. Mais bon, ce n’est que mon avis…

Le chômage partiel existe-t-il en Géorgie ?

Quand j’ai débarqué à Aubenas en 2004, les gens me demandaient si on avait la télé, en Géorgie. C’est dire la vision qu’ont les Français de mon pays natal… Moi, je suis patron d’entreprise. Le chômage partiel, je peux donc vous en parler librement : si je n’avais pas les reins solides et une trésorerie importante, mes employés ne toucheraient rien à la fin du mois. Le salaire, c’est moi qui le verse. On dit que l’état nous remboursera. Mais quand ? Je connais en France des restaurateurs dont la trésorerie était un peu tendue et qui aujourd’hui ne peuvent plus payer leurs employés. Que vont-ils faire ?

On en revient à notre question initiale : le chômage partiel existe-t-il en Géorgie ?

Non mais le gouvernement a pris des mesures plutôt saines : jusqu’à 200 k/wh, les gens ne payent pas l’électricité ; jusqu’à 200 mètres cubes, le gaz est gratuit ; et les crédits ont tous été reportés de six mois. Alors, je ne sais pas comment les dirigeants de mon pays financeront tout ça. Vont-ils creuser la dette ? Rogner certains budgets ? Quoi qu’il en soit, ces mesures ont fait du bien à la population.

Portez-vous un masque, au quotidien ?

Bien sûr ! Il y a quelques années, je me demandais souvent pourquoi les Asiatiques portaient tous des masques. Je me disais : "Ils ont peur de respirer le même air que nous, ou quoi ?" Je comprends aujourd’hui qu’ils ont tellement de bordel qui traîne dans l’air qu’ils se protègent et protègent les autres, tout simplement. Des masques, on en portera tous à l’avenir.

Avez-vous eu peur, lorsque le confinement a été décrété ? Avez-vous stocké des pâtes et du riz ?

Non… Ces réactions m’échappent, à vrai dire… Pourquoi les gens se jettent-ils sur le PQ ? Ils le mangent, ou quoi ? La France n’est pas en pénurie, que je sache. Si la population se jette sur le papier toilette, imaginez ce qu’ils feront lorsque l’on trouvera des masques en pharmacie… Le déconfinement, il faudra donc le penser en étapes. Cela se fera progressivement, je pense.

Les Français ne vivent pas tous le confinement de la même façon. Certains comportements vous agacent-ils ?

Oui. Sortir sous n’importe quel prétexte. Aujourd’hui, c’est un manque de respect vis-à-vis du personnel soignant. Qui sommes-nous, franchement, pour agir ainsi ? Il y a des médecins et des infirmières qui sont obligés de vivre à l’hôtel près de leur lieu de travail : ils ne voient quasiment plus leurs enfants. Vous rendez-vous compte du sacrifice ? Les gens qui font leur footing à 19 heures, qu’ont-ils vraiment dans la tête ? On n’est pas au Club Med, hein !

On peut aussi considérer cette crise comme une respiration pour la planète. Qu’en pensez-vous ?

Vaste débat… Je constate simplement que la consommation de pétrole a baissé de 80 %, c’est à la fois énorme et génial. Mais que va-t-il se passer, lorsque l’on sortira tous de chez nous ? Va-t-on vraiment changer notre mode de consommation ? Je ne sais pas. En tout cas, notre planète ne peut se régénérer en deux mois.

Dommage collatéral de la crise : votre carrière de rugbyman est probablement terminée…

Je ne voyais pas ma fin de carrière comme ça, c’est certain… Quand tu t’arrêtes sur une blessure, tu restes dans le groupe, tu es dans l’ambiance. Là ? Je suis à la maison… Bon, on verra… Je garde un infime espoir, malgré tout…

Pensez-vous que les joueurs professionnels doivent baisser leurs salaires ?

Les rugbymen gagnent bien leur vie mais ne sont pas des millionnaires. Il ne faut pas se tromper là-dessus. Le rugby aura besoin d’un élan solidaire. Mais cet élan ne doit pas seulement être supporté par les joueurs : nous avons aussi des crédits, des charges qui sont calculées sur notre salaire de base. N’oubliez pas, non plus, qu’une carrière de rugbyman dure entre 8 et 10 ans.

Qu’est-ce qui vous manquera le plus, lorsque vous raccrocherez les crampons ?

Les quarante types que je retrouve tous les matins au vestiaire… Traquer les kinés, leur dire qu’ils sont bons à rien… Et puis, à Clermont, on parle Afrikaans, Anglais, Français, Géorgien ou Fidjien… Ce brassage ethnique, je trouve ça génial. Ça me manquera beaucoup…

C’est tout ?

(il soupire) On fait quand même un métier exceptionnel, hein ? Mon boulot, c’est de jouer. Le rugbyman, il est comme un champion de poker, payé pour jouer. Ce n’est pas beau, ça ?

Vous êtes un ovni dans le monde du rugby professionnel. Vous en rendez-vous compte ?

Non. Vous me trouvez différent ?

Disons qu’on a du mal à vous imaginer en boîte de nuit à 5 heures du matin…

Hmmm… J’ai un peu ce défaut-là, c’est vrai. J’aime les endroits où l’on s’entend parler. J’aime le débat. Je préfère que l’on se retrouve autour d’une table, avec un cognac et un bon cigare. La discothèque, ce n’est trop pas mon kif, je vous le concède.

Vous disiez au début de l’interview qu’à votre arrivée en France, les gens vous demandaient si vous aviez la télé, en Géorgie. Ce genre de cliché vous a-t-il longtemps poursuivi ?

Au départ, ça m’agaçait. Puis je me suis rendu compte que ça ne partait pas d’un mauvais sentiment. Il n’y avait pas de jugement, derrière. Moi, j’ai vécu deux enfances. Au cours de la première, je jouais avec des voitures télécommandées. Au fil de la suivante, j’attendais pendant trois jours pour avoir un morceau de pain. Aujourd’hui, je profite d’une qualité de vie exceptionnelle. Mais je n’oublie pas que tout peut basculer du jour au lendemain.

À quelle époque coïncidait le temps où vous manquiez de pain ?

Lorsque le bloc soviétique s’est effondré, tout est devenu très difficile. Avant ça, la vie était belle. On ne payait pas le chauffage, mon père changeait de voiture tous les deux ans parce que c’était imposé par l’état. Ouai, on était gâté… Et puis, un matin de 1992, on s’est réveillé et il n’y avait plus d’eau ni d’électricité. Vous imaginez le choc ? Cette situation, elle a duré des années. On avait faim. On vivait dans l’obscurité.

D’accord…

La France, je l’aime. Je l’aime peut-être plus que certains locaux. Mais je constate que mes amis français n’en ont rien à secouer, de l’histoire ; et notamment de l’histoire des autres. La Géorgie, ce n’est pas un morceau de Russie perdu dans le Caucase. La Géorgie, c’est un pays à part entière, avec son propre alphabet, sa propre langue. Si vous connaissez votre mythologie, vous vous souviendrez d’ailleurs que dans les Argonautes, Jason va chercher la toison d’or en Géorgie. Mon pays est une terre très ancienne, un bouclier du christianisme en Europe.

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