Il s’appelait Jean-Paul

  • Jean-Paul Chevrot avait plusieurs vies en une : au delà de sa passion pour le rugby - président puis dirigeant de l’USVDR - et la musique, il a été  pâtissier, forestier, militant CGT et délégué au conseil national des prud’hommes. Photos collection personnelle Chevrot
    Jean-Paul Chevrot avait plusieurs vies en une : au delà de sa passion pour le rugby - président puis dirigeant de l’USVDR - et la musique, il a été pâtissier, forestier, militant CGT et délégué au conseil national des prud’hommes. Photos collection personnelle Chevrot
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Dans la Drôme Jean-Paul Chevrot, ancien président de l’Union sportive Vallée de la Drôme Rugby, était un des milliers de bénévoles que compte le petit peuple du rugby français. Le 25 mars dernier, il a été emporté par le Covid-19…

C’est une histoire comme il en existe des milliers d’autres. 15 000, au bas mot, puisque c’est le décompte abominable qu’annonçait dernièrement Jérôme Salomon, le directeur national de la Santé. À Die, dans la Drôme, Jean-Paul Chevrot (71 ans) était un bénévole parmi d’autres du club de rugby local (l’USVDR), tout d’abord en tant que président, puis comme simple dirigeant, ces dix dernières années. Dans sa vie, "Popol" avait été pâtissier, forestier, militant CGT et délégué au conseil national des prud’hommes. "Papa était très respecté au tribunal des prud’hommes, raconte sa fille Valérie. Il n’était pas un militant aveugle. Sur chaque litige, il enquêtait aussi bien du côté du patron que de l’ouvrier. Il détestait les évidences, les clichés, les raisonnements paresseux." Personnage riche, contrasté, paradoxal, Chevrot était un communiste qui fréquentait les églises, un rouge qui, poursuit Valérie, "faisait en cachette le tour des lieux saints pour y déposer des cierges, les jours de match. […] Quand j’étais plus jeune, Papa disait souvent à ma mère qu’il avait deux maîtresses, le rugby et la musique."

Du temps où il comptait parmi les meilleurs pâtissiers de Rhône-Alpes, l’ancien talonneur de Die avait même l’habitude de reproduire la cathédrale de sa ville à l’identique, avec des morceaux de sucre, un peu de chocolat et quelques grammes de pâte de fruit. Sur les bords de la Drôme, "Popol", le percussionniste de la fanfare, féru d’histoire de France et membre de l’Ordre des Templiers, était donc une figure, comme on dit souvent, le "papy ronchon qui faisait le tour des bars", le samedi soir, pour récupérer ceux qui devaient défendre les couleurs du club, le dimanche à 15 heures.

De son père, Valérie dit aujourd’hui qu’il n’a vécu que pour les autres, qu’ils soient joueurs de rugby, judokas ou enfants de la Dass. "Quand mes parents se sont rencontrés, poursuit-elle à présent, ma mère avait 16 ans. Elle sortait de la Dass, ses trois plus jeunes frères et sœurs aussi. Papa ? Il ne s’est pas posé de questions : il les a tous recueillis, puis élevés." Chez les grands, Jean-Paul Chevrot supportait Valence-Romans, en Pro D2. Mais c’était pour le grand Toulon, celui des frères Herrero, qu’il nourrissait une passion secrète. "Tous les matins, explique Gilbert Gil, le président de Die, "Popol" débarquait dans mon épicerie à 6 heures pétantes pour boire son café et discuter avec les ouvriers du coin. Un matin, je ne l’ai pas vu arriver. Je me suis dit qu’il s’était passé quelque chose de grave…" Alors, ses proches ne savent pas exactement où Jean-Paul a contracté le Covid-19. Parmi toutes les hypothèses évoquées ces derniers jours, ils ont retenu celle d’un tournoi de judo disputé fin février à Annecy, où il accompagnait ce jour-là de jeunes trisomiques à qui il avait récemment fait découvrir le sport.

Dans le cercueil, une radio…

Le 15 mars dernier, Valérie se souvient donc avoir croisé son père au premier tour des élections municipales. Au bureau de vote, le patriarche lui avouait être "fatigué, fiévreux". Le nez coulait, la tête était lourde. Après avoir appelé le "15", Valérie confinait, sur les recommandations des toubibs, Jean-Paul dans sa chambre à coucher et lui administrait du Paracétamol. Deux jours plus tard, la fièvre descendait à 37. Depuis la chambre paternelle, Valérie, soulagée, appelait ses enfants et, pour distraire le malade, leur expliquait alors que "l’héritage [n’était] visiblement pas pour demain". En entendant ça, Jean-Paul souriait, puis se rendormait. Quelques heures plus tard, le mal remontait pourtant en flèche. Valérie, paniquée, appelait le toubib du village, "[poussait] une gueulante", demandait à ce que son père soit immédiatement hospitalisé. Testé positif aux services des urgences de Die, Jean-Paul Chevrot était alors transféré à l’hôpital de Valence. Vingt-quatre heures plus tard, une infirmière appelait au domicile familial : "Bonjour madame, c’est l’hôpital : si vous souhaitez dire au revoir à votre papa, c’est maintenant."

Valérie, sa fille : "J’en veux au gouvernement"

À Valence, l’ancien talonneur fut aussitôt plongé dans le coma artificiel. Il perdrait la vie le 25 mars 2020, soit une dizaine de jours après avoir ressenti les premiers symptômes de la maladie. "J’en veux au gouvernement, dit à présent Valérie. Je n’ai rien à reprocher au personnel soignant mais je ne comprends toujours pas pourquoi on a refusé d’administrer à mon père le traitement du docteur Raoult (la chloroquine, N.D.L.R.)". Aujourd’hui, Valérie a encore du mal à dissimuler sa colère. Au téléphone, elle assure que son frère (49 ans), testé positif au Covid-19 quelques heures après le décès de Jean-Paul Chevrot, fut, de son côté, soigné avec le protocole de Marseille. "Je l’ai exigé parce que j’étais en train de le perdre quelques jours après avoir perdu mon papa. À l’hôpital, on m’expliquait que la chloroquine était risquée, qu’il fallait avoir un cœur solide… J’étais hors de moi. Pour arriver à mes fins, j’ai donc signé une décharge. C’était mon coup de poker. Mais mon pari, je l’ai gagné : cinq jours après avoir reçu le traitement, mon frère n’avait plus aucun symptôme. Il était guéri." Au téléphone, Valérie étouffe à présent un sanglot : "Mon père n’a pas eu l’enterrement qu’il mérite. Mais j’ai au moins exaucé son dernier souhait."

Peu avant sa mort, Jean-Paul avait ainsi demandé à sa fille de glisser une radio dans sa tombe, pour qu’il puisse continuer à écouter les matchs de rugby du week-end. "La radio est dans le cercueil, conclut Valérie. Papa n’est plus tout à fait seul. Le dimanche après-midi, il retrouvera toujours ses petits…"

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Les commentaires (1)
P.BENTA Il y a 5 mois Le 19/04/2020 à 12:38

"J’en veux au gouvernement"...
si Raoult le fait pourquoi les médecins en charge de son cas ne l ont pas fait ?
les Français attendent tout d un état providence à un moment il faudra que notre peuple devienne adulte