Bagarre de légendes : leçons de Kung Fu à Pierre-Rajon

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    Bagarre de légendes : leçons de Kung Fu à Pierre-Rajon Getty Images / Getty Images
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Moment de folie à Bourgoin. Luc Lafforgue fait exploser le stade par un double-uppercut, Benjamin Boyet sublime la rixe par un yoko tobi geri à la Bruce Lee. Internet a fait le reste. Avec un inconnu à chemise blanche en invité surprise.

Un stade rectangulaire, avec des tribunes au ras de la pelouse sans fioriture architecturale : une image de stade de foot écossais ou anglais des années 40 ou 50. Le paradis quoi ! On n’a jamais fait mieux que Bourgoin et Pierre-Rajon pour accueillir un match de saison régulière… Avec parfois quelques irrégularités. Et la plus flamboyante de toutes : cette arrivée « Kung fu » de Benjamin Boyet sur un foyer de tension qui ne demandait qu’à être attisé. Une sorte de yoko tobi geri tenté par un émule un peu maladroit de Bruce Lee ou de Chuck Norris. « Oui, j’ai réagi à un sentiment d’injustice, une réaction épidermique, mais pas si improvisée que ça car quand je commence à m’envoler crampons en avant, je me dis quand même que je risque de ne plus jouer au rugby pendant un sacré bout de temps. Alors je rabats mon pied, j’essaie d’atténuer mon geste et en plus, ça tombe sur Yannick Larguet que je connaissais depuis les équipes de France de jeunes… Et je me retrouve sur ses épaules. On a pu prendre ça comme une facétie, mais je n’en suis pas fier. » Benjamin Boyet n’avait rien d’un bagarreur, c’était un demi d’ouverture créateur dont le talent s’exprimait sans intimidation.

Son envol fut le climax de la bataille du 8 octobre 2005, première saison du Top 14, dix ans après le passage au professionnalisme. Pierrick Illic-Rufinatti était dans les tribunes : « J’avais dix ans, nous revenions d’un Tournoi et nous avions eu le droit d’aller au match. Nous avions débarqué vers la 35e minute et tout de suite, il y a cette scène d’une violence inouïe, le stade était surexcité. J’ai été pris par l’atmosphère électrique, et surtout, cette sensation de mouvements de foule, de spectateurs impliqués. Autour de moi, mes camarades qui ont pris peur en pensant que leurs parents pouvaient en faire partie… Mais ceux dont les parents n’étaient pas là, se sont débarrassés de la peur. Ils se sont laissés aller à l’excitation du moment. » Un rite de passage à l’âge adulte « Je voyais soudain Benjamin Boyet, mon idole absolue, en train de se battre. »

Qui est cet homme ?

Se repencher sur ces moments cathartiques, c’est mesurer la fragilité des souvenirs et des témoignages. Cette bagarre ne fut pas très longue : vingt-cinq secondes, à rebours des récits qui nous ont soutenu qu’elle avait traversé le terrain. La « Béziers-Perpignan » de 2004 dura deux fois plus longtemps. Mais c’est le propre de ces événements paroxystiques que de dilater le temps. La « Bourgoin-Agen » n’eut pas non plus l’aspect de «rendez-vous à OK Corral» de Toulon-Bègles ou de Lavelanet-Nice (lire les trois premiers épisodes de notre série « Bagarres de légende »), des continuums de violence. Mais la soudaineté de la scène, la « chorégraphie » aérienne de Boyet, l’architecture intime du stade lui ont donné un « cachet » exceptionnel.

Un moment de communion sauvage et ancestral entre un public et une équipe. Car ce qui a rendu cette bagarre fameuse, c’est aussi son interactivité. On se souvenait de supporteurs qui se mêlaient aux débats : des hommes qui agrippent les belligérants, les frappent par-dessus la talanquère. Avec un regard froid, les agressions des spectateurs deviennent moins choquantes, mais on voit des bras qui retiennent des maillots. On revoit surtout un homme, en chemise blanche qui surgit pour « arroser » un Agenais dans le dos… Pas le geste le plus courageux de sa vie anonyme, on l’espère. Qui est-il ? Qu’est-il devenu ? Se vante-t-il de son forfait dans les bistrots ? L’a-t-il fait chez « Tête d’ampoule », le bar qui jouxtait le stade ? « On a craqué car il y avait des histoires entre Agen et nous depuis quelques saisons. Je me souviens d’un gros plaquage de Sébastien Chabal sur Christophe Deylaud qui nous avait valu les foudres de leur public. Ils avaient une réputation d’embrouilleurs, peut-être que nous aussi… » reprend Benjamin Boyet. Mais ce n’est pas son geste qui mit le feu aux poudres. Le vrai détonateur, ce fut le geste de sang-froid du centre agenais Luc Lafforgue.

Alors que tout semble calme, il vient voir Michaël Forest, debout et penché en avant. Et l’Agenais lui assène deux uppercuts de spadassin vengeur et déterminé qui font exploser la cocotte-minute. Il s’en est expliqué sur notre site Rugbyrama. « Le deuxième ligne Jean-Michel Parent est venu me dire qu’il avait un œil qui saignait après une fourchette du numéro 9. Je me tourne vers l’arbitre de touche pour lui dire ce qu’il s’était passé. Je ne me souviens pas de tout mais je n’ai rien oublié de sa réponse : « Dégagez, je ne veux rien savoir. » Pour moi, c’était clair : on était à Bourgoin, il ne fallait pas s’attendre à autre chose. Mais Forest était tout près. Je suis allé lui parler et le prévenir qu’on avait vu son geste et qu’on allait le soigner en deuxième mi-temps. Il m’a repoussé en esquissant un coup de tête. Et là, j’ai eu une réaction un peu exagérée… Mais je ne lui ai pas fait grand mal, je ne suis pas un boxeur ». Deux uppercuts, ce ne sont pas des battements d’ailes de papillon. Contrairement à nos souvenirs, ce n’est pas Boyet, mais Julien Bonnaire qui accourt le premier, en Zorro de l’Isère suivi par les Julien Frier et Olivier Milloud, prêts à se sacrifier pour la patrie.

Cartons rouges donnés dans les vestiaires

« Le match était très engagé, mais sans incident jusque-là. Mais j’ai eu une intuition, au moment où j’ai sifflé la mi-temps. J’ai compris que quelque chose allait se passer » se souvient Franck Maciello. C’était déjà lui qui était aux affaires du Béziers-Perpignan de 2004. « Celle-ci fut spectaculaire plus que vraiment violente. Mais je n’ai pas voulu en rajouter au spectacle. Je suis rentré aux vestiaires et j’ai distribué deux cartons rouges à l’abri des regards. J’en avais parfaitement le droit. Mais je crois que c’est la seule fois où ça s’est produit. J’ai viré l’initiateur et le premier « relanceur ». » Lafforgue et Bonnaire n’ont pas joué la deuxième période. « On n’a pas du tout parlé de ça à la pause. On voulait juste rependre le dessus sportivement sur Agen, » poursuit Boyet. « Mais notre coach Laurent Seigne s’en est servi dans les jours qui ont suivi comme d’un révélateur de notre état d’esprit. Il a noté ceux qui étaient prêts à se faire mal pour les autres par rapport à ceux qui étaient restés observateurs. Mais, bon, personne n’a été mis au frigo pour autant. »

Côté Agen, ce fut la même limonade avec Christian Lanta et Christophe Deylaud. Pépito Elhorga l’a rappelé : « Au-delà de la bagarre, c’est le fait d’avoir revu les images qui nous a fait réagir. Et je peux vous dire qu’on ne les a pas revues qu’une seule fois. Christian Lanta et Christophe Deylaud pointaient les joueurs et leur comportement avec un laser rouge. Nous avions été mis sur le reculoir par les Berjalliens. On a eu une prise de conscience. Et on a commencé à attaquer les matchs différemment. Cela nous a rappelé que le rugby était un sport de combat. » Christian Lanta sut faire remarquer à ses avants qu’ils avaient été un peu timides par rapports aux trois-quarts.

Cette bagarre fut clairement celle d’une génération, celle des smartphones, gavée de vidéo visionnées et revisionnées : « Elle a correspondu aux débuts de YouTube. On l’a revu des centaines de fois. On était fiers de dire qu’on était de Bourgoin, » reprend Pierrick-Ilic Ruffinati. Ceux qui y ont participé en sont presque devenus prisonniers : « On me parle plus de ça que de mes essais ou de la finale du championnat 2002, » a reconnu Luc Lafforgue. Le trois-quarts centre est désormais professeur d’EPS. Chaque début d’année, il a droit à la même entrée en matière. Ses élèves tapent son nom sur google (comme pour tous les profs) et retrouvent la scène. Il doit alors s’en expliquer tranquillement. Benjamin Boyet est sans doute moins exposé : « On m’en a un peu parlé, de-ci de-là, comme Serge Blanco quand j’ai joué avec les Barbarians. Je crois que c’est la seule fois où je me suis battu. Ah, non, quand le père d’Imanol Harinordoquy a sauté sur le terrain à Aguiléra en 2012, je suis aussi intervenu, je l’ai ceinturé… » reconnaît-il un peu dépité, du ton de celui qui se trouve au mauvais moment au mauvais endroit. « D’ailleurs, mon fils m’a demandé pourquoi vous me téléphoniez. J’ai dû lui dire que je m’étais battu un jour sur un terrain de rugby. J’en ai aussi reparlé avec Rodolphe Pirès, qui commentait le match en direct. Désormais, je fais équipe avec lui BeInsport. » Son envol l’aura finalement mené jusqu’à la tribune de presse. Il méritait bien ça.

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